Des étudiants de troisième année de BA (Hons) Digital Art du Mahatma Gandhi Institute (MGI) et un public restreint ont participé en avril à deux ateliers d’initiation à l’art vidéo animé par le directeur de Vidéoformes (France) Gabriel Soucheyre. Dans un entretien accordé au Mauricien, il explique que « l’art vidéo est la vidéo des artistes », c’est-à-dire que lorsqu’ils s’en emparent, « elle devient matériau ». Durant ce bref séjour à Maurice, M. Soucheyre a observé qu’il y a une envie et un besoin d’ouverture à des formes nouvelles d’expressions artistiques. Le public pourra découvrir ses productions ainsi que d’autres réalisées par des artistes internationaux lors d’une exposition à l’Institut français de Maurice (IFM) du 14 au 23 juin.
Parlez-nous de votre visite à Maurice…
C’est très frustrant, parce que je suis enfermé et je ne vois pas l’île Maurice (rire). Cependant, je la vois à travers ce que les étudiants du MGI avaient filmé. On a été dans le sud de l’île. J’ai vu des choses magnifiques : les plantations de thé à Bois-Chéri ou encore Chamarel. Je viens d’un pays de volcan donc, tout ce qui est montagneux et vert me rappelle ma maison sauf la température qui est différente.
D’où venez-vous ?
D’Auvergne, en France. Il connu pour ses volcans, ses lacs, ses magnifiques paysages, ses fromages ses vins et les pneus Michelins. La maison-mère s’y trouve.
Quel est le but de votre visite ?
D’abord, c’est de travailler avec pARTage. J’ai eu l’occasion de rencontrer Krisha (Ndlr : Krishna Luchoomun, fondateur de pARTage et professeur d’art à l’école des Beaux-Arts du MGI) à Sao Paolo au Brésil. Nous étions tous les deux invités à choisir des artistes à qui on avait offert, chacun, une résidence : lui à Maurice et moi à Clermont-Ferrand. On a sympathisé. J’aime bien le nom de son association. Comme notre devise est de partager, d’échanger et de diffuser avec le plus grand nombre, nous avons cherché des connivences pour travailler ensemble.
Le premier pas était de venir à Maurice et grâce à l’IFM au départ, ensuite à l’accueil du MGI, On a animé un atelier de créativité à l’art vidéo. On a fait le même travail qu’ici mais dans le cadre d’une formation universitaire.
Est-ce que la formation était plus pointue au MGI ?
Comme on avait plus de temps, on a donc pu étaler l’initiation sur plusieurs jours : la découverte de l’art vidéo. La partie historique était plus longue. Les étudiants ont aussi eu l’occasion de visualiser plus de vidéo qu’ici. J’ai remarqué que beaucoup d’étudiants découvraient un monde nouveau. Et plus ils en découvraient, plus ils en avaient envie.
Quand on est passé à la réalisation des projets, il y a eu des choses particulièrement profondes qui ont émergé. Puisque les étudiants venaient de partout, je leur ai demandé de réaliser un projet sur Maurice. Mais pas l’île des publicités sauf si cela faisait sens pour eux. Il fallait qu’ils trouvent quelque chose de singulier. Qu’ils réalisent un projet personnel. Très vite, nous avons découvert une île Maurice différente de l’image qu’on se fait du pays. De cette île Maurice toujours souriante, ils ont sorti des choses très sérieuses et profondes. Derrière le sourire de Maurice, il y a une gravité et une épaisseur qui ne se voient pas aux premiers abords. C’est normal.
La résidence a duré combien de temps ?
Elle a commencé lundi dernier et prend fin demain soir (Ndlr : 22 avril au 2 mai). Demain, on devrait voir les travaux terminés des étudiants.
Quelle est la suite ?
Il y aura une exposition de tous les travaux réalisés et terminés ici à l’IFM. Ils seront projetés sur un écran 29 pouces. Cela permet d’avoir une belle image déjà. Les gens écouteront avec des casques, ce qui permet d’en avoir un rapport plus intime. Ce sera des travaux de Mauriciens sur l’île Maurice. Il y aura aussi peut-être une pièce que nous avons réalisée pendant notre séjour et des vidéos d’artistes qui travaillent sur le même principe soit des impressions de voyageurs et pas du tout de touristes. On découvre l’âme qu’on imagine derrière la superficialité de la carte postale.
