L’idée de la création d’un musée de l’esclavage, lancée lors des travaux de l’UNESCO sur la route de l’esclavage, a été relancée avec une dotation à cet effet dans le dernier budget. Cette somme de Rs 20 millions devrait servir à restaurer le bâtiment identifié pour abriter le futur musée, l’hôpital Labourdonnais, site qui ne fait pas l’unanimité. Le débat a été relancé par un entretien du père Alain Romaine, membre du concept committee créé par le ministère des Arts et de la Culture. Depuis, les réactions et réflexions sur ce que devrait être ce futur musée se multiplient. Nous vous proposons aujourd’hui celles de l’architecte Gilles Moorghen qui a été une des chevilles ouvrières de la restauration de l’église Saint-Clément de Curepipe. Voici ses propositions.

Vous souhaitez apporter votre pierre au débat sur la création du futur musée de l’esclavage qui, dites-vous, concerne tous les Mauriciens, mais pas sous la casquette de l’architecte que vous êtes. Pourquoi cette distinction : l’architecte n’a-t-il pas vocation de créer des bâtiments pouvant éventuellement abriter des musées ?
– Justement. Je ne souhaite pas intervenir dans le débat uniquement en tant qu’architecte, mais plus en tant que citoyen, car il ne s’agit pas uniquement d’un bâtiment, il s’agit aussi de remonter dans l’histoire, mais en la situant dans un contexte adéquat. Or, la situation géographique et la localisation même du bâtiment identifié pour le futur musée, ne correspondent pas, à mon avis, à ce qu’il faudrait pour un musée sur l’esclavage.

Avant d’arriver au bâtiment identifié, vous n’êtes pas sans savoir que des voix se sont élevées contre l’idée même de créer un musée de l’esclavage. Le principal « argument » étant que ce musée de l’esclavage pourrait raviver des blessures historiques et sociales non cicatrisées et perpétuer la querelle des « bann la » contre « nou bann », soigneusement entretenue par certains. Tenez-vous cet argument en ligne de compte dans le débat ?
– Cet « argument » ne peut qu’être présent dans le débat et c’est un pan de notre histoire à tous qu’on ne peut laisser de côté. Concevoir un musée comme l’étalage de souffrances qu’une partie des ancêtres de la population a vécues n’est pas suffisant. Il faut encore que ce musée soit porteur d’un espoir, d’une ouverture sur le monde. Il est bien évident que ce sujet va soulever des frictions, mais nous ne pouvons pas nous arrêter à ça. Et le plus important, nous ne pouvons éviter d’évoquer ce pan de notre histoire.

Cette évocation est une nécessité dans la création du futur musée, et beaucoup plus largement, et je m’excuse d’employer de grands mots, dans la construction de la nation mauricienne ?
– Ce n’est pas une nécessité, mais un impératif ! Il faut que nous passions par-là, mais il faut également travailler pour une réconciliation des Mauriciens et de leur Histoire. Il faut construire la nation mauricienne enfin. C’est à ce niveau que je souhaite intervenir dans le débat.

Maurice étant ce qu’elle est, un pays où l’on a appris aux communautés qui la composent à se battre pour avoir son « boutte » dans tous les domaines possibles, est-ce que la création d’un musée de l’esclavage ne va pas faire naître des demandes pour d’autres musées, un peu comme les centres culturels ? N’y a-t-il pas là un risque d’ouvrir une boîte de Pandore qui, au lieu de rassembler, va au contraire continuer à diviser les Mauriciens ?
– La réponse est déjà dans votre question. C’est-à-dire qu’on ouvre la porte à un piège, contre lequel je m’élève. Votre question illustre une partie de ce qui pourrait arriver, qu’en plus des récriminations qu’il est susceptible de faire naître, ce projet ne débouche sur rien. Je veux, moi, que tout cela aboutisse à un message d’espoir.

