Dans 24 mois, lorsque des travaux d’une valeur estimée à Rs 11 Mds seront complétés, Port-Louis ne sera plus la même, estime Gaëtan Siew dans une interview accordée cette semaine au Mauricien. L’occasion aussi pour lui d’annoncer la création d’une Cultural Creative par la Port Louis Development Initiative, et ce avec l’aide financière de la Banque africaine de développement.

Gaëtan Siew, vous êtes un des initiateurs de la Port-Louis Development Initiative (PLDI), qui avait fait parler d’elle à ses débuts. Puis on n’en a plus entendu parler. Qu’est-elle devenue ?
C’est vrai qu’on n’a pas beaucoup communiqué mais on a continué à travailler. Aujourd’hui, beaucoup de choses ont été accomplies. Elles ne sont pas visibles mais tiennent compte surtout d’une bonne analyse d’un contexte difficile avec les problèmes tels la circulation, la compétition d’Ébène et de Bagatelle avec Port-Louis, les marchands ambulants sans oublier les inondations. Ces derniers sont complexes mais sont interconnectés. Toute réflexion sur Port-Louis doit tenir en compte l’ensemble de ces problèmes.
Prenant en considération tous ces aspects que j’ai évoqués, la PLDI a analysé tous ces problèmes et a dégagé une vision claire de ce qu’on souhaiterait pour la capitale dans les dix ans à venir. Ce travail a été accompli par une firme britannique, Broadway Mallyan, qui nous a livré une très bonne analyse sur les problèmes de Port-Louis mais aussi sur tous ses atouts. La firme a indiqué comment valoriser ces atouts pour faire de Port-Louis une ville intéressante sur le plan culturel, économique, et même la portée internationale que peut prendre le développement de la capitale. Cette vision est un point de départ majeur. Nous avons aujourd’hui des documents sérieux qui proposent des objectifs clairs.

Faisons donc le point sur Port-Louis et sur sa réputation de ville morte après les heures de bureau…
On dit qu’elle est la ville morte parce qu’elle a souffert de la concurrence avec Ébène et Bagatelle. Pour ma part, je vois les choses différemment. Ébène et Bagatelle sont des compléments de la capitale. Ébène a soulagé Port-Louis de 55 000 emplois avec ce que cela représente comme transport de personnes chaque jour de la semaine. Cela aide la circulation. Bagatelle et d’autres Shopping Malls ont soulagé Port-Louis d’autres véhicules engagés dans le “loading” et “unloading”. Mais il faut toutefois reconnaître qu’ils ont été une concurrence sur le plan commercial. Or aujourd’hui que voyons-nous ? Même si cela n’a pas été communiqué aussi fortement, nous avons pratiquement des projets d’une valeur totale de Rs 11 milliards qui sont en cours de réalisation. Certains sont terminés alors que d’autres sont en cours de construction. D’autres encore commenceront très bientôt. Tout cela a été conçu durant les 24 derniers mois.

Ces investissements, dont vous parlez, comprennent une grosse part des projets publics ?
Il y a aussi bien des projets publics que des projets privés. On peut citer l’Oceanarium, l’United Dock, le Victoria Urban Terminal, le Caudan Art Centre, le projet de CIM, rue Edith Cavel, le nouveau bâtiment de la Cour suprême, les projets de Landscope au Caudan, dont la phase 2 a été complétée, les deux banques Barclays et ABC, qui sont en rénovation ou en construction, la Gare de l’Immigration, qui a commencé avec le délogement des marchands ambulants, le grenier, qui comprendra dans peu de temps la galerie d’Art nationale, le musée de l’esclavage dans des locaux, qui avaient abrité l’ancien hôpital militaire, le Metro Express et le “fly over” de Decaen. Tous ces projets font que, dans les 24 prochains mois, la face de Port-Louis changera. On peut même dire qu’il n’y a pas de ville ou autre site à Maurice qui a autant d’investissements concentrés en un seul lieu.

