Notre invitée de ce dimanche est Françoise Labelle, politicienne et membre du Bureau politique du MMM. Dans l’interview qu’elle nous a accordée hier matin, elle revient sur l’alliance PTr/MMM, la défaite électorale, les remous au sein du MMM et ses perspectives d’avenir. Elle affirme que le parti saura tirer les enseignements de la défaite et se reconstruire.
Je vous ai connue plutôt réticente, pour ne pas dire carrément opposée à une alliance entre le PTr et le MMM au cours des années passées. Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis en 2014?
— Nous, au MMM, avons vu dans cette alliance l’opportunité de pouvoir changer les choses, de régler des problèmes en suspens, d’apporter certaines solutions. Le point fondamental qui m’a personnellement aidée à accepter cette alliance est que Bérenger m’a donné le temps nécessaire pour réfléchir. Ce n’était pas une décision qui a été prise au cours d’une session du BP, mais de plusieurs, au cours desquelles tous les points ont été mis sur la table. Par la suite, je suis allée voir Bérenger pour des éclaircissements complémentaires et je suis sortie de cette réunion satisfaite et convaincue de la nécessité de l’alliance PTr/MMM.
Expliquez-moi comment les membres du BP ont systématiquement accepté l’alliance avec le PTr sans jamais la remettre en question.
— Je vous répète que tout cela s’est fait après plusieurs sessions de discussion et ce n’est que le 5 septembre que nous sommes passés au vote. Bérenger a insisté pour que ce soit un vote à bulletin secret afin que tout le monde puisse prendre sa décision, sans aucune pression. Il y a eu 38 pour, un contre et deux abstentions. Au Comité central, nous avons eu 68 oui, trois abstentions et quatre non. J’ai aujourd’hui de la difficulté à comprendre certaines personnes qui font toutes sortes de déclarations a posteriori sur l’alliance PTr/MMM et qui n’ont rien dit à l’époque.
Mais en ratifiant l’alliance, vous ne vous êtes pas rendu compte que la base et les électeurs du MMM étaient contre cette alliance avec le PTr?
— Je me souviens des militants qui nous demandaient : “Aster la nou alle bliyé tout scandale Ramgoolam?” Ce n’était pas du tout le cas puisque Bérenger est venue de l’avant avec l’idée du Serious Fraud Office, avec la possibilité que cette institution puisse enquêter sur des scandales antérieurs.
Mais les militants n’ont pas été convaincus puisqu’ils ont voté contre le MMM ou se sont abstenus.
— Je pense qu’ils n’ont pas été convaincus parce qu’on ne leur avait bien expliqué, parce que nous n’avons pas su vendre cette idée. Nous avons eu un gros problème de communication.
Vous acceptez que le MMM a fait une mauvaise campagne électorale vis-à-vis de son électorat.
— Oui, la campagne n’a pas été bonne. Oui, il y a eu un déficit, un macadam dans l’engrenage.
Est-ce que ce macadam n’a pas été provoqué par l’illusion que le MMM allait se retrouver au pouvoir et ses membres à des postes de responsabilité, vous- même au Speakership.
— Nous allons revenir là-dessus. Le principal problème est que nous n’avons pas entendu, que nous n’avons pas su répondre aux préoccupations de notre électorat, sur les scandales, la corruption et le copinage. A ce niveau-là, il y a eu une faiblesse de notre part.
Les responsables du MMM ont vraiment cru que l’alliance allait faire un 60-0?
— Il n’y a pas eu que les responsables du MMM. Tout le monde croyait dans l’alliance. Tout le monde croyait qu’elle allait remporter les élections.
Comment expliquez-vous que les deux plus grands partis politiques du pays n’aient pas senti ce que pensait, ce que voulait l’électorat ?
— Il n’y a pas eu que le MMM et le PTr. L’Alliance Lepep ne pensait pas qu’elle allait gagner ces élections.
On peut donc dire que pendant la dernière campagne électorale la classe politique mauricienne n’avait aucune idée de ce que souhaitaient les électeurs?
— Maurice n’est pas le seul pays à s’être retrouvé dans ce cas. Le même phénomène s’est produit en 2010 au Canada où le Bloc québécois, le parti le plus fort parti du pays, s’est fait balayer par le MPD. Ce sont des choses qui arrivent. La psychologie des électeurs n’est pas une chose simple à cerner.