Il y aura le travail d’un artiste brésilien Gabriel Mascaro qui propose quelque chose de méditative : une réflexion sur l’urbanisation de l’humanité à partir des images prises au Brésil dans une ville ou les immeubles poussent comme des champignons et en France, où il découvre une dimension rurale. Il était venu en résidence.
Comment différencier l’art vidéo des films, des documentaires, des courts, longs et moyens métrages ?
L’art vidéo, c’est la vidéo des artistes. On peut tout faire avec une vidéo : des documentaires, de la fiction, de la télévision etc. Mais lorsque les artistes s’en emparent cela devient un matériau. On travaille avec la texture de l’image, la couleur, le son comme pour le dessin, on gomme. On peut faire du montage avec un logiciel très simple. Le simple fait de coller des images cela leur donne un sens différent. Pourtant, on n’utilise pas des mots pour raconter. Ce n’est pas un documentaire même si on peut avoir cette impression par exemple de la vie de Rose-Hill, comme ce que les stagiaires ont fait ici, à l’IFM. C’est le travail des éléments sonores et visuels comme des matériaux et non comme de supports. Souvent, on entend un commentaire à la télévision : c’est un double langage. On répète ce que l’image montre.
Les films, c’est très littéraire. Bien sûr, je simplifie. Il y a une histoire et des héros comme dans un roman ou au théâtre. Dans les documentaires, on essaie de raconter une réalité même si ce n’est pas toujours vrai.
Dans la vidéo, on est dans le subjectif total. C’est l’artiste qui agence ses images et il y a aussi le subjectif du spectateur qui verra tout à fait autre chose. Quand vous allez dans un musée, vous regardez une sculpture ou un tableau, c’est vraiment un rapport individuel. Quand vous parlez avec quelqu’un vous allez être d’accord ou pas d’accord sur ce que vous avez ressenti ou vu. C’est la même chose avec l’art vidéo.
On n’a pas besoin d’avoir un scénario ?
Non.
On laisse place à la libre interprétation ?
Tout à fait. Souvent la vidéo est mal à l’aise lorsque projetée dans un théâtre ou une salle de cinéma. Elle est plus souvent projetée dans des galeries ou dans un musée. Quand vous visitez un musée, vous passez devant les oeuvres et puis, tout à coup, une vous frappe et vous vous arrêtez devant. C’est pareil pour la vidéo et les vidéastes acceptent cela. C’est le spectateur qui finalement est le directeur. C’est lui qui dirige, il s’arrête ou pas. Il a une grande liberté. Tout le monde peut être vidéaste ! Oui, comme tout le monde peut faire du dessin ou de la musique.
Parlez-nous de Vidéoformes ?
Au départ, c’est une structure qui réunissait des gens qui font de la vidéo et qui ont eu envie de partager ce qu’ils faisaient et de voir ce que les autres faisaient. C’était à une période où l’art vidéo n’était pas connu, dans les années 80. À la fin des années 70, des institutions comme les musées Beaubourg (le Centre Pompidou à Paris) a commencé à s’intéresser à cela. C’était des choix institutionnels. Il fallait donner une autre amplitude dans les régions avec un accès pour le public. De nombreux festivals sont nés et beaucoup ont disparu.
Beaucoup de gens se sont mobilisés pour faire connaître cet art, depuis les années 80 jusqu’à mi-90. Et puis avec l’arrivée d’Internet, tout à coup on y voyait les images postées mais ce n’est pas tout le monde qui était autorisé à le faire. Aujourd’hui, vous et moi, tout le monde peut créer sa chaîne de télévision en ligne. À Vidéoformes, nous avons créé une télévision en 98, Zazou TV. On y mettait de vidéo d’artistes, des reportages. C’était comme un webTV. On était parmi les pionniers.
