La soirée du 14 juillet 2016 restera gravée pendant longtemps dans la mémoire de Clément, un Mauricien installé à Nice avec des membres de sa famille. Peut-être plus encore, car les images accablantes de la scène de carnage sur ce qui faisait la fierté de Nice, sa célèbre Promenade des Anglais, sur le front de la Méditerranée, continuent de l’assaillir. Participant professionnellement aux opérations de secours déclenchées après l’attentat – commis par un Franco-Tunisien au volant d’un poids lourd blanc, fonçant sur la foule et faisant, selon le dernier décompte, 84 victimes et 18 blessés dont le pronostic vital est engagé ainsi que des centaines d’autres victimes traitées dans ces centres hospitaliers, il a été témoin de scènes atroces. Toutefois, il ne cessera de souligner, dans un kreol morisien savoureux : « Bondie ti ar mwa le 14 ziyet ! »
Clément n’oubliera jamais cette chance inouïe pour lui et les membres de sa famille d’avoir été invités à assister aux feux d’artifice de la soirée du 14 juillet à Cannes, au lieu de se retrouver, comme c’est d’habitude le cas, à leur endroit fétiche, sur la Promenade des Anglais. « Je ne sais pas comment remercier Dieu pour ce concours de circonstances. Ma famille était heureusement absente de la Promenade des Anglais au moment des faits car nous étions invités par des amis à voir le feu d’artifice de Cannes. Si nous n’y étions pas allés, nous aurions été parmi la foule ce soir-là, et peut-être parmi les victimes. Les premières étaient jonchées sur le sol à quelques mètres à peine de notre emplacement habituel. C’est un rituel pour tous, les Niçois, de venir regarder le feu d’artifice du 14 juillet sur la Prom’ », raconte-t-il au Mauricien alors qu’il venait de boucler un premier “shift” des opérations de secours sur le terrain.
Immobiles ?et sans parole
Clément, qui se trouvait donc à Cannes au moment de l’attentat, avait été averti par un ami proche de la famille, qui voulait avoir des nouvelles, croyant que le Mauricien assistait aux manifestations populaires du 14 juillet sur le front de mer. « En apprenant ce qui se passait à Nice, je devais prendre la décision de mettre ma famille en sécurité en rentrant chez nous le plus rapidement possible. Mais nous devions prendre la mesure du drame en arrivant à Nice. Nous avons été témoins de scènes horribles, avec des gens courant dans tous les sens, ensanglantés, criant, avec des corps dans les bras, pendant que d’autres restaient immobiles, médusés, désorientés. Les gens criaient, d’autres étaient à l’arrêt, immobiles et sans parole », raconte-t-il.
La massive mobilisation des secours sur les lieux de l’attentat, qui fait un parcours de plus de deux kilomètres, est impressionnante et donne le ton de la catastrophe. « Les services de secours étaient arrivés en masse, avec des volontaires spontanés, dont des médecins, des infirmiers, des pompiers en civil, des policiers venus prêter main-forte à leurs collègues, déjà pris dans la spirale de l’intervention. Nous ne savions pas ce qui venait de se passer. Beaucoup d’informations contradictoires affluaient. La panique a duré une bonne heure. Les personnes tentaient d’attraper au vol des pompiers afin qu’ils leur portent secours : sans succès. Les premiers semblaient être destinés à faire le relevé des victimes et à évaluer l’étendue des dégâts en vue d’ajuster la prochaine étape de l’opération », fait comprendre Clément, compte tenu de son expérience professionnelle en matière d’urgence.
Une fois les membres de sa famille rentrés à la maison, Clément répond à l’appel du devoir et se dirige vers le théâtre des opérations. « Pendant ces heures, les gens étaient abasourdis, K.-O., tandis que d’autres couraient dans tous les sens. Même le regard de certains pompiers trahissait le stress de l’heure. Bien qu’entraînés à intervenir dans des accidents de la route et à la vue du sang, les sapeurs-pompiers n’étaient pas préparés, du moins psychologiquement, en ce jour de fête nationale du 14 juillet, à faire face à un attentat des plus meurtriers. Mais une fois les premières émotions passées, leurs réactions ont été exemplaires et ils ont fait preuve d’un dévouement et d’un professionnalisme très rassurant », confie encore ce témoin privilégié de ces scènes d’atrocités inqualifiables de dépouilles ou de blessés, dont des jeunes et des enfants, jonchant cette avenue bordant la Méditerranée.