Quelle est la leçon personnelle que vous tirez de ce qui vient de se passer à ces élections générales?
— Qu’il faut toujours être prudent. Qu’il faut toujours se remettre en question. Qu’il faut communiquer et communiquer avec l’électorat. Que rien n’est gagné d’avance et que la vie nous réserve toujours des surprises.
Avez-vous été, comme vos camarades, prise dans la griserie de la victoire à venir qui les faisaient se concentrer sur le futur en oubliant le présent?
— Je ne parlais pas d’après et je suis une personne qui se focalise sur le moment présent. J’étais campaign manager au numéro 16 et je ne parlais que de la campagne, pas du poste de Speaker que l’on m’avait proposé.
Le fait de partager les postes avant que la victoire nesoit acquise n’était-il pas une manière d’insulter l’électorat ? De décider sans lui demander son avis?
— Il fallait présenter un programme et les noms des personnes à qui on allait confier des responsabilités. Il fallait montrer nos compétences et je trouve que c’est une bonne chose de le faire. C’est possible que certaines personnes l’aient mal pris. L’Alliance Lepep n’était pas préparée à prendre le pouvoir, c’est pourquoi elle a eu des difficultés à constituer son cabinet.
Contrairement à votre alliance celle de Lepep a préféré se concentrer sur la campagne pour faire voter les électeurs plutôt que sur le partage des postes. Comment expliquez-vous le déménagement des députés dans de nouvelles circonscriptions? Comme les transferts de Lysie Ribot du 19 au 16 ou Ariane Navarre-Marie du 1 au 4 ?
— Tout simplement parce nous étions dans le cadre d’une alliance électorale. Et dans une répartition 30/30 des tickets. Nous ne pouvions avoir trois candidats MMM au numéro 19 et il a fallu que Lysie Ribot bouge. C’est la même chose pour Ariane Navarre-Marie et pour d’autres candidats. C’est malheureux, mais c’est comme ça. Tout cela a été discuté, toutes les possibilités envisagées avant de bouger les candidats.
Vous avez été surprise par les résultats des élections?
— Oh oui, je suis surprise. Je ne m’attendais vraiment pas à ce que l’Alliance Lepep remporte les élections, comme la plupart des Mauriciens et des observateurs politiques. Vous savez, les politiciens sont aussi des êtres humains.
Qu’avez-vous ressenti quand Navin Ramgoolam a qualifié Paul Bérenger de gros requin à qui il avait offert un gros appât pour le ferrer?
— Nous avons réagi discrètement parce que nous étions à quelques jours des élections. On ne pouvait rien faire, mais c’est vrai que cette image a blessé plus d’un. Ceux de nos militants et de nos électeurs qui étaient réticents à l’alliance Ptr/MMM et qui parlaient de pièges ont tout de suite dit qu’ils avaient raison de se méfier de Ramgoolam. En tout cas, cette remarque de Ramgoolam n’était pas appropriée, elle était même insultante.
La campagne électorale a été également marquée par l’affaire de l’enregistrement contre la famille de Pravind Jugnauth. Votre réaction?
— Quelqu’un m’a fait écouter l’enregistrement sur YouTube. Quand j’ai compris qu’il était question d’enfants, j’ai été en colère et je n’ai pas voulu écouter davantage. J’ai demandé que cet enregistrement ne soit pas joué dans nos meetings et réunions publiques.
Et dans les réunions privées ?
— Je vous l’ai dit, quand j’ai su de quoi il en retournait, j’ai demandé qu’on arrête d’écouter cet enregistrement. Nous n’avions pas besoin de ça dans une campagne électorale. J’ai appris très jeune la phrase suivante: “Napa koz zenfant dimoun kan ou meme ou énan zenfants!”
Est-ce que Paul Bérenger a fait une bonne campagne dans la circonscription No 19?
— Je n’ai aucune raison de dire le contraire. Cela dit, il ne faut pas oublier que Bérenger était candidat au poste de Premier ministre et en tant que tel, il a dû sillonner les vingt circonscriptions du pays.
Vous avez été étonnée qu’il ne soit qu’à la troisième place?
— Oui, j’ai été très étonnée et, surtout, très attristée.
La première place d’Ivan Collendavelloo au No 19 vous a surprise?
