REYNOLDS MICHEL De la Réunion

« La justice est la vertu des institutions » (Paul Ricœur)

Nous avons tous ou presque entendu ou lu en totalité ou en partie le discours du Président de la République, le mardi 27 novembre, sur sa stratégie pour une transition écologique acceptable et sa réaction à la mobilisation nationale des « gilets jaunes ». Tout en disant qu’il éprouve de la compréhension pour ceux qui connaissent des difficultés que la taxe sur les carburants entraîne, il déclare qu’il ne changera pas de cap. Car « on ne peut pas être le lundi pour l’environnement et le mardi contre l’augmentation des prix du carburant ». Certes, dit-il encore, « nous devons entendre les protestations d’alarme sociale », mais « sans renoncer à nos responsabilités », car « il y a aussi une alarme environnementale ». Et en écho, cette déclaration d’un « gilet jaune » : «  le président Macron parle du futur, nous on parle du présent ».

Au vu de ces déclarations, la question qui s’impose est : Y a-t-il contradiction insurmontable entre impératif environnemental et justice sociale ou tout simplement tension féconde entre deux exigences compatibles ? Autrement dit peut-on à la fois et dans le même temps protéger l’environnement et réduire les inégalités, sachant qu’il s’agit là des deux enjeux parmi les plus pressants des sociétés contemporaines ? C’est l’objet de la présente réflexion.

L’enjeu environnemental

Nous assistons aujourd’hui à une prise de conscience de plus en plus importante mais encore insuffisante des dangers liés au réchauffement climatique et aux dégradations de l’environnement. Et ce à divers niveaux : individuel, collectif, local, national, mondial. L’idée de faire émerger un modèle de développement durable, c’est-à-dire plus économe en énergie fossile (pétrole/gaz/charbon) –1– et plus juste gagne progressivement du terrain. Dans ce contexte, les Etats-nations les uns après les autres prennent des mesures, certes encore trop timides, pour réduire leur consommation énergétique, augmenter la part des énergies renouvelables, instaurer une gestion durable des forêts, des mers et des terres arables, réduire leur production de gaz à effet de serre, etc. Bref, ouvrir la voie à un développement humain durable ou un mode de vie durable, c’est-à-dire une manière de produire, de consommer, de bouger, de construire, d’habiter ensemble … incluant un niveau de revenu acceptable. Certes, l’urgence écologique n’est pas encore pleinement au rendez-vous, mais les choses avancent à petits pas sur le terrain par le biais d’une politique de transition écologique et énergétique.

Mais passer d’une société fondée sur la consommation abondante d’énergies fossiles peu coûteuse encore à une société plus sobre en énergie et en émissions de gaz à effet de serre n’est pas simple. Et cela a un coût financier… Car il faut investir dans la formation et l’accompagnement au changement, dans l’innovation « verte », dans de nouvelles solutions technologiques et dans l’entretien et l’amélioration de l’existant. Mais où trouver les nouveaux financements pour opérer cette transition et comment répartir ou supporter équitablement cet effort financier ?

La fiscalité écologique

Parmi les outils pour financer cette transition écologique ou tout simplement pour lutter contre le changement climatique, il y a la fiscalité écologique,  comme la taxe carbone, qui a pour objectif de modifier le comportement des acteurs économiques par le moyen d’un signal prix et d’aider le financement de la transition. C’est un bon outil, encore faut-il l’intégrer dans une fiscalité globale progressive. La hausse du prix des carburants, par exemple, fait partie des réponses à mettre en œuvre. Mais compte tenu des inégalités de nos sociétés où la pauvreté et l’exclusion sociale demeurent des problèmes importants ‒ la moitié des Français gagnent moins de 1 350 euros par mois ‒, cette taxe qui s’ajoute aux autres taxes ne passe pas. Elle pèse trop lourdement sur le pouvoir d’achat de la majorité des Français et elle n’est pas équitable. Elle pèse cinq fois plus sur le budget des 10% des plus modestes que sur celui des 10% des plus aisés (Lucas Chancel, économiste, Libération, 12/11/2018). Elle est, dans ce contexte, régressive. D’où la levée de boucliers des « gilets jaunes » et le caractère insurrectionnel de leur protestation contre la hausse des prix des carburants.

