À Maurice plus qu’ailleurs, l’usage de la grève de la faim est devenu depuis trop longtemps un véritable sport national. Pas une année ne passe sans que l’on n’ait droit à une ou l’autre action de ce type, la dernière en date étant celle entamée par des ouvriers employés depuis 10 à 20 ans sous une base contractuelle par la Central Water Authority, organisme dont ils n’étaient toutefois pas officiellement employés. S’en est suivi un bras de fer musclé entre les syndicalistes et les employés, d’un côté, et la CWA et le ministère des Utilités publiques de l’autre.

Si l’issue aura été à l’avantage des licenciés, cette affaire fait cependant de nouveau ressurgir la problématique de la pertinence de telles actions, la première question étant de savoir si les contestataires menant une grève de la faim, quels que soient leurs motifs, ont ou non raison de se lancer dans ce type de combat qui, par nature, et contrairement à l’idée véhiculée, revêt une extrême violence puisque mettant en péril l’intégrité physique du ou des personne(s) concernée(s). La réponse, en réalité, n’est pas aussi évidente qu’il n’y paraît, ce qui ne veut pas dire pour autant que ce type de grève doit être cautionné, loin de là.

Mettons ainsi un moment de côté toute l’aberration que peut constituer l’abus de ce moyen de se faire entendre, la menace puis l’exécution d’une grève de la faim ne devant être brandies qu’en cas de situation extrême. En premier lieu, il faut reconnaître qu’il est notoirement connu que les grèves de la faim, à Maurice, se soldent le plus souvent par une victoire de ceux qui les ont employées, l’État – par la voie de députés, de ministres ou d’autres autorités –, s’engageant envers les contestataires à régler leur cas. Personne au sein des instances décisionnelles, qui plus est lorsque ceux concernés ont des visées électorales, ne désire en effet que ces grèves débouchent sur quelconque drame, expliquant ainsi leur propension à fléchir leurs positions afin que le pire soit évité. Dès lors, si l’on fait abstraction de la pertinence des arguments invoqués par les manifestants, cette manière de faire de l’État projette la perception que la grève de la faim permet de régler n’importe quelle question en échange d’un minimum de souffrance physique.

Ce qui est, convenons-en, déjà un très mauvais signal. Le problème, cependant, est bien plus profond. Car cet assouplissement des positions adoptées par les autorités démontre aussi que celles-ci ne prennent généralement pas suffisamment tôt la mesure de la détresse de ceux qui, dans leurs ultimes retranchements, finiront par dépit par choisir la voie de la grève de la faim pour régler leurs différends. Combien d’entre elles auraient, en effet, pu être évitées si tel ou tel ministre ou député avait pris d’emblée le chemin du dialogue, écoutant ainsi les contestataires avant de statuer sur une décision à la satisfaction des différentes parties ? Certes, tous les cas n’auraient pu être réglés, mais il est fort à parier que le nombre des déçus s’en serait revu drastiquement réduit ! Est-ce à dire que les politiques soient les seuls concernés par ce qui semble devenir un effet de mode ? Bien sûr que non, et c’est bien là que subsiste l’autre partie du problème. Que certains vivent de grandes détresses, comme après avoir été licenciés, est indéniable.

Mais lorsque ceux-ci se regroupent, le plus souvent avec l’appui de syndicats, ces mêmes syndicats – ou plus exactement une poignée de leurs représentants – semblent dans l’incapacité de leur proposer d’autres alternatives à leur contentieux que celle consistant à entamer une grève de la faim. Or, les moyens de pression ne manquent pas lorsque l’on veut, tout au moins, obtenir une rencontre avec les autorités concernées afin de s’engager dans un processus de règlement de litige. Un petit coup d’oeil à l’étranger suffit pour s’en convaincre. Combien d’actions de grèves de la faim, par exemple, ont-elles lieu en France, en Belgique, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis ? Très peu, à vrai dire. Inutile pourtant de rappeler à quel point ces pays connaissent de problèmes sociaux, de licenciements ou d’autres sources de contentieux, et ce sans commune mesure, de par leur ampleur, avec ceux que nous connaissons dans notre petit pays.

À chaque fois que l’occasion se présente, nous aimons rappeler que la grève de la faim ne doit être entamée que dans des cas extrêmes. Aussi convient-il de mesurer avec la plus grande objectivité la portée réelle de nos revendications avant de lancer pareille action. Le Mahatma Gandhi, à qui aiment faire référence les initiateurs de telles actions, n’aurait probablement jamais pris part aux grèves qui font notre triste actualité. S’il s’était rangé du côté des opprimés, sans aucun doute aurait-il choisi d’autres voies.