— Oui pour la place, pas pour l’élection. Au fur et à mesure que la campagne avançait, je pensais qu’Ivan allait se faire élire. Mais de làà ce qu’il soit en tête de liste…
Comme le dirait Navin Ramgoolam, vous êtes perplexe?
— Je préfère le mot surprise.
Deux jours après la défaite, Bérenger donne une conférence de presse dans laquelle il casse l’alliance PTr/MMM en attribuant la défaite à Navin Ramgoolam et au PTr. Votre réaction?
— J’ai assisté à cette conférence de presse et je peux vous dire que l’attitude de certains journalistes m’a donné du courage pour continuer à me battre à côté de Paul Bérenger.
Comme Bérenger, la direction du MMM refuse à la presse le droit de la critiquer?
— Je pense que la presse a le devoir de dire les choses telles qu’elles sont. Je suis d’accord qu’un journaliste a le droit d’avoir une préférence politique. Mais cette préférence ne doit pas entrer dans le travail du journaliste qui doit savoir gérer ses émotions. A la conférence de presse dont nous parlons, l’attitude de certains journalistes vis-à-vis de Bérenger m’a mise en colère.
Il ne faudrait pas oublier que pendant toute la campagne électorale Bérenger a tiré à boulets rouges contre certains journalistes et certaines radios privées.
— Avoir une opinion politique est une chose et l’utiliser pour faire campagne en est une autre. Savez-vous qu’à la fin de cette conférence un journaliste m’a lancé : “viré mam”…
C’était sûrement une plaisanterie…
— Je ne l’ai pas pris comme ça. Ce n’était pas une plaisanterie, mais presque une insulte.
Revenons à Bérenger qui déclare la cassure de l’alliance et se permet de rejouer le fameux “pas moi li sa”, en attribuant la défaite de l’alliance à Ramgoolam et au PTr.
— Bérenger a commencé cette conférence de presse en disant que nous, au MMM, avons sous-estimé le rejet de Ramgoolam par l’électorat. Et c’est vrai. On savait que la population en avait contre Ramgoolam, mais on ne savait pas que ce sentiment était si fort chez les Mauriciens. Quand Bérenger vient dire cela, il admet qu’il a fait un mauvais calcul et en endosse la responsabilité. Il a dit : “J’ai eu tort de ne pas avoir fait une bonne évaluation du sentiment anti Ramgoolam”.
Comment se fait-il que Bérenger et le MMM, qui font de la politique depuis plus de quarante ans, n’aient pas senti que l’électorat mauricien ne voulait plus de Ramgoolam.
— Mais c’est Ramgoolam, lui-même, qui a augmenté le sentiment contre lui pendant la campagne. Il y a eu l’affaire du requin et d’autres incidents encore pendant la campagne. Ces incidents n’ont pas aidé et ont renforcé le sentiment de rejet de l’électorat.
Je veux bien vous croire, mais vous trouvez normal que le leader du MMM casse l’alliance deux jours seulement après la défaite?
— Nous avons été dans une élection ensemble. Nous avions fait une alliance pour participer à cette élection et éventuellement gouverner ensemble si on les remportait. Les élections ont été perdues et nous n’avons aucune raison de maintenir l’alliance. Il faut se séparer pour se renouveler, pour faire son introspection le plus vite possible. On n’a pas de temps à perdre et la première étape est de mettre fin à cette alliance pour travailler sur la reconstruction et le renouvellement du MMM. C’est pour cette raison que Bérenger voulait fixer les élections du CC en janvier, mais le BP a rejeté cette proposition.
Le BP du MMM qui rejette une proposition de son leader: c’est une première !
— Mais ce n’est pas la première fois que cela se passe et je ne comprends pas pourquoi on ne le dit pas. Oui, le BP a rejeté la proposition de Bérenger et les élections auront lieu en février.
Donc, Bérenger a reconnu avoir fait une mauvaise évaluation de l’impopularité de Ramgoolam…
— Pas seulement Bérenger, mais les membres du BP, du CC et de l’assemblée des délégués du MMM.
Dans une entreprise, quand la direction fait une aussi grossière erreur d’évaluation, elle soumet sa démission pour se faire remplacer. Et au MMM rien!
— Comment ça rien! Pourquoi est-ce que Bérenger a demandé que l’on fasse l’élection du Comité central le plus rapidement possible? Pour justement revoir la situation au MMM.
