Grand-Baie offre une image de carte postale avec son lagon cristallin où mouillent des embarcations colorées, ses eaux turquoises qui attirent de nombreux baigneurs et qui invitent à toutes sortes d’activités nautiques et autres. Rues animées de jour comme de nuit, boutiques pour clientèle privilégiée, restaurants hauts de gamme, night-life… Grand-Baie est un village vivant, de divertissement et de plaisir. Mais l’autre face de la carte postale présente une image odieuse : un quartier délaissé, gangréné par la toxicomanie et autres trafics interlopes.
Fini les sorties à la mer en semaine. Les vacances scolaires sont terminées et c’est la reprise des classes. Pourtant une ambiance de vacances règne encore sur la petite plage de La Cuvette.Très fréquentée des Mauriciens comme des touristes, cette plage située entre le Grand Baie Yacht Club et le prestigieux Royal Palm pourrait être plutôt déserte, paisible, longue ou spacieuse en ce lundi matin. Tout au contraire, elle est prise d’assaut par des touristes, poussés sans doute par cette forte chaleur qui sévit en ce moment. Avec le nombre de vacanciers, la petite plage semble s’être davantage rétrécie. En dépit des alertes aux méduses dans le Nord, certains n’ont pas pu résister à une baignade rafraîchissante, tandis que d’autres ont opté pour un transat à l’ombre afin d’admirer le cadre idyllique qui s’offre à eux.
Dans ce coin prisé des touristes, le confort ne manque pas: douche, transat, toilettes avec vestiaire, échoppes, parking. Mais aussi des bancs en bois irrégulièrement installés à certains endroits afin d’admirer une mer calme frangée de quelques filaos et qui offre une vue superbe sur les îles du Nord, dont le plus proche est le Coin de Mire. Lieu de prédilection pour Ramgeeta Ramkissoon, une habitante de Triolet âgée de 68, assise confortablement sur un de ces bancs qui longent l’allée et où elle arbore fièrement ses bananes « gingeli » et autres fruits qu’elle écoulera très vite, car les touristes, dit-elle, en raffolent. 
Tout ce confort a été mis en place en 2001, lorsque le Royal Palm, fleuron du groupe Beachcomber menaçait de fermer ses portes, sa riche clientèle n’appréciant, paraissait-il, plus la présence de la population locale sur la plage devant l’hôtel. Le gouvernement réagit alors en réaménageant La Cuvette et en proposant une plage tout équipée: centre nautique, restaurant, poste de sécurité, voie d’accès pour les personnes à mobilité réduite, toilettes avec vestiaire, promenade avec des échoppes, parking.
Aujourd’hui, nul ne peut résister à la beauté de cette charmante petite plage qui est la seule à Grand-Baie propice à la baignade. Car la plage publique de Grand-Baie, là où il y a une décennie affluaient des milliers de Mauriciens qui se rassemblaient pour le pique-nique familial est non seulement polluée, et par conséquent ne convient plus à la baignade, mais aussi où les baigneurs doivent observer une plus grande vigilance à cause des activités nautiques et ces bateaux de plaisance qui mouillent dans la baie. Pilier de notre économie, le tourisme est une priorité. Les sports nautiques et la faune sous-marine sont des atouts majeurs. Naviguer, plonger, explorer et photographier les fonds marins sont proposés dans ce coin du Nord. Au fil des années, l’aspect de cette plage populaire a été métamorphosé, au détriment des Mauriciens. Pour protéger la côte contre l’érosion, des gabions ainsi que des plantes y ont été installés. Aussi, à part La Cuvette, les plages de ce coin du littoral sont rarement accessibles aux Mauriciens, surtout aux habitants des lieux. Des hôtels, clubs, logements de luxe et villas pieds dans l’eau épousent les contours de la baie et cachent la vue sur mer.
Le supplice de Tantale des habitants
La vie ne s’arrête jamais à Grand-Baie. Le jour, la région est animée avec ses nombreux restaurants européens et asiatiques, ses boutiques de vêtements et d’artisanat, ses supermarchés. Pas moyen de s’ennuyer lorsqu’on a des clubs proposant des sorties en mer, ballade, plongée, pêche. La vie nocturne est aussi vivante avec ses boîtes de nuit, ses pubs.
Les conducteurs ou voyageurs qui longent la côte de Grand-Baie découvrent une plage de carte postale offrant une incroyable diversité avec des roulottes de marchands ambulants, des vendeurs de rôtis et de « halim », des marchands de fruits et légumes. Au bord de la route, des étals de poissons, prisés par les adeptes de produits frais. Ici, les habitants vivent de la pêche, d’autres sont moniteurs de sports nautiques, tours-opérateurs, travaillent dans les hôtels, les restaurants, les commerces. Il y a aussi ceux qui se retrouvent à l’ombre d’un banian pour jouer aux cartes.
