Julia Venn et Davide Signa (voir encadré), respectivement de nationalités allemande et italienne, ont imaginé un moyen efficace d’optimiser les surplus de nourriture non consommée dans les hôtels et restaurants de l’île et ceux invendus en supermarchés et autres boulangeries. Connu sous l’appellation Manzer Partazer, The Mauritian Food Sharing Project, le projet pilote a été mis en pratique par des enseignes de l’hôtellerie et de la grande distribution et est en voie d’adoption dans ces secteurs. Il permet à la fois d’éviter que des denrées finissent à la poubelle tout en contribuant à réduire les affres de la faim dans des poches de pauvreté. L’initiative a reçu la collaboration de différents acteurs du secteur public/institutionnel, du secteur privé, de particuliers, d’artistes et de plusieurs professionnels du pays désireux de faire avancer la bonne cause de Manzer Partazer.
C’est en cherchant ensemble une solution à l’inadéquation existant d’une part entre la nourriture qui va à la poubelle et de l’autre, la pauvreté criante dans certaines régions, que les deux cofondateurs de l’initiative imaginent le présent processus de distribution. Sans un sou pour démarrer, ils délaissent l’outil classique de la levée de fonds pour se concentrer sur les moyens de mettre en place un système “zéro coût” avec les ressources existantes et qui serait autonome. Julia Venn s’occupe de la collecte de données sur les potentiels donateurs et les bénéficiaires, ainsi que de la coordination du processus de distribution de la nourriture, alors que, fort de son expérience professionnelle, Davide Signa agit en tant que directeur et conseiller technique de l’initiative. À l’entrée en opération de Manzer Partazer il y a seulement quelques mois, en février dernier, c’est un vaste réseau de solidarité sociale qui s’est mis en place avec la collaboration de la Commission de l’océan Indien (COI), de l’Union européenne (UE), du ministère de la Santé et de la Qualité de la Vie, de diverses ONG, d’hôtels, de restaurants, de supermarchés, d’entreprises privées et d’étudiants de la Faculté de Food Technology de l’University of Technology UTM, entre autres nombreux partenaires bénévoles.
Conforme à la Food Act
Le rôle de Manzer Partazer consiste non pas à faire la distribution de nourriture directement, mais à en faciliter le processus et à s’assurer de la bonne coordination entre les donateurs et les ONG ou groupes locaux, pour leur part responsables de l’identification des communautés nécessiteuses et de la distribution. « Il y a plusieurs étapes préparatoires pour s’assurer qu’il y ait adéquation (« a good match ») entre donneurs et bénéficiaires de nourriture de manière à avoir un processus fluide. Ensuite, une fois que le système est établi et fonctionne bien, il peut continuer tout seul », déclare Davide Signa. « Nous nous assurons également que les familles bénéficiaires reçoivent la nourriture sur une base de rotation, cela afin de prévenir quelque sorte de syndrome de dépendance », précise-t-il. Par ailleurs, étant donné la diversité socioculturelle et religieuse locale, les promoteurs s’assurent, entre autres tâches, que la nourriture offerte est distribuée en tenant compte des coutumes et croyances religieuses des communautés ciblées.
Du côté des donateurs, le processus engage le personnel – particulièrement celui affecté aux cuisines, car étant déjà détenteurs du Food Handlers Certificate, selon la loi régissant le secteur. La livraison est faite dans des boîtes en polystyrène isothermes réfrigérées, en respectant toutes les normes d’hygiène et de sécurité alimentaire stipulées dans la Food Act. À cet effet, déclare Julia Venn, les techniciens du ministère de la Santé auront été d’une précieuse collaboration en prodiguant leurs conseils sur les meilleurs moyens de stabiliser la température de la nourriture et ainsi de la conserver plus longtemps. Une fois celle-ci bien conditionnée, les contenus sont inscrits sur les boîtes ; celles-ci sont embarquées dans le van du personnel de l’hôtel/supermarché donateur pour être distribuées aux communautés ciblées résidant dans les périmètres du trajet emprunté quotidiennement. La livraison a lieu à un point de rendez-vous précis, ceci afin d’éviter au van de dévier de sa route. Un membre de la communauté désigné par l’ONG responsable du programme dans la région se charge alors de la réception et de la distribution. Afin de parfaire le système de distribution, une formation animée par des Health Officers de la Santé et sanctionnée par un Food Handler Certificate sera également dispensée à toutes les ONG participantes.
À noter qu’une fois la nourriture réceptionnée, le bénéficiaire doit signer une « Liability Disclaimer », soit un document ayant force légale et exonérant le donateur de toute responsabilité par rapport à des risques d’une mauvaise manipulation et/ou conservation post-réception de ces denrées. « Cette protection légale est une condition sine qua non du projet, car jusqu’ici les hôtels et autres potentiels donateurs étaient réticents à offrir leurs surplus de nourriture, craignant des cas d’empoisonnements éventuels dont ils ne seraient pas responsables. Pour ce faire, Manzer Partazer s’est adjoint les services et conseils d’un panel légal qui oeuvre dans le domaine du Food Sharing à l’étranger, et de deux avocats mauriciens », indique Julia Venn.
Projet “Zero Cost”
Contrairement à d’autres projets du même genre initié dans des pays développés, l’initiative mauricienne est un concept novateur, car il n’engage le donateur à aucun frais supplémentaire. Les promoteurs insistent sur la nature entièrement gratuite du système. « No additionnal packaging, storage, transport and reprocessing or cooking costs are required for both food donors and food receivers », précise Davide Signa. Tout le monde en sort gagnant : sur le plan social, les ONG reçoivent un soutien en matière de lutte contre la pauvreté et les bénéficiaires un repas d’appoint qui améliore leur condition de vie et de santé, réduisant ainsi leurs dépenses en consommation. Du côté des donateurs, la nourriture n’est pas gaspillée, les frais pour s’en débarrasser s’en trouvent réduits alors que l’image de l’hôtel/supermarché en termes de gestion équitable, de responsabilité sociale et environnementale est rehaussée. À ce propos, Manzer Partazer se propose d’émettre un Zero Food Waste Certificate aux hôteliers participants afin d’encourager l’ensemble du secteur à adopter cette pratique : « Être détenteur d’une telle certification donnerait une image positive de l’établissement et lui permettrait d’inclure le tourisme écologique et socialement éthique dans ses stratégies de marketing, car il y a une grande demande en Europe pour ce type de séjours », souligne la cofondatrice de Manzer Partazer, Julia Venn.