Avant 1960, nous vivions dans une société dite de plantation. Tel n’était plus politiquement le cas depuis l’abolition de l’engagisme. De nouvelles classes sociales étaient nées des rapports capitalistiques qui remplacèrent les rapports socio-économiques à l’ère de l’esclavagisme. Il a fallu intégrer les esclaves et les travailleurs engagés comme citoyens et comme producteurs. C’est autant intéressant que long, de s’enquérir de ce qui s’est produit entre 1835 et 1926.
L’essentiel est de comprendre qu’aucune analyse économique ne peut se faire sans une compréhension de la formation sociale et des rapports paradoxaux entre les classes sociales tout au long de l’histoire d’une société, quelle qu’elle soit.
L’élément paradoxal principal du clivage social (avec ses intersections de classe) comporte au moins trois éléments contradictoires (issus de la lutte des classes, de l’interdépendance économique et de l’aliénation existentielle) : 1) la contradiction principale entre les classes sociales fondamentales qui sont à la fois antagonistes et aliénantes ; 2) la contradiction secondaire entre la couche « moderniste » et la couche conservatrice de la classe dominante, qui est de loin bien plus révolutionnaire au plan politique puisque la première va agir économiquement et politiquement pour faire disparaître l’autre et 3) la contradiction animant les classes sociales évanescentes des anciens modes de production (conversion en bureaucratie d’État, en bourgeoisie d’État et en bureaucratie dite socioculturelle) pour s’intégrer politiquement et économiquement – d’une manière opportuniste – au mode de production dominant par le biais des alliances politiques, de l’assimilation culturelle, du sectarisme socioculturel, etc.
Ces dernières contradictions, souvent d’apparence ethnique dans le sens anthropologique du terme (sur le plan économico-socioculturel) ne sont que le résultat objectif de mutations économiques et ne sont aucunement d’ordre « communaliste » comme certains, par stratégie manoeuvrière, l’affirment en connaissance de cause pour maintenir la confusion politique. Toute propagande tapageuse de la gauche sur la question du communalisme soutient objectivement l’action politique de la classe dominante et des forces obscurantistes.          
L’économiste de droite aujourd’hui soutient la politique de la couche hégémonique de la classe capitaliste. En prenant ainsi position il perd son statut de scientifique. Que représente cette couche hégémonique aujourd’hui à Maurice et à travers le monde ? C’est la couche de la classe capitaliste qui ne s’intéresse qu’au placement financier et non à l’économie réelle. L’économiste d’aujourd’hui n’a aucune pudeur de s’aliéner à cette couche sociale au point où son intellect fonctionne en tant qu’exécutant des décisions imposées par cette couche particulière sur l’ensemble de la société.
Nous avons opté depuis 1960 pour une industrialisation de substitution à l’importation pour ensuite déboucher sur une industrialisation de substitution à l’exportation à compter de 1970. Ce qui a transformé considérablement notre société. J’ai vécu cette transformation et je peux dire que la société de mon enfance et de mon adolescence ainsi que celle du jour sont tout à fait différentes dans leurs formes.
Notre pays s’est engagé dans la voie d’une économie semi-industrielle à compter de 1983 par rapport à la stratégie des États-Unis de relancer la croissance mondiale par son endettement – démarche étendue par la suite à l’ensemble des pays dits sous-développés par le biais du Fonds monétaire international (FMI) pour contrôler leurs budgets et au travers de la Banque mondiale afin de créer l’infrastructure économique nécessaire à leur développement dirigé. Le monde s’est divisé entre pays s’endettant pour consommer et les pays s’endettant pour produire. Cela constituait les deux ingrédients de la croissance mondiale jusqu’à la crise de 2008.
L’endettement s’est ainsi généralisé, accompagné de bulles financières (donc spéculatives) ; de la délocalisation des entreprises des pays développés et du rehaussement du pouvoir d’achat de la classe moyenne dans tous les pays (aux États-Unis, en Europe, en Russie, en Chine, en Afrique du Sud, en Australie, au Canada, au Brésil, etc). Dans les pays dits sous-développés, ce fut la transformation « obligée » de l’économie paysanne (comme en Inde). Cela a eu pour résultat la percée de quelques pays, qualifiés d’émergents.
