ADI TEELOCK

L’Île aux Bénitiers est revenue dans l’actualité en raison de l’inclusion dans le Strategic Plan for the Tourism Industry 2018-2021 (1) d’un projet pour développer l’îlot en un coin exclusif (exclusive hideaway) pour satisfaire le goût et les besoins de touristes « haut de gamme » d’ici 2025 dans le cadre du développement des îlots autour de Maurice en des « exclusive hideaways ». Le ministre des Terres et du Logement a déclaré que son ministère n’est en présence d’aucune demande pour transformer le bail agricole en un bail industriel.

En 25 ans, c’est le 5e projet annoncé, et tous ont rencontré une forte opposition. Il faut savoir que l’île aux Bénitiers est le seul îlot autour de Maurice qui présente une ceinture de sable, les deux autres formations de ce type dans les Mascareignes se trouvant à Rodrigues. L’accès aux plages sur l’île principale ayant considérablement rétréci, il n’est pas étonnant qu’un projet hôtelier qui limiterait ou interdirait l’accès du public à l’îlot sera fortement contesté. Les plaisanciers qui y opèrent une activité rémunératrice seraient aussi durement touchés.

Un Management Plan existe

Dans ce contexte, il est approprié de rappeler qu’il existe un Development of Management Plans for the Conservation & Management of Offshore Islets for the Republic of Mauritius: Phase II (2009) (2) où tout un chapitre est consacré à l’Île aux Bénitiers et l’Îlot Fourneau. Des informations sur l’écologie de l’île et l’impact des activités humaines ainsi que des recommandations pour la gestion de ces îlots y sont explicitées. Mais avant d’y venir, soulignons que la MOBI (Monitors of Bénitiers Island), qui est le fer de lance de la contestation actuelle, met en place une charte pour « Préserver l’île ». Cette charte demande aux visiteurs de ramasser « les ordures même si ce ne sont pas les vôtres » ; de ramener ses déchets chez soi et de les mettre à la poubelle ; de ne pas laver les grilles de barbecue dans la mer ; d’éviter d’utiliser des sacs en plastique et des bouteilles en plastique ; et de ne pas laisser de la nourriture sur l’île car « cela augmente la prolifération de chiens errants et de rats ».

Parmi les recommandations du plan de gestion officiel de 2009 figurent les suivantes :

1. De désigner toute la région autour du Morne ‘Zone Marine Protégée’ pour les habitats d’herbiers marins.

2. Qu’un seuil de capacité d’accueil soit déterminé, car le nombre actuel de visiteurs dépasse de loin les facilités pour gérer les déchets humains nécessaires au maintien de la santé et de l’intégrité environnementales sur l’île.

3. D’établir sur l’île un zonage dans le but de la préserver (voir illustration) ; et dans le lagon, de délimiter des aires de snorkelling, des canaux d’accès (en consultation avec les utilisateurs) et des zones de bouées d’amarrage.

4. De s’assurer que les activités suivantes qui endommagent l’île cessent: l’enlèvement manuel de plantes (sauf dans le cadre de programmes contrôlés comme pour le filao) ; le ramassage de bois peu importe la raison ; des feux mal gérés ; le dumping de déchets liquides et solides, dont les excréments humains ; la perturbation des populations d’oiseaux endémiques ; l’ancrage de bateaux ; l’extraction et la modification de formations de sable.

À propos de l’impact des effets du changement climatique, le plan note que la hausse du niveau de la mer et le réchauffement de la température de la mer pourraient avoir un impact. Toute l’île serait hautement sensible au meilleur scénario de hausse du niveau de la mer (80 cm sur les prochains 100 ans) étant donné sa relative faible altitude et sa topographie plate. L’augmentation de l’activité des tempêtes ainsi que la fréquence accrue d’ondes de tempêtes et de grandes marées (king tides) mettraient une grande partie de l’île à risque. Le blanchissement de coraux, surtout ceux des récifs, est à craindre. Depuis l’élaboration de ce plan, les chiffres indiquent une hausse plus rapide du niveau de la mer et des risques accrus pour nos plages. Déjà l’érosion est très visible sur l’île et devra faire l’objet d’attention.

L’éco-tourisme envisageable sous conditions

Le plan attire l’attention sur les risques d’y implanter un développement à grande échelle étant donné la topographie et la géologie de l’île, surtout en raison de l’impact de déchets liquides et solides accrus.  Il ajoute : « Île aux Bénitiers pourrait être envisagée comme un lieu d’éco-tourisme si les problèmes de gestion des déchets, de réhabilitation et de protection de l’habitat, et d’accès sont résolus avec succès. Tout plan pour l’extension d’activités récréatives devrait intégrer la vulnérabilité environnementale des Zones de Conservation désignées et en toute circonstance être confinée à la Zone de Récréation désignée. (Figure 5.20). »

Il propose deux options d’aménagement si un quelconque aménagement éco-touristique est décidé :

Option 1. Rehausser les facilités rudimentaires pour accueillir des visiteurs d’un jour (day visitors) en offrant des latrines biodigesteurs, des poubelles fermées et un ramassage des déchets régulier, un système sécurisé pour les grillades, et l’aménagement de sièges. Ou,   

Option 2. Aménager des structures discrètes d’hébergement “haut de gamme” de type cabines/cabanes munies de facilités auxiliaires dessinées et localisées de façon à préserver l’état naturel de l’îlot et minimiser l’impact.

Opposition et conflit assurés !

Si le projet contenu dans le plan stratégique du ministère du Tourisme pourrait se rapprocher de l’Option 2, il ne prend pas en considération les mises en garde et préceptes énoncés dans ce même plan concernant le « Inclusive Tourism Development ». À ce chapitre, le plan stratégique écrit qu’il est nécessaire « (…) d’ouvrir le secteur [du tourisme] et [de] s’assurer d’un développement touristique inclusive qui tienne compte des demandes et attentes de tous les stakeholders afin d’éviter ressentiment et conflits. La participation active de la communauté locale est nécessaire dès la phase de planification afin d’obtenir son soutien tout au long de la mise en œuvre de projets. (4) Les hôteliers devraient proposer des plans de partage de bénéfices au moyen duquel les bénéfices du tourisme descendent (trickle down) jusqu’aux employés, la population locale, les PME, les artisans et les jeunes. La population devrait être au centre de notre développement touristique afin d’éviter une « phobie du tourisme » et dessiner ensemble une vision commune pour le pays. »

Avec ce projet de “exclusive hideaway” qui va de facto exclure de l’île le public et les opérateurs actuels, le ministère du Tourisme est en totale contradiction avec ce qu’il préconise. Et s’il persiste à vouloir aller de l’avant avec ce projet, les « ressentiment et conflits » qui sont déjà là ne vont que s’amplifier et gagner en adhésion !

À la place, que le Management Plan de l’Île aux Bénitiers soit réactualisé si nécessaire, et ses recommandations (qui comprennent des propositions de financement du plan de restauration) mises en pratique en tenant compte de la popularité de l’île comme lieu de loisirs pour Mauriciens et touristes étrangers, et comme source de revenus pour des familles et petites entreprises de la région. Le tout, avec la participation de tous les stakeholders.

Notes

(1) http://tourism.govmu.org/English/Documents/Web_Final_STRATEGIC_Plan_2018-2021.pdf

(2) http://agriculture.govmu.org/English/Pages/Home/Development%20management%20plan/chap5.pdf

(3) https://www.lexpress.mu/photos/343629/il-faut-sauver-lile-aux-benitiers

(4) C’est nous qui soulignons.