Nous assistons donc au réveil de Port-Louis, n’est-ce pas ?
Port-Louis se réveille. Ce qui manque dans ce plan d’ensemble est l’animation de la capitale après les heures de travail. J’ai parlé plus tôt de la vision que les Anglais nous ont proposée. Il faut maintenant un cadre juridique pour définir les paramètres dans lesquels nous devons évoluer pour faire de Port-Louis ce que l’on souhaite. Ce cadre juridique a figuré dans le budget présenté en 2018 dans le cadre du National Regeneration Scheme et est accompagné d’un ensemble d’incitations pour encourager le privé à investir davantage dans la capitale afin de compléter ce qui manque, à savoir les événements culturels, la création des routes piétonnières, le développement d’un service de sécurité, l’éclairage que le privé peut faire à la place de la municipalité ou des autorités publiques en recevant un avantage fiscal. C’est déjà dans la loi et c’est déjà dans les règlements.

Quel est le rôle de la PLDI dans tout cela car vous n’êtes pas les initiateurs…
Si ces projets sont exécutés de manière isolée et dispersée sans aucune concertation à la cohérence entre eux, on risque d’avoir quelque chose de décousu et sans nécessairement atteindre les objectifs que nous nous sommes fixé, à savoir donner une cohérence à la ville, l’animer, créer des investissements, protéger le patrimoine et régler le problème de l’environnement. Il faut s’assurer que chaque projet n’aggrave pas la situation mais, au contraire, qu’il la résout.

Vous ne voulez pas remplacer la municipalité aussi ?
On ne remplace pas la municipalité mais on apporte un complément dans la réflexion et dans les moyens. D’ailleurs, la municipalité, le ministère des Infrastructures publiques et les administrations régionales sont nos partenaires privilégiés.

Comment opérez-vous ?
Le National Regeneration Scheme (NRS) nous donne une légitimité d’existence dans la mesure, où il préconise que, dans une ville, tout ne doive pas être fait par l’État. Le privé a le devoir de jouer son rôle et de contribuer au développement urbain. Dans le cadre du NRS, le gouvernement peut identifier une zone ou une autre dans laquelle le privé est autorisé à intervenir, à opérer ou à réaliser des projets. Cela peut être la PLDI ou d’autres opérateurs. Les règles sont bien définies. Pour vous donner un exemple, admettons qu’on veuille piétonniser la rue Reine. La rue est du domaine public. Le privé n’a pas le droit d’intervenir et d’y investir. Avec les nouvelles dispositions, admettons que les commerçants, qui opèrent dans cette rue, veulent se mettre ensemble pour la piétonniser, organiser des aires de stationnement, mettre de l’éclairage, des caméras de surveillance et planter des arbres à leurs frais, l’État peut donner son aval mais les dépenses encourues par les principaux concernés peuvent être déduites des impôts de ceux qui sont associés au projet. Celui-ci sera réalisé sous la supervision des autorités et la PLDI peut être autorisée à assurer la coordination et l’exécution du projet.

Pouvez-vous nous parler d’un projet concret réalisé par la PLDI dans ce contexte ?
Nous n’avons pas encore de projet concret. Pour l’instant, nous avons réalisé la vision, avons travaillé sur l’encadrement légal et avons proposé des incitations fiscales que le gouvernement a acceptées. Pour nous, la prochaine étape sera de réaliser un projet dans une zone concrète. Celle-ci comprendra d’une part la partie de rue Royale jusqu’à la mer et d’autre part de la Place d’armes à la China Town. Cette zone comprend les rues La Reine et Farquhar. Sans compter le marché central, la Gare de l’Immigration, la MCB, la Jummah Mosque, l’Aapravasi Ghat, le musée de l’esclavage et le Metro Express. Cette zone est appelée à devenir le centre culturel de Port-Louis. Nous travaillons en étroite collaboration avec deux organismes, soit la MCCI et la Banque africaine de développement, qui sont intéressés à être un partenaire financier dans ce projet.

