« J’ai changé d’hémisphère, j’ai changé d’île, de terre, j’ai changé d’océan… Mais je ne changerai pas d’amis ! » En adepte de la phrase qui fait mouche, Claude Brasseur a ainsi renouvelé ses sentiments pour les organisateurs du festival Passe-Portes, lors de la soirée inaugurale hier, sur la scène du Centre de conférence de Grand-Baie. Chaque membre du jury qui va choisir le lauréat parmi six projets de pièces concurrents, a passé ainsi son message personnel. Puis les discours inauguraux ont laissé place au solo époustouflant de Cédric Chapuis nous introduisant dans l’univers fascinant du batteur surdoué Adrien Lepage…
L’ambassadeur de France et un ministre de la Culture tout à fait hilare ont assuré, aux côtés de la fondatrice Catherine Swagemakers, la partie protocolaire du lancement du festival Passe-Portes qui présente encore treize spectacles de musique et de théâtre d’ici à dimanche. Bernard Faivre d’Arcier dit entrevoir dans cette aventure mauricienne de Passe-Portes la possibilité d’un événement d’envergure, à l’instar d’autres rendez-vous culturels, devenus grands, eux aussi nés de la passion chevillée au corps de quelques personnes (Jean Villar à Avignon, Jazz à Marcillac, etc.). « Catherine et François donnent leur temps, leur énergie, leur passion et aussi leur argent à ce projet. Ne soyez pas attentistes et voyez ce festival comme le début de quelque chose de grand, qui pourrait aussi être le miroir de la complexité mauricienne. » À bon entendeur ! Passe-Portes véhicule une vision à la fois ouverte et exigeante de la création théâtrale, comme le démontre aussi le premier spectacle présenté, un solo magistral sur la vie et la musique, l’artiste dans sa singularité la plus extrême…
Puis vers 21 h 15, un homme tout en blanc est apparu sur la scène du centre de conférences habillée de noir et de lumière. L’auteur et interprète du solo Une vie sur mesure, Cédric Chapuis, nous a emmenés pendant plus d’une heure trente avec une amusante timidité effrontée dans l’univers extraordinaire d’un petit homme qui ne vit que pour le son et la musique…
Adrien Lepage commence à raconter son histoire à la lueur d’un simple briquet dans un registre minimaliste déclarant avec une naïveté confondante que la batterie est formidable puisqu’on peut en jouer sans son instrument. Cet adulte au rire d’enfant en a fait d’ailleurs la démonstration par un jeu complexe de frappe des mains et des doigts sur les cuisses.
Ni attardé ni idiot, ce personnage différent vit et respire par le son et les rythmes de tout ce qu’il entend autour de lui. Bien avant d’obtenir enfin sa première batterie, à l’âge de treize ans, il aura accompagné les plus grands musiciens avec de simples barils de lessive évidés chipés à la mère en écoutant les disques vinyles qu’il a récupérés de sa grand-mère alors qu’ils avaient été jetés à la poubelle après son décès avec le gramophone qui permettait de les écouter.
Pendant une heure trente, cet être ne cesse d’aviver l’attention, d’intriguer, inquiéter, amuser et faire franchement rire par le toupet innocent qui guide chacun de ses actes. Sa passion est dévorante, elle le fait jouer avec talent sur une batterie acoustique puis une autre, électronique, qui apparaît comme par magie, sur les plus grands standards de jazz, de rock et heavy metal, sur de la bossa-nova, des rythmes africains, etc. : tout ce qui permet de jouer le passionne, même s’il nourrit un intérêt particulier pour Louis Armstrong.
« On ne dit par autiste, on dit artiste » a-t-il dit à ses camarades de classe un jour. Outre la jouissance verbale qu’apporte cette citation toute simple, elle cristallise un des fils conducteurs de la pièce sur la singularité de la condition d’artiste, le fait qu’il puisse ne pas être compris et aussi, dans ce cas précis, qu’il puisse ne rien comprendre à ce qui se passe autour de lui… Si ce musicien surdoué semble ne pas avoir de sentiment pour autre chose que pour Tiketoum sa batterie, les autres, ces nombreuses personnes que Cédric Chapuis incarne, parfois à la manière du ventriloque, avec un aplomb très efficace, ne lui en offrent guère non plus.
Une peinture assez sévère d’une société désespérément ordinaire et prévisible, s’esquisse mine de rien, sans qu’à aucun moment, nous ne sombrions dans la morosité ou une gravité forcée. Un spectacle à voir, qui a place d’emblée la barre très haut pour ce festival. Le seul spectacle qu’il est d’ailleurs possible de voir une deuxième fois, dimanche à 14 heures.