Drogue et abandon sont le quotidien des habitants de Cité Ste Claire, Goodlands. Dix-neuf ans après les émeutes du 24 février 1999 dans cet important village du Nord, presque rien n’a changé. Cette longue nuit aux événements dramatiques, comme une blessure mal refermée, a accouché d’un mal qui empêche aujourd’hui les jeunes de ce quartier de rêver à un meilleur avenir. Depuis, les habitants souffrent d’une mauvaise réputation, à cause notamment de la prolifération de la drogue au sein du quartier.

Dix-neuf ans après ce moment de trouble, la cité peine à se relever. Les émeutes de la nuit du 24 au 25 février 1999 ont causé des destructions au point que plus rien à Cité Ste Claire n’est revenu à la normale. En ce mercredi après-midi, le calme règne dans le quartier, et nul ne peut soupçonner qu’une poignée d’habitants sont mêlés à une affaire de drogue.

La tabagie de Pierre Cangy et qui maintenant a changé de propriétaire

Dans la plupart des ruelles de “Cité la Haut”, des jeunes et quelques adultes sont assis à même le sol, certains sous un arbre. D’autres tournent autour de la voiture stationnée : “Eski ou CID ?” demande un des jeunes. Méfiants, ils sont soupçonneux devant le moindre geste. Les étrangers ne sont quasiment pas les bienvenus.

L’une des personnes que nous rencontrons, Pierre Cangy, a vécu les événements de février 1999. “Ce matin-là, il y avait des policiers présents, il y avait aussi des personnes qui marchaient, armées de sabres. Nous n’en pouvions plus de cette situation. Pour nous, tout était fini. Le pays était fini, il n’y avait plus rien à faire”, déclarait-il en février 1999 au lendemain des émeutes à Cité Ste Claire. Âgé aujourd’hui de 73 ans, il n’oublie pas ce jour. Sa maison a été épargnée mais sa tabagie détruite. “Le jour où j’ai approvisionné ma tabagie en produits, est le jour où j’ai tout perdu”, regrette cet ancien soudeur.

Pierre Cangy

Une vingtaine de maisons ont été incendiées à Goodlands. “Tous les panneaux de vitre de ma maison avaient volé en éclats. Même le lendemain, il y avait une forte odeur de brûlé. Dans ma cour, on pouvait voir les restes de plusieurs cocktails molotov”, raconte Jean Noël Ferry, un travailleur social de la cité.

Cité Ste Claire a été l’une des cibles de pyromanes. Selon Jean Noël Ferry, les émeutiers avaient ciblé uniquement ceux qui possédaient notamment des maisons en béton et des boutiques. “On avait l’impression que tout avait été orchestré. La plupart des maisons qui ont été brûlées appartenaient à des personnes qui n’ont participé à aucune émeute. Elles étaient innocentes.”

Les maisons reconstruites depuis

“La drogue synthétique est une hypocrisie de la part de l’État.”

“L’Etat et quelques firmes privées nous ont aidés à reconstruire. Mais même avec ça, rien n’a été comme avant. Les maisons que nous avions construites au prix de maints efforts et sacrifices sont parties en fumée”, lance Jean Noël Ferry. Les habitants se sentent délaissés. Depuis, la drogue a fait son apparition, et la violence des gangs y est monnaie courante. “Les dealers se disputent souvent le territoire.” Même constat en ce qui concerne la prolifération de la drogue synthétique à Cité Ste Claire. Quelques mois plus tôt, en février, deux jeunes avaient été filmés en état second. “La drogue synthétique est pour moi une hypocrisie de la part de l’État. Je suis pour la dépénalisation du gandia. Ce n’est qu’à ce prix que cessera ce mal.”

Peur des représailles.

La délinquance, constante, est une des conséquences du manque d’intégration sociale. Le quartier est souvent pointé du doigt. “Les habitants sont mal vus. Il est compliqué à trouver du travail quand on habite Cité Ste Claire. Voilà pourquoi les jeunes sont soit dealers soit consommateurs”, tient à préciser Pierre Cangy. Pour sa part, Jean Noël Ferry explique que la plupart des jeunes ne travaillent pas. Ils sont liés à la drogue. Ils sont peu à ne pas avoir touché à la drogue et à avoir réussi leur vie. Le quadragénaire ajoute que certains sont tombés dans la toxicomanie parce qu’ils n’avaient pas d’autre choix. “Ils n’avaient aucun débouché.” Pire encore, certains parents de victimes de toxicomanie n’osent pas dénoncer le trafic, par peur des représailles. “Le trafic de drogue se fait aussi souvent entre parents et enfants. Comment cesser cela ? Puis, il y en a d’autres qui se sentent esseulés et n’ont aucun moyen pour remédier à la situation”, raconte-t-il, assis dans sa maison, qui a été saccagée durant les émeutes. Par manque de soutien, ils sont plusieurs à rechuter. Souvent, les enfants sont témoins de scènes peu glorieuses. “Il n’y a pas de loisirs. Il est difficile d’épargner nos enfants des fléaux. Ils n’ont pas d’opportunités. Malheureusement, nous ne pouvons rien faire pour ceux plongés dans la drogue”, insiste Jean Noël Ferry.

“Le trafic de drogue se fait aussi souvent entre parents et enfants. Comment cesser cela ? Et puis il y en a d’autres qui se sentent esseulés et n’ont aucun moyen pour remédier à la situation”

“Beaucoup de gens d’ici sont pauvres car les politiciens se servent d’eux. Ils ne sont là que pendant les élections. Lorsqu’ils sont au pouvoir, ils nous oublient. Nous nous sentons rejetés par le système.” Le travailleur social explique que depuis 1999, il y a eu quelques efforts de la part du gouvernement, mais que cela reste insuffisant. “Avec le gouvernement présent, je dirais que c’est de pire en pire.” Les jeunes sont livrés à eux-mêmes, et après un simple tour dans le quartier, le constat est accablant. Les ruelles sont sales, bordées de petites maisons en tôle et en béton. Nombreux sont ceux qui traînent. Il n’y a pas de terrain de football ou de jeu, pas de jardin d’enfants non plus. “Le représentant du village ne fait rien. Le village hall est toujours fermé. Seuls Cassam Uteem, feu Mgr Jean Margéot et Anand Bahadoor, travailleur social à Goodlands, nous ont aidés.” Pour lui, si la situation perdure, d’autres habitants de la cité encore connaîtront l’échec.

Désireux de protéger les autres jeunes, Jean Noël Ferry a ouvert une petite école de musique au début de l’année. Il leur offre la possibilité d’apprendre à jouer d’un instrument de musique aux côtés de ses amis musiciens. “Ils sont une quinzaine à venir chez moi presque tous les jours à 17h30. D’autre part, en aidant les autres jeunes, j’aide aussi mes enfants.”

Jean Noël Ferry et ses enfants

Pierre Cangy est également de ceux qui veulent un changement. “Si on nous avait donné les moyens d’aider nos jeunes, je l’aurais fait.” Il est d’avis qu’il est grand temps de sensibiliser les jeunes sur les dangers de la drogue afin que les générations à venir n’en pâtissent pas.