« Kan lekonomi bon, tou bon ». Je me rappelle ces paroles d’Anerood Jugnauth, prononcées un soir, lors d’un JT dans les années 90. Des années plus tard, j’étais amené à réfléchir à ce déterminisme économique qu’exprimait alors ce leader dont la responsabilité était de penser l’idéal du peuple mauricien. Malheureusement, ce déterminisme est le fondement des deux idéologies qui ont dominé le champ politique des sociétés dites démocratiques depuis la Seconde Guerre mondiale.

SAAD MUNGLY

Aujourd’hui, dire que le clivage droite/gauche est dépassé ne s’apparente pas, comme le pensent certains anciens, à de la confusion. Ce n’est pas non plus comme le revendiquent certains jeunes une politique désidéologisée où le spécialiste pragmatique serait roi. Les idéaux de la droite et de la gauche sont en effet exactement les mêmes, la liberté individuelle à travers l’entreprise libre pour l’une, et la liberté individuelle à travers un mode de production interventionniste pour l’autre. Elles puisent toutes les deux leurs fondements des idées des Lumières, lorsque la liberté devient l’objectif ultime de l’homme.

L’être libre sera dès lors défini comme celui qui s’épanouit à travers la poursuite d’intérêts individuels, et non plus collectifs. Le socialisme, après avoir renié Marx mille fois, n’a pu se réinventer un autre idéal et s’appuie toujours sur le matérialisme historique, vision matérialiste de l’homme qui suppose que l’égalité entre les hommes n’est que moyen à leur liberté individuelle ultime. Le paradis socialiste est une société égalitaire qui vise à fournir à l’Homme les moyens de s’émanciper du rapport nécessairement aliénant et relevant de l’exploitation qu’est le salariat, afin qu’il puisse se focaliser exclusivement sur ses intérêts personnels. En d’autres mots, faisons la révolution ensemble et poursuivons individuellement nos intérêts. La liberté en tant que quête ultime est plus évidente dans le conservatisme traditionnel, car celui-ci identifie les moyens pour les individus de poursuivre leurs intérêts personnels dans la libéralisation de l’économie afin de laisser à la main invisible le soin de régulariser le marché. Dérégularisation, Libre entreprise, Accumulation de richesse, Ruissellement (Trickle Down), Liberté à travers le pouvoir d’achat.

Nous abordons à peine le XXIe siècle et voilà déjà que la fin programmée des droites et gauches traditionnelles est annoncée par nombre d’observateurs. Effectivement, les idées contemporaines les plus dynamiques émanent surtout des Nationalismes (Catalans, Hongrois, Écossais, Québécois, Brexiters), du Trumpisme (Figure messianique), ou du Suprémacisme blanc, entre autres. De l’autre bord, la figure du socialiste qui déclare sa flamme à l’entreprise (les grosses surtout) et qui n’a plus peur du travail autrefois aliénant, fait bonne recette. Les Macron, Trudeau ou Renzi sont tous des figures emblématiques d’une gauche rajeunie dont les têtes de proue ressemblent étrangement plus à des Traders qu’à des hommes d’État. Aurait-on eu tort de mettre la liberté individuelle sur un piédestal, aux dépens d’autres valeurs comme le Sens du devoir ou la Solidarité?

L’émergence de leaders messianiques…

Je pense que la faillite politique qui menace notre siècle émane d’abord du fait que le capitalisme porte effectivement en lui le germe de son autodestruction, comme l’avait observé Marx, qui s’était par contre lourdement trompé sur la capacité du socialisme à lui succéder. Nous sommes passés d’une gouvernance idéologique (droite et gauche) à une gouvernance où l’expérience du législateur fût de se rendre graduellement compte que le monde évoluait si vite que ces idées étaient plus limitées que précédemment imaginé, tout en n’ayant pas le courage de l’avouer à la masse. Le résultat : des générations de leaders qui ont défendu des idéologies auxquelles ils ne croyaient plus, mais qui étaient la raison d’être de leur existence politique. Une corruption idéologique généralisée était alors inévitable. Aujourd’hui, ce statu quo est contesté, mais aussitôt récupéré par des figures messianiques ne se réclamant ni des droites ou des gauches traditionnelles. D’un côté, les Trump qui exploitent les frustrations des Cols-bleus et de l’Amérique profonde, et de l’autre des Macron qui cherchent à surfer sur les revendications des classes moyennes en quête d’opportunités que le capitalisme européen, rongé par la stagnation économique, n’arrive plus à satisfaire.