Qu’allez-vous y faire ?
Ce projet tombe dans la zone tampon de l’Aapravasi Ghat. Nous voulons créer un Cultural Creative District. Puisqu’on n’a pas le droit de démolir ni de construire de grands bâtiments, pourquoi ne pas rénover tout ce quartier et le transformer pour des activités précises. En partenariat avec l’UNESCO, on a déjà réalisé une étude. Nous avons les noms de tous les propriétaires qui opèrent dans la zone. Il y a la MCB, le marché de Port-Louis, la Jummah Mosque et plusieurs petits commerçants que nous connaissons et qui peuvent être partie prenante d’un projet très intéressant pour la ville. Dans toutes les grandes villes du monde, il y a ce qu’on appelle les vieux quartiers, c’est le cas de Nantes, de Boston, de Barcelone, de Lisbonne et de Johannesburg. Ce que nous envisageons, c’est de prendre tous les “godam”, qui sont des entrepôts, ou de vieilles quincailleries fermées pour les transformer en des laboratoires pour les artistes, des résidences d’artistes, des salles de concert ou des “street café”.
(Gaetan Siew montre une carte de Port-Louis et indique un espace précis, où la rue peut être piétonnisée et où des petites cours peuvent être améliorées.)
À la fin, on peut avoir des espaces, où on pourrait manger en plein air ou prendre un café en toute sécurité.

Mais les habitations de ces quartiers appartiennent à des particuliers. Que se passe-t-il dans ce cas ? Ne faudrait-il pas assurer qu’ils soient parties prenantes ?
Dans une rue, il se peut qu’il y ait dix propriétaires et qui y resteront. Nous voulons améliorer la rue avec l’aide financière du fonds d’investissement et de la Banque africaine de Développement. Les propriétaires pourront disposer des espaces supplémentaires devant les bâtiments qu’ils pourront louer sur le trottoir afin de faire de nouvelles activités. Leur business et leur sécurité sont améliorés et l’espace devient plus sûr et plus grand.
La MCCI organisera bientôt des rencontres avec l’ensemble des propriétaires en prenant chaque rue l’une après l’autre pour leur parler du projet. L’avantage de cette approche est qu’on ne doit pas attendre l’assentiment de tout le monde pour commencer. Celui qui est d’accord, il le fait, mais celui, qui ne l’est pas, peut toujours attendre pour voir comment ça marche et se joindre au projet s’il le souhaite car il n’est pas obligé de le faire.

Quels sont les frais qu’ils doivent assurer ?
Ils n’ont aucun frais. S’ils le font, ils pourront déduire les dépenses de leurs impôts. De toute façon, ce sont eux qui tireront un profit immédiat car ce sera devant leur porte. S’ils veulent développer leurs propres infrastructures immobilières, ils devront le faire selon un cahier de charge, qui est déjà connu et qui est imposé par l’UNESCO, qui supervise la zone tampon autour de l’Aapravasi Ghat. La municipalité pourrait avoir des revenus supplémentaires, notamment à travers des “trade licences”. Nous avons déjà travaillé sur la vision, le cadre juridique et l’exécution du projet. Nous travaillons sur l’aspect du district culturel, sur le ruisseau du pouce et sur d’autres projets ponctuels, dont celui de la Place d’Armes, qui sera rénovée et qui sera à terme plutôt piétonnière lorsque les “fly over” auront été construits. Dans le NRS, qui a été adopté, il manquait une mesure que nous considérons comme importante pour la ville. Nous sommes en consultation avec l’EDB et le ministère des Finances afin de trouver une solution sur les activités dans la capitale après 16h. Il s’agit de faire vivre les jeunes au centre de la capitale. Il faudrait créer autour de 1000 à 1500 logements abordables financièrement et susceptibles d’accueillir des jeunes. Nous proposons une allocation de “either transport allowance or housing allowance” ou les deux à la fois. Ainsi, pour un jeune qui travaille à Port-Louis, au lieu d’acheter une voiture, il pourrait se payer un appartement ou un logement.