Quelle est la réponse du gouvernement du président Emmanuel Macron ? Il cherche à trouver des solutions à la marge, pour réduire les conséquences trop négatives, des mesures compensatoires pour calmer la colère. Certes, il a dit au cours de son discours qu’il va « traiter les deux et que nous devons traiter les deux », mais comment ? Ecoutons-le : « Ce que vous dites, c’est trop, je l’entends, et donc on doit changer de méthode ». C’est un peu court. Nous aimerions l’entendre dire que nous ne pouvons pas parvenir à notre but écologique sans parvenir à notre but de justice sociale. Le peut-il ? Nous pouvons en douter. Il convient ici de rappeler que cette année a été marquée par d’importants cadeaux fiscaux faits aux plus riches, qui ont bénéficié de la suppression ou transformation de l’ISF, de l’introduction de la « flat tax » sur les dividendes, ainsi que de la baisse de l’impôt sur les sociétés. La philosophie du ruissellement et du premier de cordée n’est pas compatible avec une philosophie de la justice et de l’équité qui donne à ceux qui s’en sortent le moins bien de meilleures possibilités pour mener leurs vies.

L’exigence de justice

Ce que nous disent les « gilets jaunes » suite à la hausse du prix des carburants ou ce que nous disent les émeutes qui ont eu lieu en Afrique ou en Asie suite à des hausses de produits de base comme le riz, c’est la nécessité d’encastrer les  politiques écologiques dans les politiques sociales et ce dès leur conception. L’exigence de la justice sociale doit être au cœur ‒ non seulement une part intégrante mais aussi un objectif central ‒ de toute politique de développement durable ou tout programme de transition énergétique. Ce principe, on le retrouve, dans tous les grands plans du développement durable depuis 1992 (Conférence de Rio), mais il est peu mis en œuvre. À croire que l’équité sociale n’est plus une priorité pour certains décideurs politiques. Or, il est vain de lutter contre la crise environnementale si on ne lutte pas dans le même temps contre les inégalités et ce d’autant plus que les dégradations environnementales renforcent les inégalités. Ce sont en effet les plus pauvres qui sont les plus vulnérables devant les modifications liées au changement climatique. Une vraie approche écologique se conjugue toujours avec une vraie approche sociale. « Tout est lié », dit le pape François dans son encyclique Laudato Si (Loué sois-tu). Ecoutons ce que nous dit un pionnier de l’écodéveloppement : « La solidarité avec les générations de demain ne prend sens qu’en complément de la solidarité avec les déshérités d’aujourd’hui. Un contrat entre l’humanité et la Terre n’est qu’un complément au contrat social entre les hommes. » (Ignacy Sachs, Stratégies de l’écodéveloppement, Editions Ouvrières, Paris, 1980, pp 75-76).

Est-ce à dire qu’il n’y a pas de tension, voire conflit, entre ces deux exigences : impératif environnemental et justice sociale ? Nullement. Il y a tout d’abord des mesures qui seraient capables de réduire des inégalités injustes, tout en accroissant la détérioration de l’environnement. Par exemple : des subventions pour le transport aérien à bon marché ou pour l’achat d’une voiture diesel peu coûteux. Il y a ensuite, et inversement, des mesures qui amélioreraient considérablement l’environnement naturel, la biodiversité et le climat, mais au coût de l’approfondissement des inégalités injustes. Par exemple, une hausse soudaine et très élevée du prix des carburants ou du chauffage domestique sans compenser tous les effets socialement régressifs.

C’est dire que tout ce que nous faisons pour améliorer le climat et l’environnement ne va pas nécessairement dans le sens d’un monde plus juste, plus équitable et plus fraternel, et inversement tout ce que nous mettons en œuvre pour réduire les injustices ne rend pas forcément notre environnement plus habitable. Cette situation donne forcément place à des tensions mais aussi à l’ouverture de négociations. Donc, place à la politique, au débat politique, à la négociation et au compromis, en ayant comme visée notre vouloir vivre ensemble, notre pacte social. Ce qui constitue le peuple comme peuple ‒ il convient de le dire avec Paul Ricœur et d’autres ‒ ce n’est pas le « pacte de chacun avec chacun » ni un pacte entre le souverain et le peuple, c’est le « pacte de chacun avec tous ». La responsabilité de chacun et de tous est donc engagée dans la construction d’un vouloir « vivre bien avec et pour les autres, dans des institutions justes » (Paul Ricoeur).

P.S.

Mesures du gouvernement français annoncées hier

« Hélas! un peu trop tardivement »

Reynolds Michel : « Ce sont des mesures qui vont dans le sens de l’apaisement et qui ouvrent le débat démocratique, mais qui viennent hélas! un peu trop tardivement. Une mesure forte sur l’augmentation du pouvoir d’achat s’imposait ainsi qu’une mesure qui va dans le sens de la démocratie participative, par exemple : une consultation ou deux des citoyens entre deux scrutins présidentiels.»

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Note

1.Nous assistons, disent les spécialistes, à la fin du cycle de ces combustibles dites « fossiles » à bon marché ; des carburants fossiles qui assurent aujourd’hui encore l’approvisionnement énergétique mondial à hauteur de 80%, tout en contribuant à 80% des émissions du principal gaz à effet de serre qu’est le CO2.