Qu’avez-vous à proposer pour que le futur musée puisse déboucher sur un message d’espoir ?
– C’est surtout une idée qu’il s’agit d’enrichir et de développer, qui est née d’abord à partir de la localisation du site identifié. C’est l’annonce dans la presse que le site de l’hôpital Labourdonnais avait été définitivement choisi qui m’a fait réagir, en tant qu’architecte d’abord. Un musée dans un centre-ville qui est déjà bloqué dans ses fonctions dans un bâtiment qui a lui-même une histoire ne peut mener qu’à une impasse. On sortira de ce musée avec nos idées, nos ressentiments, nos récriminations intactes.

Mais n’entre-t-on pas dans ce musée avec tout ça en tête ?
– Non. On y entre en quête d’informations, de souvenirs et de connaissances. Si cet élément majeur dans le domaine culturel n’est pas traité correctement, on va sortir du musée frustré, en colère.

Restons un moment sur le lieu choisi. En dehors du fait que géographiquement et urbainement l’emplacement choisi pose question, n’est-ce pas paradoxal, pour ne pas dire autre chose, de décider de réhabiliter un bâtiment colonial pour créer un musée sur l’esclavage ?
– Vous avez raison. Encore une fois votre question comporte déjà sa réponse. On va réhabiliter un bâtiment colonial pour expliquer l’esclavage à Maurice ! Le musée doit être dans un endroit où il aurait toute sa puissance symbolique de valeurs. Dans son interview, le père Alain Romaine disait que les Etats-Unis avaient Barak Obama comme symbole fort pour le musée national d’histoire afro-américaine. Nous, à Maurice, nous avons une légende, encore plus forte, et que n’avons pas encore su valoriser.

Il faudrait construire ce musée autour d’une légende, plutôt qu’à partir de faits historiques prouvés ?
– Ce n’est pas de cela qu’il s’agit. La légende dont je parle est elle-même plus forte que l’histoire. On peut construire sur cette légende, s’identifier à elle, chose qui n’a pas été faite. A Maurice, nous avons la légende des marrons qui, plutôt que de redevenir esclaves, ont préféré la mort. Je parle, bien entendu, de cette légende d’esclaves marrons qui, croyant qu’on venait les capturer, ont sauté du haut de la montagne, alors qu’on venait leur annoncer l’abolition de l’esclavage. Cette légende est associée à un site reconnu au patrimoine mondial de l’humanité. C’est une légende que nous ne savons pas valoriser. Imaginez ce qui aurait pu se passer si les marrons avaient appris que l’esclavage avait été aboli et qu’ils ne s’étaient pas précipités du haut de la montagne. On peut mettre en scène le dépassement de l’esclavage en renouant avec nos racines. On peut élever un acte de désespoir qui a marqué la population et l’ériger au rang d’un sacrifice pour le bien des vivants en remettant cet acte dans une perspective dynamique et libératrice pour l’ensemble de la population. Faire un musée traditionnel où l’on empaille les animaux et où l’on met les objets dans des vitrines serait, à mon sens, une manière de retourner à l’esclavage. Ce musée devrait être surtout axé sur l’après-l’esclavage, sur ce qui ouvre sur autre chose que l’esclavage.

Certains parlent d’un musée qui évoquerait la résistance, la résilience, presque un musée de combat…
– Je préfère un musée de réhabilitation. Il ne faudrait pas créer un musée d’où on sortirait, symboliquement, les armes à la main et la rage au coeur. Il faudrait sortir de ce musée avec une meilleure conscience de soi et de ce que nous devons être, nous tous, en tant que Mauriciens.

Votre idée c’est de créer un musée qui ne serait pas, disons les choses par leurs noms, réservé à la population créole et aux descendants d’esclaves.
– C’est un musée national pour tous les Mauriciens qu’il faut créer, pas un musée pour une partie de la population seulement. Ce musée doit, évidemment, évoquer l’esclavage en débouchant sur autre chose, sur un développement dans lequel se retrouveraient tous les Mauriciens. Je pense à ce musée comme un lieu de passage. C’est-à-dire qu’on traverse un espace — dans lequel d’autres gens plus qualifiés que moi décideront quoi mettre pour justement parler de l’esclavage — et qu’on débouche sur quelque chose. Je pense évidemment au site du Morne. Imaginez que le parcours du musée débouche au pied de la montagne.

