Les premiers diplômés de l’Université de Maurice en Bachelor of Pharmacy, sur le marché du travail depuis quelques jours, ont été bouleversés devant le refus du Pharmacy Board de leur octroyer leur pre-registration, qui leur aurait permis d’entreprendre le stage pratique d’une année – obligatoire – avant d’exercer leur profession. L’instance régulatrice de la profession des pharmaciens à Maurice ne reconnaît en effet pas ce diplôme puisqu’il n’a jamais avalisé le syllabus et n’a jamais été informé de son contenu. On comprend mieux la raison pour laquelle ces diplômés n’ont pas fait de stage dans un service hospitalier durant les quatre années de formation, contrairement aux normes internationales. L’Association des pharmaciens et le Pharmacy Board, invités par l’Université de Maurice à prendre connaissance pour la première fois le 27 juillet du syllabus — soit quelques jours avant la publication des résultats –, ont fait part de leur profonds désaccords en raison de lacunes. À noter qu’une soixantaine d’étudiants suivent encore les cours dispensés.
Ces premiers diplômés en Bachelor of Pharmacy de l’Université de Maurice, tout heureux de démarrer leur carrière de pharmacien, ont été vite désenchantés en quittant le bureau du Pharmacie Board, où ils se sont rendus pour leur demande de Pre-Registration as pharmacists. C’est en effet ce certificat qui leur donne droit de faire leur année de stage pratique dans les pharmacies publiques ou privées – ultime étape obligatoire avant d’exercer leur profession. « Le registrar nous a dit qu’il ne peut enregistrer notre demande parce que le cours n’a jamais été approuvé par le Pharmacy Board », témoigne une des aspirantes en pharmacie.
Du côté du ministère de la Santé, c’est le branle-bas ces jours-ci concernant le cas de ces 19 diplômés en Bachelor of Pharmacy. Une affaire que certains cadres n’hésitent d’ailleurs pas à qualifier de « délicate » et dont ils voudraient bien ne pas en avoir sur les bras. « Le cas se trouve devant le board pour prendre une décision. Nous sommes en train d’examiner leur dossier ; il y a des procédures à suivre », explique un responsable du Pharmacy Board avec beaucoup de précautions. Mais ce dernier n’a pas confirmé ni infirmé si le Pharmacy Board avait donné son accord au contenu du programme d’études. « Je ne peux pas répondre à cette question », a-t-il simplement bien voulu répondre.
Ces premiers diplômés racontent qu’ils avaient eu vent, vers la fin de leurs études, de la rumeur selon laquelle leur diplôme ne serait pas reconnu par les autorités concernées. S’ils n’y ont pas prêté flanc, disent-ils, c’est parce que, depuis le début du cours – en 2008 –, ils ont entendu ce type de commentaires. Et qu’à chaque fois, ils ont obtenu l’assurance de leur chargée de cours que tout était en règle. « À chaque fois qu’on interrogeait notre chargée de cours à ce sujet, elle semblait agacée. Elle nous a donné la garantie depuis le début que tout est fait selon les règlements et nous mettait en garde si jamais on avait l’intention de nous rendre au ministère de la Santé pour d’autres vérifications », témoignent-ils.
Craintes multiples
L’introduction des études universitaires en pharmacie à Maurice donne lieu à une polémique dans les milieux concernés depuis environ dix ans. En 2004, la question d’un BPharm degree course avait refait surface et, selon nos informations, la Pharmaceutical Association of Mauritius (qui regroupe les pharmaciens) ainsi que le Pharmacy Board s’y étaient opposés d’une même voix en avançant plusieurs raisons. Ils ont ainsi évoqué le nombre important d’étudiants mauriciens suivant un tel cours à l’étranger, et qui rentreraient au pays graduellement. Il y en avait en effet plus de 200 à l’époque se trouvant alors hors du pays. Autres craintes, jugées très sérieuses : la qualité du cours que l’Université envisageait d’offrir. Leurs préoccupations concernaient les aspects suivants : le contenu du syllabus et le manque de compétences à l’université pour élaborer ce programme d’études ; le manque de personnel qualifié pour dispenser ces cours ; le “training” dans le service hospitalier et le choix des institutions privées et publiques capables d’accueillir ces étudiants ; les personnes qui seront chargées de faire le “monitoring” de cette formation pratique en milieu hospitalier ; et enfin l’organisation des stages en laboratoires.