Vidéoformes est né de cette diffusion. On s’intéresse à toutes les formes : les installations, le web-art, les performances…. Quand on a commencé, la vidéo était très méprisée par des gens du cinéma. Il disait : c’est pas sérieux, c’est pas beau. Nous nous sommes dit qu’il y a quelques choses et l’avenir nous a donné raison sinon on ne serait pas. La vidéo est projetée comme dans un cinéma mais sur différent support et sur la place public. C’est le meilleur moyen de faire découvrir l’art vidéo au grand public. Notre rôle c’est de faire le point et de montrer ce qui émerge.
Est-ce que l’art vidéo est très répandu ?
Les gens qui ont commencé à être actifs en 1970 produisent beaucoup. Les jeunes d’aujourd’hui aussi et ils postent sur youtube. 90 % de ce qui est posté n’est pas forcément bons mais on a mis très tôt une sorte de veille sur internet pour découvrir les artistes. On en a découvert quelques-uns. Des gens qui faisaient des choses très intéressantes, des vidéos poétiques, contemplatives et très fraîches. On a aussi des gens qui nous renseignent et on va voir sur les sites indiqués. On les invite ensuite aux festivals pour des rencontres avec le public et on montre ce qu’ils font.
Nous faisons aussi de la médiation avec les jeunes. On organise par exemple des concours à l’intention des scolaires ou des groupes périscolaires où le seul critère est de faire une vidéo d’une minute. On a un autre projet où on demande aux établissements de candidater pour produire une installation vidéo. C’est une grosse opération qui a du succès. Les gens reviennent vers nous tous les ans. Nous intervenons dans des établissements scolaires. On organise aussi des résidences pour artistes.
Qu’est-ce qui vous a amené à faire de l’art vidéo ?
C’était il y a 30 ans en poussant une porte. Je devais faire un stage pour un cours. Je suis allé dans une institution et on m’a demandé de faire un montage vidéo. On nous avait donné des images et il fallait faire un montage. C’était pas aussi facile qu’aujourd’hui. Ensuite, j’ai rencontré des gens plus avancés dans le domaine qui m’ont tout appris.
Et quelle est votre formation initiale ?
J’étais linguiste. J’ai tout mis de côté. J’ai toujours été attiré par l’image et la musique. Ensuite on a décidé de créer une structure et je me suis retrouvé responsable du projet. J’ai acquis une certaine expérience et aujourd’hui, j’évolue dans la formation, j’enseigne même à l’université. Je donne des cours sur l’art vidéo.
Est-ce un art dont font usage des artistes engagés ?
On a souvent des étiquettes pour les artistes en disant c’est un peintre, un danseur… Or un artiste fait tout et peut avoir une opinion politique. Il peut utiliser la vidéo pour se battre contre des injustices, sensibiliser les gens à l’environnement, etc. L’art vidéo est né dans les années 60 et en 1968, la télévision donnait des informations officielles et les militants ont commencé à projeter des images pour que les gens soient informés différemment de ce qui se passait.
La vidéo est puissante…
On ne peut pas la dissocier d’internet aujourd’hui. Le printemps arabe en a bénéficié. Il n’y avait pas de montage. C’était des images prises telles quelles qui ont été diffusées. C’était du militantisme.
D’un point de vue technique, comment est-ce que cela a évolué sur ces 30 ans ?
Au début, c’était réservé à un petit nombre surtout à cause du matériel. C’était surtout des gens qui travaillaient dans des entreprises audiovisuelles qui en faisaient. En dehors du temps de travail, ils demandaient la permission aux patrons pour utiliser le matériel. À partir de 1995, les ordinateurs sont arrivés et ça s’est démocratisé très vite. Les caméras numériques sont arrivées aussi et maintenant tout le monde peut faire de l’image.
Avez-vous d’autres projets avec Maurice après cette exposition ?
On essaie de donner une image à notre planète. On a créé une banque de données collective, et il y a une pour Maurice. Les stagiaires ont parlé de Rose-Hill. J’ai rencontré d’autres artistes et on les encourage à nous envoyer leurs créations. Dans pas longtemps, Maurice sera à l’honneur.
Qu’est ce que cela leur apportera ?
L’occasion d’être diffusée dans un festival et sur internet. La visibilité et le partage.
Quel accueil a été réservé à cette résidence ?
Les participants ont bien accroché. Ce qui m’a frappé c’est qu’il y a une envie et un besoin d’ouverture à des formes nouvelles.