Solidarité palpable
« Aux gestes de premier secours des plus simples se succèdent des massages cardiaques, avec l’idée de sauver un maximum de personnes. Une organisation lourde, très lourde, et très bien rodée de la part des services de secours a permis de faire face à l’événement. Chacun savait ce qu’il avait à faire. Tous (protection civile, Samu, pompiers, hélicoptère de la sécurité civile, Ndlr) ont concouru dans le même but : sauver un maximum de personnes. Une solidarité palpable avec des personnes qui bravaient le danger pour porter secours à des inconnus, à ces enfants allongés sur le sol », ajoute-t-il.
À ce stade, Clément se rappelle que, même tard dans la nuit, ses parents à Maurice avaient tenté de se mettre en contact avec lui, car ils étaient inquiets pour sa sécurité et celle de sa famille dès qu’ils ont appris la nouvelle. « Dans ce genre de situation, les procédures mises en place par les réseaux sociaux sont extrêmement efficaces… Et je ne pensais jamais devoir partager sur Facebook que j’allais bien. On pense que ce genre de choses n’arrive toujours qu’aux autres, mais cette fois, c’est bel et bien de moi qu’il s’agissait. Et cela a permis d’atténuer des inquiétudes à plus d’un à une dizaine de milliers de kilomètres de là », devait-il avouer.
Néanmoins, comme pour tout un chacun parmi la population de la ville de Nice, le plus dur est encore à venir. Certes, le choc brutal de cet attentat terroriste peut être difficilement géré sur le plan personnel. Mais il reste encore le processus d’identification des victimes et, surtout, d’apprendre, en consultant la liste des victimes, qu’une connaissance, qu’un voisin ou qu’un proche a succombé à la lâcheté de l’auteur de cet acte innommable. « Je redoute aujourd’hui le moment où je verrais défiler les noms des victimes dans Nice Matin, le quotidien local, car dans le nombre de morts, et vu l’emplacement du désastre, on redoute d’y lire le nom d’un collègue, d’un voisin, d’un ami… J’ai envie de pleurer, car après coup, j’aurais pu aussi y lire le nom de ma femme, de ma fille ou de mon fils. J’ai eu de la chance. Bon Die ti are mwa sa 14 ziyet », laisse-t-il échapper avec des “mixed feelings” d’émotion à peine contenus.
En conclusion à cette conversation, les images d’horreur défilant dans sa tête, Clément se permet de philosopher pendant quelques secondes sur la condition humaine en ce début de XXIe siècle et l’héritage qui sera légué aux enfants. Mais le tout avec un brin de fierté d’être Mauricien en cette période de grande instabilité qui secoue le monde. « Le Premier ministre français a évoqué le fait que nous devions apprendre à vivre avec le terrorisme. A-t-il raison ? Nous en subissons un par semestre. J’ai peur que nous arrivions au stade de certains pays, où un attentat à la voiture piégée apparaît aujourd’hui dans la rubrique des faits divers et que les hashtags “#jesuis…” disparaissent au profit de l’indifférence. Voyez vous-même, dépendant de la localisation du massacre, les réseaux sociaux ont tendance à amplifier ou réduire le phénomène. Prenez le cas de Paris et d’Istanbul… Vous comprendrez qu’une voiture qui explose à Paris aura plus de répercussion médiatique que celle qui explose en Turquie. Pourtant, ce sont les mêmes vies humaines qui disparaissent. J’en viens à me demander si nos concitoyens mauriciens sont en sécurité ? Je pense que oui… Notre mixité, notre amour de l’autre, notre fierté d’être Mauriciens… Tout cela doit permettre de prévenir ce genre de problème, de catastrophe. Continuons à vivre ensemble, “as one people, as one Nation”. Je suis fier aujourd’hui d’être Mauricien » , dira-t-il, comme pour faire oublier les bas-fonds de l’attentat de Nice…