Il y a déjà, à cet endroit, un espace et un monument consacrés à l’esclavage.
– C’est un espace ou s’expriment parfois des artistes sur l’esclavage, mais ce sont des expressions ponctuelles, qui ne sont pas liées à un projet global. C’est plus un lieu de commémoration qu’autre chose, surtout dans le cadre des activités du 1er Février. Moi, je parle d’un musée permanent d’ouverture de notre histoire à toute la population et même aux touristes avec tout ce que l’on jugera bon d’y mettre pour l’éducation et l’histoire. Imaginez qu’à la sortie du musée on puisse faire une ascension de la montagne, vers les grottes où s’étaient réfugiés les marrons et où serait inscrit le message que n’ont pas eu les esclaves qui se sont précipités dans le vide : Vous êtes libres ! Et puis le visiteur revient au musée et débouche sur un baobab déraciné, fossilisé, les racines à l’air et maintenu hors de terre par des chaînes et autour duquel il y aurait un certain nombre de baobabs plantés par des chefs d’Etats venant de pays dont les habitants ont subi l’extraction coloniale et qui n’ont pas pu, pour des raisons connues, développer leurs cultures. Autour de ces baobabs, on pourrait construire des pavillons-ateliers produisant des objets artisanaux traditionnels de ces pays. Tout cela aurait commencé par une cérémonie de plantation symbolique en présence de nos représentants politiques et économiques, car, on ne le dit pas assez souvent, l’économie mauricienne a commencé avec l’esclavage.

Vous parliez des représentants des pays de peuplement, un terme cher à un de nos dirigeants politiques. Mais pourquoi un baobab déraciné à cet endroit du musée. Que représente-t-il dans votre projet ?
– Un arbre ne peut projeter ses branches vers le monde si on lui refuse l’existence de ses racines et regarder des racines sèches ne fait pas repousser l’arbre. L’avantage du baobab c’est que c’est un arbre qui peut vivre des mois hors du sol, tout comme les esclaves ont, malgré tous les mauvais traitements reçus, pu survivre. Nous disposerions alors d’un musée, non figé dans le danger d’un passéisme stigmatisant, mais d’un musée-outil interactif, porteur d’espoir et d’avenir pour l’ensemble de la population, un emblème national, voire international, de référence sur l’esclavage.

On a tendance, à Maurice, à enfermer les communautés et les groupes dans des ghettos culturels où chacun développe — ou prétend développer — sa culture et sa religion comme une chasse gardée. Cette logique ne risque-t-elle pas de pousser à enfermer le futur musée dans un autre ghetto, malgré ses cinq baobabs ?
– Déjà, à l’heure actuelle, on prend la direction d’un ghetto au Morne avec les activités organisées et les personnes invitées. Le projet que je propose ne devrait pas s’arrêter à la plantation de cinq baobabs. Au lieu de se cantonner dans un cercle vicieux qui tourne en rond et s’enferme sur soi, il faut s’inscrire dans une spirale centrifuge qui s’ouvre vers l’extérieur, à tous ceux qui se sentent concernés, les Mauriciens, mais aussi les pays de l’océan Indien, d’Afrique, d’Europe. Ce projet dépasse le cantonnement sectaire déjà enclenché autour du Morne et évite les pièges du traitement communal, puisqu’il sera ouvert à toutes les affirmations contre l’esclavage. Ce serait une autre manière de replacer Maurice sur la carte mondiale et de redevenir un centre de convergence et, dans ce domaine précis, l’étoile et la clef de l’océan Indien. On pourrait même imaginer, autour du musée, l’implantation d’un organisme international comme l’UNESCO pour combattre l’esclavage, qui existe encore en ce début du XXIe siècle.

Il se pratique ici même, dans une certaine mesure, dans le comportement de certains Mauriciens vis-à-vis des travailleurs bangladais, srilankais ou malgaches.
– Je ne vous le fais pas dire. Ce que les autres ont fait à nos ancêtres, nous continuons subrepticement à le faire subir à d’autres. Or, avec la construction de ce musée, on ne reste pas figé sur le passé, mais on l’utilise pour avancer, pour s’ouvrir aux autres.