« L’Association des pharmaciens et le Pharmacy Board ont toujours été sur la même longueur d’onde par rapport au souci de maintenir la qualité de la profession et nous n’avons pas changé de stand par rapport à cette question de BPharm degree à l’université », dit Ravin Gaya, un des dirigeants de l’Association des pharmaciens.
S’il y avait de profondes divergences quant à la formation des pharmaciens, en revanche, les stakeholders du secteur pharmaceutique étaient tombés d’accords sur la nécessité d’offrir une formation à l’intention des techniciens en pharmacie, plus précisément pour les dispensers des hôpitaux, ainsi que ceux travaillant dans les pharmacies commerciales. C’est ainsi que l’Université annonça, en 2005, l’introduction d’un Diploma Pharmacy Technician, mais cette idée avait alors été entachée par de graves allégations de plagiat émanant de l’intérieur de l’institution, ayant d’ailleurs fait couler beaucoup d’encre. En 2006, l’Université signa un accord avec l’Université de Montpellier pour son projet de formation de techniciens en pharmacie. Mais ce cours fut abandonné une année plus tard en raison du faible intérêt.
De surprises en surprises
En 2008, l’Université décide d’ignorer les réserves des stakeholders de pharmacies et lance un appel à candidatures pour un Bachelor of Pharmacy. Au départ, une vingtaine d’étudiants se sont inscrits. Mais 19 termineront le programme d’études. C’est l’Associate Professor Sharmila Seetulsing-Ghoorah, de la Faculté des Sciences, qui en assure la coordination dès le début. « Dès notre arrivée, elle nous a dit que c’est elle qui avait élaboré le syllabus et ne manquait jamais de nous le rappeler pendant ces quatre ans. Nous nous adressions à elle chaque fois que nous avions un problème », témoigne un ancien étudiant. Ces premiers diplômés en pharmacie auraient bien voulu solliciter les conseils de leur chargée de cours au sujet de ce problème inattendu, et lui poser des questions légitimes. Mais depuis le mois dernier, Mme Sharmila Seetulsing-Ghoorah a pris un congé d’une année de l’université. Le Mauricien a essayé de la joindre sur ses deux numéros de téléphone, en vain.
Selon nos informations, alors que le cours a démarré depuis 2008, ni l’Education committee du Pharmacy Board ni l’Association des pharmaciens n’ont été informés du contenu du syllabus et des modalités du déroulement de ce cours. Ce n’est que le 27 juillet, soit à quelques jours de la publication des résultats obtenus par la première cuvée d’étudiants, que les représentants du secteur pharmaceutique en ont pris connaissance. Ils avaient en effet été convoqués à une réunion de l’Advisory committee, qui s’est tenue dans la salle du sénat. « On nous avait invité pour nous demander d’accepter les premiers diplômés pour le stage de pre-registration ainsi que pour donner notre accord au syllabus. Nous voulions obtenir l’assurance que la formation dispensée correspond aux normes internationales et nous avons soulevé de nombreuses questions dans l’intérêt de la profession et des patients. La coordinatrice du cours n’a pas pu répondre. Comment voulez-vous donc que l’on donne notre accord ? » dit avec colère un membre de l’Association des pharmaciens. Une des faiblesses flagrantes de ce programme de formation, selon le constat de cette association de professionnels, est l’absence totale de stage pratique en milieu hospitalier, que ce soit dans le secteur public ou privé. Les premiers diplômés confirment n’avoir été exposés à aucun moment, pendant ces quatre ans, à l’environnement hospitalier. Ils avouent eux-mêmes qu’il s’agit là d’une « lacune »… Ils comprennent mieux aujourd’hui les raisons pour lesquelles ils n’ont pu y avoir accès.