À l’ère de YouTube et d’Instagram, des selfies et du sensationnel, les leaders sobres et « normaux » de l’ancien système, souvent cloisonnés dans une culture politique dont la légitimité est en chute libre, deviennent des candidats de plus en plus difficiles à vendre. Ce rejet cristallise les maux d’un monde où les identités deviennent fluides mais sont rejetées, où la compétition entre les travailleurs à l’échelle mondiale est un nivellement vers le bas et où l’individualisme reste le mot d’ordre même si de plus en plus de personnes en souffrent. Cette conjoncture politique favorise l’émergence de leaders messianiques, produits du système mais se réclamant antisystème.

Et le Messie mauricien? On s’est beaucoup demandé à quand un Macron mauricien. Mais on devrait peut-être aussi se demander: à quand un Trump mauricien? Pur produit de la politique ethnicisante mauricienne, il aura compris que le Nationalisme hindou dans ses formes extrêmes, cousin de l’Islamisme radical ou du Suprémacisme blanc, est une proposition inspirante pour un électorat rural négligé, premières victimes de l’industrialisation à Maurice, et suffisamment « scientifique » pour convaincre les jeunes diplômés déçus de l’incapacité de l’État à créer les conditions pour assouvir leurs ambitions professionnelles.

Le Trump mauricien, c’est le personnage qui enrobera la domination des minorités dans un emballage démocratique. Dans une Île Maurice, où tous les grands partis se réclament de la gauche (Travailliste, Socialisme et Militantisme socialiste) alors qu’ils feraient rougir plus d’un conservateur, où plus personne ne croit en la sincérité des leaders même s’il faut bien « rod so bout », se distancer du système est un pari politiquement moins risqué qu’il ne l’était auparavant.

Le jeu électoral défie constamment les prédictions d’instituts de sondage qui ne peuvent plus prédire les tendances de populations exaspérées et incomprises par une élite de tour d’ivoire. Élire un millionnaire démagogue serait-il un grand écart trop important pour nous, Mauriciens, qui semblons à peine perturbés par le dilemme éthique que représente choisir ses leaders parmi une classe politique corrompue jusqu’aux os? Le fait que ces leaders soient à court d’idées et adeptes du communalisme comme stratégie politique ne semble pas non plus être un obstacle majeur à leur élection. Un tel scénario est en vérité encore plus concevable à Maurice qui est en phase d’apprentissage démocratique et où la culture favorise le leadership charismatique.

Alors, imaginons un seul instant que nous soyons graciés par l’émergence d’un démagogue qui serait issu hors des cercles politiques traditionnels. Un démagogue sans historique de corruption et doté d’un capital religieux important aurait-il la capacité d’inspirer assez de nos compatriotes?

Si de vrais efforts de modernisation et de démocratisation du pouvoir ne sont pas entrepris bientôt à Maurice, ce genre de scénario deviendra sans doute de plus en plus probable. Il y a incontestablement un vide politique à Maurice. Il appartiendra aux forces « Progressistes » de se défaire de leurs egos et de leurs faux différends afin d’occuper sérieusement le terrain politique. Sinon, ils risquent de se retrouver pris à contre-pied par un Trump mauricien qui aura compris que la politique au XXIe siècle est d’inspirer une Bourgeoisie mauricienne amorphe et complaisante, et une classe travailleuse ignorée et désespérée.

La nature humaine ne se résume pas à la seule poursuite du progrès matériel. La droite et la gauche traditionnelle renferment déjà des idées à bout de souffle. L’avenir est au collectif. La structure collective de l’avenir est une idée qui ne sera peut-être pas réalisée par notre génération. Tant pis. Mais la prochaine n’y parviendra pas non plus si nous ne trouvons pas les clés de l’éveil de nos concitoyens très bientôt.