GEORGE LEWIS EASTON

La bouffonnerie et la satire sont les deux éléments complémentaires de l’œuvre gigantesque – sans jeu de mots ! – de François Rabelais. Il a donc voulu faire rire autant qu’instruire. Dans le prologue de Gargantua (1534), il invite le lecteur à ‘rompre l’os et à sucer la substantifique moelle’. C’est dire que derrière l’amusement prodigué, il y a bel et bien du sérieux. Peintre des mœurs contemporaines, Rabelais répond à des besoins qui relèvent non seulement de sa naissance ou de son éducation mal orientée mais aussi de l’esprit nouveau qui bouleversait les structures mêmes de la société de son époque.

Pour dérouter la censure, il publia, sous le nom d’Alcofribas Nasier, anagramme de François Rabelais, les Horribles et Épouvantables Faits et Prouesses du très renommé Pantagruel (1532) et La vie inestimable du grand Gargantua, père de Pantagruel (1534). Ces écrits laissent entrevoir les déboires, préoccupations et aspirations d’un homme né dans le peuple, cloîtré mais épris – voire enivré – de liberté et de science. Ils font l’effet d’une explosion dans cette première moitié du XVIe siècle. C’est enfin le déferlement de ces idées nouvelles qui avaient déjà à la fin du siècle précédent commencé à s’infiltrer timidement dans la société française. En effet, le contact avec l’Italie – à travers les guerres et autres rencontres – avait élargi les horizons.

L’univers rabelaisien

Dans un décor des plus réalistes, nous voyons défiler des éducateurs ‘’tousseux’’ tels Bridé et Holopherne, qui abêtissent leurs élèves (Gargantua qui, malgré son ardeur et son application, ne profita guère de cette pédagogie moyenâgeuse), des théologiens têtus (‘’les sorbonagres’’ rivés à la méthode scolastique), des moines figés dans une attitude qui les coupe des problèmes de la vie concrète (Frère Jean des Entommeures qui défend ses vignes, symbolise l’action, le côté pratique qui fait défaut à ses confrères). Par la même occasion, Rabelais fustige à travers les folles guerres ‘picrocholines’ (adjectif dérivé du nom du roi Picrochole qui veut dire ‘bile amère’) les prétentions des princes à la conquête universelle. Ici, c’est surtout Charles Quint (1500-1558) qui est visé.

En revanche, la bonhomie et la sagesse de Grandgousier dont le souci principal est de rechercher la paix par tous les moyens car il croit en la fraternité des hommes, nous sont proposées comme les qualités idéales des gouvernants. Nous constatons aussi que Rabelais sympathise avec les idées des tenants de l’Évangélisme’. Sous ce rapport, il prône un retour à la doctrine évangélique originelle et attaque le catholicisme et ses ‘’inventions dépravées’’. Faisons ressortir que la témérité, dont fait preuve l’auteur en matière d’idées religieuses, est encouragée par l’incertitude de la position royale. Il a fallu en effet attendre la fameuse ‘affaire des placards’ en 1534 pour que l’on soit fixé sur l’attitude de François 1er. Dès lors, Rabelais adoptera la prudence.
À partir du Tiers Livre (1546), nous faisons la connaissance de Panurge, personnage à l’esprit diabolique toujours en quête d’une nouvelle victime. Une préoccupation toute différente surgit au premier plan : la question de son mariage. Après mille péripéties – voyages sur toutes les mers du monde et escales dans diverses îles qui remplissent deux autres livres – l’on parvient à l’oracle de la *Dive Bouteille. À ce propos, il faut signaler le jeu de mots dérivé de l’hébreu ‘Bagling’ qui signifie bouteille. La réponse de l’oracle est : « Trinch! », c’est-à-dire « Bois ! ». Réponse qui peut être prise au sens propre comme au figuré. Ce qui nous ramène encore à la soif de connaissance qu’éprouvait un homme émerveillé par les vastes horizons qui s’ouvraient à ses yeux.

S’il a judicieusement épargné les théologiens de la Sorbonne, il ne demeure non pas moins insensible aux ambitions temporelles des papes, à la rigueur morale de Jean Calvin (1509-1564) et à la rapacité des gens de justice. Juriste lui-même, il attaque les complications qu’engendrent les procédures légales. Médecin, il ne peut passer sous silence ce qui n’est pas moins mutilation de la nature : le rigorisme du ‘’démoniacle’’ auteur de l’Institution de la Religion Chrétienne (1540). Précisons que la version latine parut en 1536. Ainsi aux yeux de Rabelais, ce rigorisme est, tout comme l’ascétisme monacal, une forme de cette ‘’Antiphysie’’ qu’il condamne. Patriote, il se sent tenu de dénoncer l’exploitation de son pays par Rome. Pourtant, toute cette peinture des mœurs est faite avec un ’éclat de rire énorme’ si bien que la manière franchement irrévérencieuse avec laquelle les attaques sont menées dans le Cinquième Livre (1564) a suscité des doutes quant à son authenticité. On a même supputé que la satire mordante qu’on y voit déployée à l’adresse de l’Église de Rome (Isle Sonnante) et du judiciaire (Chatz Fourrés) est plutôt la marque d’un pamphlet huguenot rédigé sur un canevas incomplet de Rabelais et publié à titre posthume. Aussi, il convient de souligner que le rire profond du ‘grand et seul humoriste français’ n’est pas du même registre que le grognement hargneux de Jonathan Swift, l’auteur de Gulliver, quoi qu’on puisse être tenté de faire le rapprochement entre celui-ci et Rabelais.

De plus, François Rabelais a fait des emprunts considérables à son Chinon natal pour situer les aventures de ses géants. Les mœurs paysannes qu’il a dépeintes sont bien celles de son temps et de son pays. Il a même parodié des événements réels : le procès opposant son père à un certain seigneur voisin. Les moines sont ceux qu’il a connus à Seuilly. Bref, la réalité campagnarde est patente dans son œuvre.

L’idéal rabelaisien

L’essentiel de cet idéal tient de son amour de la vie sous toutes ses formes, sans exclusion aucune. L’abbaye de Thélème (mot grec signifiant ‘volonté’) où la seule règle est : « Fay ce que vouldras » symbolise la liberté. Hommes et femmes y vivent mais attention ! Contrairement à l’égalitarisme social prôné par Thomas More dans son Utopie (1516), il s’agit ici de ‘‘gens libères’’ qui possèdent le sens de l’honneur, qualité primordiale pouvant assurer leur plein épanouissement intellectuel, physique et moral. Voilà sa réponse au régime monacal qui déforme la nature par les privations, les prières mécaniques et la passivité. Ses idées sur l’éducation s’alignent sur le même principe. Dans sa lettre à Pantagruel, Gargantua l’encourage à redoubler d’efforts. Il veut en faire un véritable ‘‘abîme de science’’ en même temps qu’habile au champ de bataille. À travers Dindenault, ce sont les boniments mercantiles qu’il tourne en ridicule. La seule lacune dans sa peinture sociale est peut-être son traitement superficiel des femmes de son temps.