Cet endettement se décline de trois différentes manières (avec des effets divers) : en devises étrangères (particulièrement en dollars) et en devises de zones économiques (en euro surtout). Il y a par ailleurs une masse d’endettements internes (en devises nationales). Au point qu’il faut analyser l’impact de l’endettement tant sur le Produit intérieur brut (PIB) que sur le Produit national brut (PNB) des pays pour identifier les perdants et les dits gagnants. Les fracas sont identifiables par l’analyse de l’indicateur de développement humain (IDH) et surtout par l’indicateur de pauvreté humaine (IPH).
On ne peut rien faire en économie sans créer l’illusion que la voie choisie va obligatoirement donner des résultats. Cette illusion fut créée par le biais de la réglementation de l’échange commercial pour booster l’économie mondiale dans un cadre concurrentiel non protectionniste bien que déloyal au plan des salaires à bien des égards. On parla donc de la mondialisation de l’économie capitaliste qui allait nous assurer une croissance mondiale de pas moins de 3 % annuellement. Le paradoxe est que tous les pays du monde (y compris la Chine) sont en décroissance bien que la profitabilité des entreprises soit en hausse. Je dis bien dans tous les pays.
L’économie a cependant une particularité, applicable à n’importe quel mode de production. En effet, toute action dans un sens a d’abord des effets collatéraux qui se combinent pour produire des résultats contraires à ce qui était initialement attendu. Relancer la croissance par l’endettement de l’État et des ménages, par exemple, a engendré les effets collatéraux que sont la spéculation du secteur financier de placement et le dévoiement des banques aux États-Unis. D’où la création d’une situation de crise qui est à la base de la décroissance économique. Cette logique est applicable à n’importe quelle décision économique ayant trait directement ou indirectement aux contradictions systémiques du capitalisme.
Nous connaissons le résultat : crise de l’endettement accompagnée de crises financière, énergétique et de l’alimentation. La période 2008-2010 a secoué le monde. On a même parlé de crise semblable à celle des années 30 du siècle dernier. Les causes suivantes engendrèrent cette crise aux États-Unis dans les années 30 : l’explosion de la bulle boursière et l’expansion incontrôlée du crédit. Le résultat fut la chute de la production industrielle de plus de 45 %, un chômage de plus de 20% et la fermeture de plus de 5000 entreprises. Le résultat fut la déflation qui est (essentiellement) l’expression économique de la baisse des prix sur une période prolongée.
Si l’on me demande de qualifier l’économie de notre République, je dirai sans aucune hésitation qu’elle est de nature opportuniste. Elle se construit sur des rapports internationaux du moment et selon les intérêts subjectifs de la bourgeoisie et de la bureaucratie d’état. De toutes les oligarchies qui nous oppriment qu’elles soient économiques (foncière, bancaire, financière, commerciale…), politiques et institutionnelles.
Ce qui doit être compris par tous, c’est que le capitalisme sera de plus en plus sur la sellette. On attendra finalement le changement. Or le socialisme ne remplace pas le capitalisme par le mécanisme économique « naturel » de l’histoire. Il ne peut être construit que consciemment et démocratiquement à partir d’un mode de production qui ne permet plus aux rapports capitalistiques d’être hégémoniques. C’est un processus qui sera déclenché par une révolution sociale engageant tout le monde. Le contraire sera la dictature abjecte de la bureaucratie de nature stalinienne. C’est une question de culture et de civilisation autrement construite. Je mentionne cela pour bien faire comprendre que l’enjeu d’un engagement des économistes consiste à aider à construire consciemment cette autre société.      
L’économie est sans aucun doute la science la plus importante du réel de la vie. Elle est semblable aux trous noirs se trouvant au centre des galaxies. Toute la galaxie tourne autour de son trou noir. L’économiste, tout comme le cosmologiste, manie les théories et les hypothèses. Alors que le cosmologiste est attentif à tout ce qui se passe dans l’univers, l’économiste laisse passer les évènements, considérant que seuls quelques indicateurs économiques ont quelque importance. Cela signifie quoi que de constater que le chômage ici est de 8 % alors que des milliers de travailleurs venus d’ailleurs opèrent dans nos entreprises ? Même les compagnies de bus recrutent de plus en plus des travailleurs étrangers. Quelle en est la causalité ? Quels devront être les libertés et les droits constitutionnels des travailleurs étrangers ou immigrés ?