Le tourisme qui permet à Grand-Baie de se développer sans cesse (au point que qu’on s’étonne toujours qu’il soit considéré comme un village), s’observe dans ses infrastructures, ses activités, ses rythmes et modes de vie. Des instituts de beauté qui mettent désormais des aqua-bikes à la disposition des nageurs à un nouveau casino moderne qui ouvrira bientôt ses portes dans l’ancien Centre de Conférences International de Grand-Baie, le village vit au rythme du tourisme et exploite à fond ses ressources pour séduire ces derniers. Le touriste est roi comme le client qu’il est : il peut se permettre des loisirs dispendieux, inaccessibles à beaucoup d’habitants de l’endroit qui connaissent, eux, le supplice de Tantale.
L’envers du décor
Il y a un envers de décor. Grand-Baie dissimulerait des cache-misère. À peine repérables. Camp Carol Lane, une venelle étroite conduit à un espace résidentiel constitué de modestes maisons serrées les unes contre les autres, certaines se laissant même dégradées. Parce que la priorité est de présenter aux étrangers la meilleure image possible, Camp Carol reste bien dissimulé derrière ce fameux mur, derrière l’exotisme, le luxe, la beauté et l’exubérance. Avec ses ruelles étroites, ses maisonnettes délabrées au toit de tôle, ces branchements bidonnés chez le voisin pour se procurer de l’électricité ou de l’eau, ces enfants qui sèchent les cours et qui grattent de la guitare sur une terrasse, ou d’autres se laissant tresser les cheveux sur le pas d’une porte, ces hommes et femmes qui palabrent à un coin de rue, voici un tout autre visage de Grand-Baie. Camp Carol est née en 1960, de la nécessité de reloger les sinistrés du cyclone Carol. Des familles, nombreuses, s’entassent dans des petites maisons jumelées, rapidement construites par l’État et tout aussi rapidement dégradées faute d’entretien.
Certains touristes ne semblent pas du tout connaître cet environnement délaissé et repoussant que représente Camp Carol. Helena, une ressortissante anglaise décrit Grand-Baie comme « un bel endroit moderne, coloré et dynamique avec une population souriante et avenante. On se sent comme des rois ici ». Pourtant le contraste est saisissant et visible si l’on y prête attention, cet abîme qui existe entre les riches et les pauvres.
Lorsqu’on parle de ce quartier aux piétons, c’est toujours le même réflexe: « Ena trop bocou problèmes ici, pas coné cot pu commencé. » Yash Taaj, 18 ans, un habitant de Camp Carol dont nous interrompons le bavardage avec un marchand de fruits est de ceux avec qui nous nous entretenons ce jour-là. Hésitant d’abord, il finit par évoquer les problèmes d’eau et des rues privées d’électricité, les énormes nids de poules qui s’élargissent sur la route et de l’absence de drains. « En période de pluie, l’eau s’accumule et inonde les maisons. Ce problème récurrent, nous l’avons soulevé plusieurs fois aux autorités, mais rien n’a été fait », dit-il. Le quartier est aussi touché par des cambriolages. Et l’ouverture du Casino au Centre de Conférences n’arrange pas les choses. « La vie nocturne attire des voleurs. Camp Carol a déjà mauvaise réputation. Lorsqu’il y a un cambriolage quelque part, ce sont les habitants de Camp Carol qui sont pointés du doigt », explique Yash. Le jeune homme affirme qu’une trentaine d’habitants ont déjà signé une pétition contre l’ouverture du casino.
De la baie paradisiaque aux paradis artificiels
Priya Olivier est propriétaire d’un snack et d’une tabagie. Assise sur un tabouret en compagnie de son frère, sa belle-soeur et de sa fille à un tournant d’une ruelle, elle évoque le sentiment d’insécurité qui règne dans le quartier. À Camp Carol, la pauvreté oblige à voler et à se droguer. « Il y a fort à faire dans ce quartier où la drogue fait rage. Mais les dealers n’opèrent pas au grand jour », dit-elle. Nous indiquant l’endroit exact où elle ramasse quotidiennement des seringues (ici, c’est aux habitants qu’incombe la responsabilité des ordures, fait-elle ressortir), elle déclare que « cette rue, étant privée d’électricité, attire de louches individus le soir. De petits groupes se rassemblent et la drogue circule librement. Nous avons averti la police de nombreuses fois, mais rien n’a été fait », déplore-t-elle.
Pour Priya, il n’est pas jusqu’aux cocotiers qui ne représentent un réel danger. Mesurant des dizaines de mètres de hauteur et chargé de noix, dépassant amplement un mur et donnant sur une rue, on imagine facilement le mal que ces noix pourraient faire en tombant sur une tête.
Selon nos interlocuteurs, Camp Carol est un quartier à risques. Drogue et prostitution sont autant de plaies non cautérisées par les autorités. Des problèmes sociaux liés à la pauvreté, disent-ils. Ils considèrent leur quartier comme « une zone d’exclusion » qui engendrerait la toxicomanie et la prostitution. Le soir, le proxénétisme fait beaucoup de malheureuses dans des bars et boîtes de nuit équivoques de Grand-Baie.
De la baie paradisiaque aux paradis artificiels, du luxe à la luxure de certains qui profitent de la vulnérabilité sociale des autres, Grand-Baie continue de faire valoir ses atouts: luxe et modernité, farniente et vie nocturne éffrénée, tout en rêvant peut-être d’expulser un jour cette frange de sa population afin d’ériger davantage de ses luxueux complexes.