D’un côté, le “talk of the town” de cette semaine, qui est à la fois un “non-event” depuis plusieurs années : le rapport de l’Audit, qui vient épingler les innombrables gaspillages dans le secteur public. Et de l’autre, ces familles mauriciennes qui souffrent en silence, contraintes à des sacrifices multiples afin d’arriver à garder la tête hors de l’eau. Il s’agit, entre autres, des parents des victimes des inondations meurtrières de mars 2013, qui supplient chaque année le gouvernement en place, quel que soit le régime, pour une aide financière qui allégerait leur fardeau. Ce sont aussi les familles des ouvriers de l’usine Palmar Textiles Ltd, qui galèrent depuis que le patron a mis la clé sous le paillasson et les a licenciés sans indemnités. Et il y a encore ces nombreux foyers mauriciens qui, pour diverses raisons, directement ou indirectement liées à la précarité et l’extrême pauvreté, n’arrivent plus à joindre les deux bouts… Entre les deux, un pont : celui d’un État qui se clame “welfare state” et qui préfère laisser des millions de roupies se perdre par le biais de mauvaises gestions de certaines agences publiques plutôt que de contribuer à soulager les souffrances de ces familles modestes, pour ne pas dire carrément pauvres !

Chaque année, c’est la même rengaine qui nous est servie : « Des dispositions seront prises pour éviter les gaspillages ! » Mais au final, le résultat est encore et toujours le même : l’Audit relève que des millions de roupies n’ont pas été utilisées à bon escient. Pire : que des sommes plus que considérables ont été, par exemple, « payées en termes de pensions », tantôt au nom de personnes qui ne sont plus vivantes, tantôt pour des raisons injustifiées. Ou alors que des enveloppes très conséquentes ont été votées dans des projets qui ne sont, au final, pas aussi viables qu’escomptés.

D’aucuns estiment bien évidemment que moyennant une gestion qui se respecte, certains de ces manquements auraient pu avoir été évités. Il est clair que la marge d’erreur est un facteur indissociable de toute entreprise de cette envergure, et qu’un certain degré de « gaspillage » doit être pris en ligne de compte. Mais ce que l’on peine à comprendre, c’est pourquoi et comment des pertes successives et répétitives sont toujours enregistrées sans que des sanctions et des mesures adéquates et concrètes ne soient prises en contrepartie.

Pourquoi est-ce difficile et compliqué pour le gouvernement de réagir, les zones sensibles étant identifiées ? Pourquoi est-ce que l’on ne peut mettre en place un système destiné à venir en aide à toutes ces familles dans le besoin, pour la plupart enregistrées auprès du ministère de la Sécurité sociale ou celui de l’Intégration sociale ? Pour quelles raisons réelles et plausibles ne peut-on pas envisager un système d’aide qui parviendrait à soutenir ces familles qui évoluent dans un environnement de grande précarité ? Pourquoi persister à faire « comme d’habitude » et laisser, année après année, autant d’argent être gaspillé ?

Sharda Ramdharri a perdu Keshav, son fils, dans les inondations du 30 mars 2013. Entre-temps, son époux a également quitté ce monde. Du coup, elle ne compte plus que sur sa maigre pension pour subsister. Sa sœur, Brinda Tewary, a, elle, perdu deux de ses fils, Amrish et Trishul, dans le même drame. Du jour au lendemain, cette jeune grand-mère s’est retrouvée avec la responsabilité d’élever ses petits-enfants, avec l’aide de ses belles-filles. Mais ce qu’elles rapportent comme salaires est « barely enough »… La mère de Navin Sithanen a perdu son fils également et, depuis, ne compte que sur sa pension et sa fille. Véronique Lai a perdu son mari et unique soutien, étant de nationalité malgache, et se retrouve à élever leurs enfants en décrochant des boulots au petit bonheur. Les ouvriers de Palmar Textiles Ltd, eux, sont contraints de recommencer à chercher du boulot, alors qu’ils ont passé leur jeunesse au sein d’une entreprise. Certains d’entre eux, quinquagénaires, n’ont plus la force de traîner de bureau en bureau avec une lettre de motivation en poche.

Comme ces Mauriciens, il y a en a des centaines d’autres qui refusent d’être des assistés. Mais qui, moyennant une petite aide économique, qui ne serait pas éternelle, mais régulée suivant l’évolution de leur cellule familiale, vivraient mieux. Est-ce utopique ?