J’ai déjà abordé, dans deux de mes textes précédents dans la page Forum, des faiblesses de cette science dite inexacte qui se met au seul service du capitalisme. C’est cette pratique qui l’affaiblit, qui réduit la perspicacité de l’économiste et qui l’exclut du monde des scientifiques. Or tout ce qui existe dans le réel de la vie a une explication scientifique en termes d’études des faits et de rapports vérifiables surtout. Il se passe donc beaucoup de choses dans le monde qui ne retiennent pas hélas ! l’attention des économistes. Il faut qu’ils ouvrent les yeux et qu’ils aident à la compréhension de ce qui se passe dans le monde et dans notre île.
Je fais cet appel parce que je crois que nous avons besoin de tout le monde. Je sais aussi que plusieurs économistes ont entrepris des études universitaires crédibles ; ils doivent donc avoir des analyses et des propositions crédibles à faire. Je mentionne quatre idées.
1) Indicateur de développement humain (IDH)
Le retour nécessaire à l’économie réelle qui présuppose une autre utilisation du capital naturel, des capitaux produits et des ressources humaines. Je pense que nous gagnerons à analyser notre société à partir d’un indicateur de développement humain (IDH) reposant sur la qualité et l’espérance de vie, le degré d’assertion de l’humain en tant qu’individu par l’éducation et le cadre démocratique dans lequel il vit ainsi que les ressources adéquates pour vivre et jouir sans discrimination des avancées de sa culture.
2) La maîtrise du concept de la décroissance soutenue
La lutte contre la rareté, qui est la base de toutes les formes d’économie (capitaliste comme socialiste), ne peut être maîtrisée sans la méthodologie analytique « du dedans et du dehors ». L’Homme ne trouvera jamais de solutions économiques pour mieux gérer sa vie s’il ne se place pas d’abord comme composant de la nature (positionnement « du dedans » de la nature de l’homme-animal) et ensuite comme gérant de la terre et du système solaire (positionnement « du dehors » de la nature de l’homme-culturel) ;
Utilisation et Répartition
3) La nécessité de revoir la conception du capital produit (outils, usines, routes, moyens de transport, technologies, etc.) dans le cadre de la décroissance maîtrisée et soutenue des coûts environnementaux, de l’utilisation perspicace du capital naturel et surtout de la non exploitation de la personne humaine. Les termes « utilisation » et « répartition » doivent être conçus différemment par l’homme-culturel dans le cadre de toute société post-capitaliste.
3) La nécessité de consciemment rectifier les choses et d’avoir une prise, voire un contrôle sur l’économie. Je mentionne les plus grands sujets économiques de l’heure : l’hégémonie du secteur financier de placement ; le rôle vampirisant et non-conformiste des banques ; le dysfonctionnement des agences de notation et de la bourse ; la guerre des changes annoncée (déjà en cours), la taxation, les paradis fiscaux, l’évasion fiscale, le retour au protectionnisme et les fissures à la mondialisation ; l’explosion de la Zone Euro (par un marché commun Europe-USA ou le retrait de la Grande Bretagne de l’UE) ; la distribution des cartes entre les États-Unis et la Chine (selon le rapport de la CIA) ; la politique de délocalisation de la Chine vers l’Afrique et l’Asie), les effets de l’endettement sur la relance et la croissance ; les nouvelles sources d’énergie (surtout le gaz et le pétrole de schiste et éventuellement de l’intra atomique propre et illimitée non radioactive), le traitement de l’information et l’écologie. Il y a du pain sur la planche pour nos économistes.
Autant la société actuelle est presque totalement dans la forme de la société de mon enfance, autant celle dans 20-30 ans sera différente de la société actuelle dans la forme mais aussi sur le fond.