Si pour les moins de trente ans le nom de Gaëtan Abel ne doit pas évoquer grand-chose, pour ceux qui avaient vingt ans dans les années 80, il fait partie de tout un courant culturel. Celui des chanteurs engagés qui furent les vedettes locales de la fin des années 70, début des années 80. A cinquante trois ans, Gaëtan Abel vient de lancer son tout premier CD, ce qui nous donne l’occasion de faire son portrait tout en revenant sur une période charnière de l’Histoire de l’île Maurice moderne.
Comme la majeure partie des chanteurs mauriciens, c’est dans une chorale que Gaëtan Abel fit son apprentissage musical. Nous sommes au début des années 70, c’est la fin des années hippies et la folk-song règne avec Bob Dylan, Joan Baez, Simon & Garfunkel avant que la déferlante rock ne s’abatte sur la planète avec les Beatles, les Stones et les autres. A Maurice, la folk-song va faire bon ménage avec la protest song locale qui, avec le mélange des instruments de musique venus d’Europe, d’Asie et d’Afrique, le fameux concept « ravanne, cithare, guitare » va donner naissance à la chanson engagée. C’est le pendant musical du mouvement politique qui veut remplacer le capitalisme par le socialisme à visage humain, le profit par le partage fraternel. Ces mélanges de genres va donner naissance à une chanson poétique qui parle des réalités du quotidien, dénonce l’injustice et annonce les lendemains qui devraient chanter. Le Grup Kiltirel Morisien et le Grup Soley Ruz sont à l’avant-garde de ce combat culturel et se produisent aux quatre coins du pays sur des scènes improvisées et avec des sonorisations approximatives. Ils remportent un énorme succès populaire et suscitent des vocations. C’est le cas du groupe Raisins Verts qui, après s’être lancé dans le théâtre engagé, produit la première comédie musicale originale en créole Sa lavi la. Gaëtan Abel fait partie de ce groupe de jeunes passionnés par le théâtre, la musique et le travail social. Avec ses amis, il intègre l’Institut pour le Développement et le Progrès qui forme des animateurs pour le social. « Nous sommes entrés à l’IDP pour continuer le travail du groupe Raisins Verts au niveau du théâtre. Et puis, nous nous sommes rendus comptes que nous étions surtout des chanteurs et des musiciens et qu’il était plus facile de faire passer le message de la conscientisation par des chansons que par des pièces de théâtre. » C’est ainsi que naît, en 1980, le Grup Kiltirel IDP. Moins politisé que les deux autres groupes déjà cité, il va avoir un succès phénoménal auprès des jeunes et ses principaux chanteurs Zul, Marcel, Linda, Gaëtan, Gina vont devenir de véritables vedettes populaires. Leurs concerts remplissent les salles et les stades et ils participent, de manière active, à la montée de la vague pour le changement qui va mener Maurice aux premiers 60 zéros, aux élections de 1982. Mais après la victoire, au lieu du changement rêvé, c’est la réalité économique et communale qui dicte sa loi à la politique. Après la cassure du gouvernement et les élections anticipées de 1983, la flamme qui avait animé le mouvement culturel commence à baisser d’intensité. Le groupe IDP, qui réunissait dix-huit jeunes est dissout en 1984.