Fait rarissime dans la fonction publique à Maurice : dans un rapport confidentiel, en date de fin juillet dernier et dont une copie a atterri sur le bureau du Chef de la Fonction publique et Secrétaire au Conseil des ministres, Sateeaved Seebaluck, un haut fonctionnaire du ministère des Affaires étrangère dénonce l’ambiance délétère qui y règne et se plaint de l’ingérence ministérielle au quotidien.
« Le ministère est en pagaille et souffre des conséquences d’une pénible fragmentation que peu d’entre nous ont vu venir », dénonce d’emblée le haut fonctionnaire dans un rapport confidentiel à sa hiérarchie, avec copie à Sateeaved Seebaluck. « Le moral du personnel est au plus bas et notre fonctionnement, que ce soit au niveau du ministère ou à travers nos missions diplomatiques à l’étranger, a ralenti comme jamais auparavant », poursuit-il.
Selon le haut fonctionnaire, il y a un manque sérieux de leadership politique ainsi que de directives claires en matière d’orientation stratégique. « Ce qui constitue deux obstacles majeurs pour le bon fonctionnement des départements et divisions », précise-t-il.
« Plusieurs officiers sont régulièrement mis sur la touche, dénigrés et même insultés dans leur dos. Il y a une absence absolue de confiance et de sérénité qui sont si essentielles pour les fonctionnaires afin qu’ils puissent s’acquitter de leurs tâches sans peur ni faveur et sans mauvaise volonté », soutient le haut fonctionnaire comme exemples.
Le lanceur d’alerte donne ensuite des exemples concrets de la façon dont certains de ses collègues sont humiliés. « C’est très embarrassant de voir un fonctionnaire, qui a dédié plus de 40 ans au service de l’État et qui s’apprête à prendre sa retraite l’année prochaine, se faire continuellement rappeler, devant ses collègues, l’approche de sa retraite et s’entendre demander quand est-ce qu’il va partir », dit-il. « C’est du harcèlement moral et une violation flagrante de la protection des données sous la Date Protection Act. Quoi qu’il en soit, nous avons toujours mieux traité nos collègues qui partent à la retraite », commente-t-il.
Le haut fonctionnaire déplore également la façon dont des racontars sur la vie privée de ses collègues sont commentés. « Outre le fait que cela démontre que quelqu’un est en train d’épier la vie privée de certains fonctionnaires, cela bafoue également leur droit constitutionnel à une vie privé », dénonce-t-il.
Au niveau du fonctionnement du ministère, le haut fonctionnaire écrit sans ambages : « Le Management Meeting est devenu une farce. » Les problèmes ne sont pas discutés en profondeur, les priorités ne sont pas définies et on tourne en rond, raconte-t-il. Le Management Meeting réunit hebdomadairement ministre et hauts fonctionnaires pour une évaluation critique des réalisations du ministère.
Mais « le plus troublant », pour ce lanceur d’alerte, est la façon dont le Supervising Officer (SO) d’alors de son ministère est humilié. (NdlR : un remaniement a eu lieu la semaine dernière). « On ne peut impunément ordonner à des officiers de passer outre le SO. C’est incompatible avec la culture et l’éthique de la fonction publique. Cela sape l’autorité du ministère et enfreint l’unité de commandement. Ce n’est pas acceptable qu’un Head of Ministry soit traité avec autant de dédain et de mépris », s’indigne-t-il encore.
Le haut fonctionnaire dénonce aussi cette « fâcheuse tendance à ignorer les dossiers et à les considérer comme des reliques du passé », cela au profit des directives orales. « C’est dangereux. Les affaires publiques reposent sur des correspondances, des documents et des procès-verbaux écrits. Les dossiers sont les véhicules de la prise de décision et sont la mémoire institutionnelle du ministère », prévient-il.
Autre source de vexation du lanceur d’alerte : la rédaction des rapports qu’on révise à tout bout de champ. « Au fil des ans, les hauts fonctionnaires ont appris à écrire leur rapport avec finesse. Cela brise leur confiance dans leur capacité d’écrire et ne fait aucun bien au Service », fustige-t-il.
Comme pour permettre une meilleure compréhension du contexte de son rapport confidentiel, le haut fonctionnaire cite l’article 68 de la Constitution qui précise d’un côté le rôle d’un ministre dans l’orientation générale de son ministère et celui d’un Permanent Secretary/Supervising Officer dans le suivi au quotidien du fonctionnement du ministère. « L’Article 68 ne met pas un ministre dans le fauteuil d’un fonctionnaire. Le ministre n’est pas le maître de tout ce qu’il supervise ; il n’est pas non plus un monarque et les fonctionnaires ses sujets. Les fonctionnaires sont les serviteurs de l’État, de même que le ministre », tient-il à préciser.
Précisons cependant que le nom du ministre des Affaires étrangères, Étienne Sinatambou, n’est mentionné à aucun moment dans cette lettre.