Depuis la défaite, il y a eu des démissions fracassantes de certains membres du BP du MMM. Je retiens de leurs déclarations qu’il faut remplacer les vieux par les jeunes à la direction du parti. Est-ce que nous assistons à une guerre de pouvoir pour remplacer Bérenger à la tête du MMM?
— Probablement. Il y a certaines personnes qui aspirent à diriger le parti…
Comme Alan Ganoo qui était l’architecte de l’alliance PTr/MMM et qui prétend aujourd’hui n’avoir été que le messager envoyé par Bérenger?
— J’ai voté pour cette alliance et j’assume ce vote. Je ne viendrai pas dire que Bérenger m’a forcé la main parce que je ne suis pas un yes woman. L’alliance n’a pas marché et j’assume ma responsabilité, mais je ne suis pas de celles et de ceux qui viennent aujourd’hui dire : “mo napa ti faire ceci, mo napa ti faire cela”. Je trouve que le moment est inapproprié. Je ne suis pas de celles qui se retirent dans la défaite, je ne fais pas partie de ceux qui quittent le navire quand il passe dans le mauvais temps.
Comment prenez-vous le fait qu’Alan Ganoo s’est proposé pour faire la transition au niveau du leadership du MMM?
— C’est à lui qu’il faudrait poser la question. Je ne parle pas au nom des autres, moi. Et j’ajoute que, contrairement à certains, je n’ai jamais divulgué les délibérations du BP du MMM. Je ne vais donc pas divulguer celles des deux derniers BP.
Pensez-vous qu’il serait bon que Bérenger quitte le leadership du MMM?
— Non. Le MMM a encore besoin de Bérenger. Mais ceci étant, nul n’est éternel et on ne construit pas, on ne fabrique pas un leader:il émerge et se fait reconnaître. En temps et lieu il y a des personnes qui vont émerger pour remplacer l’actuelle direction, mais pas là, pas maintenant, quand nous sommes en difficultés. Un leader ne peut pas quitter son parti quand il fait face à des problèmes. Attendons le mois de février et les élections du Comité central.
Quel est le sentiment qui prévaut au sein du MMM dix jours après la défaite aux élections?
— Il existe une volonté de reconstruire et de revoir certaines façons de faire. Une volonté de mettre au point de nouvelles stratégies pour mieux communiquer et rappeler nos valeurs fondamentales.
La défaite peut aider le MMM à se reconstruire?
— Définitivement. On pourrait même dire que, quelque part, elle aura été un blessing in disguise.
Quel est le regard que vous posez sur le nouveau gouvernement?
— Attendons voir. Ils vont commencer à travailler lundi, soyons corrects et attendons. Mais j’avoue que je suis inquiète quand je vois à qui on a confié des responsabilités dans le domaine des nouvelles industries de l’océanographie, par exemple. Ceci étant, il faut laisser le gouvernement commencer à travailler.
Vous deviez prendre votre retraite de la politique active. C’est toujours le cas?
— Pour le moment, je ressens que le MMM a besoin du coup de tous ceux qui croient en son combat et ses valeurs, donc je reste pour apporter ma contribution pour que le MMM se renouvelle et continue la lutte qu’il a menée toutes ces années. Il faut reconstruire le MMM et aider Bérenger à le faire. Comme lui, je crois dans le MMM.
Si je dis que vous êtes devenue une bérengiste, vous le prenez comme un compliment?
— Je ne suis pas une bérengiste. Je crois dans les valeurs que cet homme a défendues pendant les quarante-cinq ans de sa vie politique. Il n’y a pas beaucoup de Mauriciens qui se sont battus, qui ont cru dans leur pays comme Bérenger…
Tout en sa trompant souvent dans ses alliances…
— C’est très facile de ne pas se tromper en ne faisant rien. Mais quand on se bat pendant quarante-cinq ans, on peut se tromper.
Que souhaitez-vous dire pour terminer cette interview?
— Que je profite de l’occasion pour souhaiter un joyeux Noël et une bonne année à tout le monde. Je demande particulièrement aux chrétiens de ne pas oublier le pourquoi et l’essentiel de cette fête.
Puisque nous en sommes aux souhaits, quels sont ceux que vous réservez à votre leader?
— Du courage, une bonne santé et la même détermination à se battre pour faire avancer Maurice.