Comment faire pour avoir des appartements appropriés disponibles ?
Il faudra les créer mais s’il y a une demande je suis certain qu’il est possible de créer des logements appropriés en pleine ville. Ainsi, une personne qui touche autour de Rs 30 000, pourrait trouver un appartement pour un remboursement de Rs 10 000 mensuellement. Il pourrait trouver un “cheap loan” remboursable sur 20 ans ou 25 ans et s’il travaille à Port-Louis, il est certain de gagner deux heures par jour qu’il pourrait consacrer soit à son travail ou à ses loisirs. Pour la ville cela représente quelque 1000 à Rs 1500 jeunes qui consommeront sur place. Ce sera un début pour créer une animation dans la ville.

Le problème est qu’on assiste actuellement à une désaffectation de Port-Louis. Il existe des bâtiments qui n’arrivent pas à trouver preneurs…
Pour l’instant, c’est un point d’interrogation. Mais il faut savoir qu’un nouveau bâtiment abritera la Cour suprême. Cela veut dire que les membres de la profession légale opéreront dans la capitale. C’est un signe. Barclays et ABC ont décidé d’investir dans la ville. Même la succursale d’Audit s’est installée dans les anciens locaux de la Flore mauricienne. HSBC rénovera aussi son bâtiment.

Que se passera-t-il si les bâtiments occupés par les ministères arrivent à se vider ?
Tous les ministères ne doivent pas se trouver à Port-Louis. Certains oui. Personnellement, j’aurais souhaité que le ministère de la Culture reste dans la capitale. Admettons que le bâtiment d’Emmanuel Anquetil se vide, on pourrait le transformer en autre chose. Pourquoi pas le convertir en des appartements. C’est possible. Tous les immeubles de bureaux inoccupés peuvent être convertis très rapidement en appartements, qui seront d’ailleurs très bien situés.
C’est pourquoi nous pensons que, même si nous ne faisons rien, lorsque les Rs 11 milliards de travaux seront complétés dans 24 mois, Port-Louis ne sera plus la même, pour le meilleur ou pour le pire.

Vous insistez sur le centre-ville mais il nous semble que vous n’avez rien prévu pour la périphérie de la ville, où il y a toutes sortes de problèmes ?
Les problèmes de la périphérie ne sont pas nécessairement liés aux problèmes de la ville. Il y a des problèmes de pauvreté et de chômage, entre autres. Il faut les régler en amont.

En vérité, ce que vous voulez faire consiste à mettre en œuvre un plan d’urbanisme dans la capitale. N’est-ce pas déjà trop tard ?
Urbanisme ou pas, il n’est jamais trop tard. On ne se rend pas compte car on ne voit que les produits finis. Prenons une ville comme Barcelone, une ville européenne. Avant les Jeux olympiques en 1992, on avait peur de marcher le soir. La ville avait le dos tourné à la mer qu’on ne voyait même pas. Dans la perspective des Jeux olympiques, ils ont pris trois ans pour changer. Aujourd’hui, 20 ans plus tard, on voit Barcelone, la ville est devenue agréable. Il y a encore des quartiers pauvres et difficiles mais la ville a un “Waterfront” avec une population jeune qui consomme dans la ville, qui est animée 24 heures sur 24. Elle est devenue une ville internationale. À Maurice également petit à petit les choses changeront. Les plus grands bénéficiaires seront les petits commerçants, les petits entrepreneurs et les artistes.

La zone tampon de l’Unesco est parfois critiquée par certaines personnes dans la capitale. Qu’en pensez-vous ?
Les gens ne voient pas cela comme un atout pour le moment car il n’y a pas un plan d’ensemble. Lorsqu’on dispose de ce plan, ils voient l’intérêt.

Que souhaiteriez-vous dire en conclusion ?
C’est modeste ce qu’on est en train de dire. Toutefois, on avance lentement mais sûrement. Dans 10 à 20 ans, les gens ne reconnaîtront pas la capitale. Port-Louis s’éveillera…