L’agence Immedia a invité les amateurs de théâtre à un forum de réflexion sur la création dramatique à Maurice mercredi en fin d’après-midi. Ce genre de rencontre n’ayant pas eu lieu depuis longtemps, elle a eu le mérite de rassembler en un même espace-temps les points de vue et analyses de différentes générations de comédiens et metteurs en scène qui chacun à leur niveau se sont impliqués dans la vie théâtrale mauricienne. Le débat était animé par Rama Poonoosamy, qui a tout d’abord donné la parole aux différents metteurs en scène du Festival de Théâtre 2013, avant qu’un échange avec l’assistance ne se développe.
Faisant remarquer qu’il est difficile de mener des actions artistiques dans la durée à Maurice, l’animateur a commencé par tester la motivation de ses interlocuteurs : « Eski dan Moris, dan lasosiete modern aktiel, eski li vo lapenn kontinie fer teat ? » À ce sujet, les plus expérimentés s’accordent à dire que le théâtre mauricien peut s’enorgueillir de plusieurs décennies d’expérience. Henry Favory fait du théâtre en créole depuis quarante ans et remarque qu’il voit toujours des jeunes affluer vers cette discipline. Luc Clair pratique le théâtre à Rodrigues depuis cinquante-deux ans et les salles se remplissent lorsqu’il joue aujourd’hui avec sa troupe. Maryse Despaignet, qui a commencé à l’âge de quinze ans et a connu le théâtre pré-Indépendance, continue de créer des pièces annonçant au passage qu’elle prépare une nouvelle pièce de Malcolm de Chazal. Le temps est aujourd’hui révolu où le créole était dénigré comme langue d’expression et les pièces mauriciennes qui ont remporté de grands succès dans le passé s’expriment le plus souvent dans cette langue nationale et rassembleuse. Ce qui bien entendu n’exclut pas les nombreuses autres langues, maternelles ou non, pratiquées à Maurice dans la vie et sur scène.
En ancien enseignant, Gaston Valayden, le fondateur de Sapsiway, insiste d’emblée sur l’effet néfaste du système éducatif sur la pratique du théâtre et des arts, dénonçant les leçons particulières et la pression des examens qui détournent très tôt les enfants de toute discipline artistique. Aussi, en appelle-t-il à la responsabilité des professeurs de littérature. Du côté de Rodrigues, Luc Clair estime que le théâtre n’a pas toute la place qu’il mérite, voyant toutefois un bon signe dans le fait que la commissaire à la culture vienne de faire voter pour la première fois, un budget annuel de Rs 700 000. Stanley Harmon, le metteur en scène de Carpe Diem, fait remarquer que malgré les critiques que l’on peut faire du National Drama Festival organisé par le ministère de la Culture, beaucoup de jeunes sont cependant venus au théâtre grâce à cette initiative. Estimant par ailleurs que l’art théâtral se construit sur le chaos, il insinue que les dramaturges mauriciens seraient moins créatifs s’ils avaient toutes les facilités qu’ils attendent.
Public trop discret
Peu de jeunes choisissant spontanément d’apprendre le théâtre. Maryse Despaignet explique qu’en tant qu’ancienne rectrice de collège, elle l’a toujours imposé comme une discipline obligatoire avec l’objectif ultime de monter une production en fin d’année. Toutefois, elle s’inquiète de la désaffection et du manque de motivation pour les arts dramatiques qui se manifeste. Venant conforter ce sentiment, elle a remarqué par ailleurs que les pièces qui marchaient bien dans les années 70/80 remplissaient les salles jusqu’à soixante reprises, alors qu’aujourd’hui, il faut s’estimer heureux lorsqu’une pièce dépasse la barre de la première représentation…
Douée elle aussi d’une riche expérience d’enseignement théâtral, Marie-France Favory fait remarquer que le théâtre apporte un espace d’expression unique aux enfants et aux jeunes qui par ailleurs subissent de très fortes contraintes et pressions de la part des adultes du milieu scolaire, comme de la famille et de la société. Enseigner le théâtre aux jeunes, c’est leur donner la parole et susciter une créativité peu sollicitée par ailleurs.
Bien sûr, l’utilité du théâtre ne fait aucun doute pour l’ensemble des intervenants, comme par exemple Deepak Ramsurrun qui apporte son propre témoignage, le théâtre ayant fait de l’enfant timide qu’il était un professionnel de la communication : « Zordi ou bizin ena personalite. Sertifika pa aport personalite, teat wi ! » D’autres parlent de développement intégral et l’on s’appesantit sur les différents chemins qui ont pu amener les uns ou les autres à la pratique du théâtre, que ce soit à travers les clubs de jeunesse, comme en témoigne Palmesh Cuttaree, ou grâce au National Drama Festival ou à quelque école qui applique une politique volontariste en ce domaine, sachant que cette discipline risque sinon d’être traitée comme une discipline secondaire qui sera rayée de l’emploi du temps dès les premiers examens…
Pistes à explorer
La jeune comédienne rodriguaise, Christabelle Calamel est venue secouer le cocotier pour montrer que l’on ne fait pas assez comprendre aux parents à quoi sert véritablement le théâtre dans le développement de la jeunesse. Aussi, insiste-t-elle sur la nécessité d’évoluer avec son temps et de réinventer des moyens de pratiquer et faire aimer le théâtre dans cette société où la télévision, les iPad et autres portables jouent un rôle prépondérant. Mervin, un jeune metteur en scène, constate que la motivation des jeunes est souvent de courte durée, les rôles comiques et la notoriété les motivant plus que la pratique du théâtre en soi. Rama Poonoowamy renchérit en se demandant si cette crise de l’intérêt pour le théâtre ne rejoint pas dans une certaine mesure une désaffection à l’égard de la politique et de la vie de la cité dans une société de plus en plus individualiste.
Yannick Gerie, chanteur et comédien, invite quant à lui à mettre en oeuvre des outils d’analyse et d’étude pour démontrer scientifiquement l’apport bénéfique du théâtre à l’éducation et à la performance académique, chose que son expérience vécue l’incite parfois à remettre en question. Henri Favory rappelle à ce propos que les études réalisées à ce sujet aux États-Unis ont permis de montrer l’importance de l’intelligence créative tout aussi féconde et fondamentale que le sacro-saint quotient intellectuel qui était alors le seul critère pris en compte.
Parmi les pistes à explorer pour développer la pratique théâtrale, Gavin Poonoosamy évoque le réseau des Centres de Lecture et d’Animation Culturelle (CLAC) qui peuvent constituer une plate-forme dynamique, ainsi que la rédaction d’un manifeste sur le théâtre mauricien aujourd’hui. Constatant les différences de point de vue entre jeunes et vieux comédiens, un amateur de théâtre insiste sur l’importance d’une collaboration et d’une écoute mutuelle plus grande entre générations. Maeva Veerapen, qui vient de rentrer au pays après des études d’arts dramatiques rappelle que les comédiens ont la responsabilité de rendre le théâtre accessible, en allant au devant du public, en donnant par exemple des spectacles dans des lieux inattendus qui permettront de lever les peurs et les freins et de faire comprendre que le théâtre peut toucher tout un chacun.