Dans le cadre de la journée mondiale de la santé mentale le 10 octobre, l’organisation non-gouvernementale Friends in Hope a invité le philosophe Joseph Cardella à traiter de la question. Entre fantasme et incompréhension la « folie » ne laisse jamais insensible.
La question de la santé mentale intéresse tout le monde. Mais il ne s’agit pas d’une thématique qu’il suffit de jeter sur la table des conférences. Les raisons y sont multiples. On touche au vécu, au plus personnel de l’histoire des individus et de la société dans son ensemble, on fixe le tabou, la peur, les souffrances les plus intimes et leurs contingents de non-dits. Déjà, comme devait le souligner la présidente Monica Maurel lors de la conférence que proposait l’ONG Friends in Hope à l’occasion de la journée de la santé mentale : « Trouver une terminologie est difficile. De quoi peut-on parler ? De déficience ? De maladie mentale, de handicap psychique ? » Ou encore parler de « folie » équivaut-il à parler de maladie à proprement dit, ou de marginalité ? Le philosophe Joseph Cardella éclaire à ce propos.
Bien sûr, l’événement de ce 10 octobre 2012, organisé en soirée à l’Institut Français de Maurice, n’était pas axé sur l’aspect médical. Et ce, malgré la présence de nombreux médecins : généralistes, psychiatres et psychologues. Il s’agissait pour M. Cardella de détailler la « folie » — on dit « folie » sans nuance et pour le sens général du terme — à partir du regard des philosophes : des classiques grecs à la pensée de Michel Foucault.
Que peut-on retenir de l’exposé ? D’abord, que le « fou », au regard des faits historiques, n’a pas toujours été arraché au statut social. Les « fous » du Moyen Âge jouissaient parfois du statut d’annonciateurs de fin du monde (dimension eschatologique). Ou peut-on encore rappeler la pertinence d’un soothsayer tel utilisé par Shakespeare ; ainsi d’ailleurs, de nombreux membres de l’assistance devaient citer le dramaturge anglais.
La « folie » prendra un tournant sinistre avec l’Inquisition, les chasses aux sorcières — une époque où l’on associait ce que l’on ne comprenait pas à la possession démoniaque. En somme, toute l’histoire de la folie culmine avec « l’internement médicalisé » qui ne débutera qu’au 17e et qui, en quelque sorte, institutionnalisera la « folie » comme problème, fait anormal. D’où la question : le normal, c’est quoi ?
Joseph Cardella poursuit dans cette analyse avec un Michel Foucault qui ne se satisfait pas de prendre pour acquis que le « fou » n’est qu’un insensé dérangeant. Si, en effet il dérange, que peut-il bien déranger ? Une société qui aurait une pathologie : la peur de se voir bousculée dans ses fondamentaux. L’histoire de la maladie mentale, selon Michel Foucault, est inextricablement liée à l’histoire d’une civilisation qui se veut « raisonnable » et qui n’accepte qu’avec beaucoup de mal une autre manière d’appréhender la « raison ».
Par ailleurs, une ex-patiente en psychiatrie devait s’insurger contre les moyens que peuvent employer les courants modernes : psychotropes, neuroleptiques, entre autres, « qui enferment au lieu de libérer ». Témoignage poignant et applaudi qui propose que, sans doute, la psychiatrie ne doit pas seoir à tous, ou qu’en tout cas, il doit également exister une médecine alternative. Mais comme devaient rassurer les psychiatres présents dans la salle, une voie du milieu est plus qu’envisageable. « Au final, le but est d’aider le patient. »
Divergences philosophiques — l’exposé se sera avéré être une conférence — débat sur un sujet plus que sensible et abordé dans le plus grand civisme et recul intellectuel. Comment résumer le tout ? Sans doute de dire que le « fou » — celui de Shakespeare ou du marginal existentiel à la Camus —, qu’il soit jugé « malade mental », « artiste illuminé qui suscite le fantasme du commun des mortels », ou simplement « original incompris », cette condition fait partie de l’humanité. Elle représente une vérité particulière. Elle aspire à une certaine dignité. Elle mérite la tolérance et l’écoute — ce qui est le cheval de bataille de Friends in Hope.
Pendant ce temps, « dans notre hôpital psychiatrique, on rencontre encore des gens hospitalisés pour des problèmes d’alcoolisme… », soulignait un membre du public.