Avez-vous commencé à parler de votre idée autour de vous ?
– Non. Parce que je me rends évidemment compte qu’on marche sur les œufs avec ce sujet et que je voulais prendre du temps pour transformer l’idée en projet. Quand je me suis rendu compte que le projet de la transformation de l’hôpital Labourdonnais est dans le budget de cette année, je me suis dit qu’il fallait réagir.

Mais ce ne sont pas seulement les défenseurs d’une manière de célébrer l’esclavage qui sont présents au Morne. Il y a aussi d’autres intérêts, plus précisément immobiliers, qui donnent lieu, ces jours-ci, à des protestations et des actions légales entre habitants du village et promoteurs.
– Il est certain que le site du Morne et ses alentours doivent être préservés de toute prédation immobilière sauvage. Mon idée est celle d’un projet cohérent qui ne dénaturerait pas le site, valoriserait son statut de patrimoine de l’humanité avec un contrôle strict sur tout ce qui serait susceptible d’y être construit. Le projet de musée, comme tous les autres projets d’ailleurs, doit se faire avec l’aval des populations concernées et celui des politiques – de tous bords – et des ONG. Il est temps de placer Le Morne sur la carte de Maurice et à la place qui lui revient dans le cadre réfléchi et orienté du développement du Sud, hors de la construction des hôtels et des morcellements pour villas de luxe. On peut créer un centre d’attraction et donner une identité nationale au Sud en intégrant le village du Morne dans un développement vraiment intégré, avec des emplois en relation avec le projet de musée. Il faut surtout intégrer les habitants de la région dans la démarche afin qu’ils soient les porteurs et les premiers défenseurs du projet.

Pour vous, l’actuel projet dans l’hôpital Labourdonnais n’est pas possible ?
– Je le souligne : un musée de l’esclavage est un exercice citoyen absolument nécessaire à Maurice, compte tenu de notre Histoire. Mais si l’objet de ce musée est uniquement de montrer à la face des gens la souffrance, s’il n’aboutit qu’à ça, Maurice aura perdu son pari. Nous allons passer à côté de l’essentiel. C’est pour éviter cela que je pense qu’il faut lancer un vrai débat sur le sujet pour sensibiliser le plus grand nombre sur cette problématique nationale. Ce n’est qu’après cette prise de conscience qu’on commencera à parler de projets, de maquettes, de propositions. Ce n’est qu’après qu’il faudra créer un comité de personnes compétentes – elles existent à Maurice – pour conseiller, guider et encadrer le projet.

Il faudra aussi de l’argent, puisque je suppose que la somme allouée pour la réhabilitation de l’hôpital Labourdonnais ne suffira pas.
– Il faut dire que ce bâtiment a son identité propre. Il raconte sa propre histoire et nous devons la respecter. Mais, je le répète, il fait partie des restes d’un passé qui ne cadre pas avec un musée de l’esclavage et il est situé dans un contexte urbain qui est hors sujet. Je pense qu’un projet de musée devenu une priorité nationale trouvera les fonds nécessaires ici et ailleurs, puisqu’il est possible que les pays de la région, qui n’ont pas de musée, s’intéressent à ce projet.

Ne craignez-vous pas que les « spécificités culturelles et religieuses » de Maurice ne fassent capoter le projet, surtout à la veille des élections générales ?
– Tout dépendra de la manière dont le projet sera présenté aux Mauriciens. Mais je crois que l’imminence des élections va pousser les partis politiques à ses prononcer sur le sujet. Je ne vois pas comment les partis politiques pourraient ne pas adhérer à un projet qui vise à mettre en valeur notre Histoire et notre patrimoine dans le cadre de l’unité et de l’ouverture. Je ne vois pas comment les Mauriciens pourraient ne pas soutenir un tel projet d’envergure nationale. En ce qui me concerne, je vais prendre mon bâton de pèlerin et contacter tous les partis politiques, toutes les organisations et les individus qui peuvent être concernés par le projet de créer le musée de l’esclavage sur le site du Morne et faire de Maurice une capitale de la lutte contre l’esclavage.