Questionner le nombre de marcheurs qui ont répondu à l’appel de Jameel Peerally, constater l’absence d’un leadership centralisé ou celui d’un discours homogène constituent des critères qui ne sauraient rendre compte du processus qui est en cours et qui a déjà commencé à bouleverser les données socio-politiques à Maurice. Ces grilles d’analyse sont, sinon éculées, certainement inadaptées pour rendre ce processus intelligible.
A court de combustible, le feu devrait s’éteindre : dans mon cadre professionnel, c’est la logique majoritaire que je retrouve au sein de nombreux conseils d’administration qui, confrontés à une crise, considèrent la stratégie du silence comme une option. Les plus pragmatiques envisagent, pour leur part, la possibilité de négocier avec les parties lésées ou de solliciter des plumes complaisantes au sein des rédactions… Les formations politiques traditionnelles, n’étant ni plus ni moins que des entreprises électorales, se retrouvent aujourd’hui avec les mêmes enjeux face à ce qu’il convient de nommer une CRISE.
Dans la logique conventionnelle, les crises sur la scène socio-politique mauricienne se manifestent généralement par des confrontations entre structures plus ou moins organisées. Qu’il s’agisse de revendications syndicales, des groupes socio-ethniques, etc., on se retrouve généralement avec des leaders qui s’inscrivent dans un rapport de forces au plan de la visibilité médiatique pour pouvoir ensuite négocier dans un cadre institutionnel agréé. A l’opposé, les marcheurs du 10-Septembre ne sont dans aucune logique de négociation. Et c’est en raison de cette nouveauté qu’il faudrait appréhender le processus en cours avec un regard neuf.
Jameel Peerally, contrairement à un certain nombre de ses amis, n’est issu d’aucun sérail politique. C’est l’indigné authentique dont les réactions spontanées peuvent avoir peu d’effets ou, au contraire, avoir une valeur prophétique. Ce qu’il a initié est de cet ordre, au point même qu’il en est dépassé, ainsi que ces jeunes qui ont répondu à son appel et qui n’auraient jamais songé auparavant à s’organiser pour avoir une expression politique. Paradoxalement, ce sont les dirigeants politiques du pays qui, en faisant la sourde oreille aux voeux populaires renouvelés en vain jusqu’ici, ont suscité cette expression nouvelle. La Première Cédule de la Constitution a fait son oeuvre en tant qu’instrument de division alors que les leaders politiques s’entendaient entre eux pour se retrouver tous au parlement. La réforme électorale envisagée a déclenché la réaction à laquelle on assiste et qui doit être appréhendée comme une réaction en chaîne. Quand bien même que les revendications ne seraient pas toujours correctement articulées, ce sont les torts causés qui ont eu le pouvoir de fédérer les énergies contre ces dirigeants qui se sont engagés dans la dérive totalitaire consistant à assurer la présence parlementaire de ceux que l’électorat aurait choisi de rejeter. Cette option qui contribue, en outre, au renforcement des dispositions discriminatoires de la Première Cédule, était suffisante pour alimenter la solidarité des groupes mieux constitués, en l’occurrence Blok 104 et Rezistans ek Alternativ qui sont engagés dans le combat contre cette dérogation constitutionnelle. A ceux-là, se sont ajoutés les nostalgiques du MMM naissant qui ont vu leurs idéaux sacrifiés pour faire place au « Bérengisme ».
Le cocktail des frustrations est maintenant servi. Nul n’en connaît les effets. Les structures de l’État ainsi que celles des partis politiques fonctionnent selon un modèle bureaucratique avec ce que cela signifie comme hiérarchie et centralisation du pouvoir décisionnaire. Tant que le schéma mental du citoyen mauricien était formaté par l’enseignement hérité de l’administration coloniale anglaise, ce modèle pouvait contenir les conflits sociaux conventionnels. Ce schéma mental s’est toutefois enrichi de perspectives nouvelles avec l’apport combiné des professionnels issus des universités étrangères, de l’accès à la connaissance en puisant soit des ressources informatiques ou des chaînes satellitaires, du contact facilité avec la diaspora, etc. Ce schéma mental favorise l’attirance pour l’innovation plutôt que l’entretien des complexes obscurantistes, le défi plutôt que la soumission, l’apprivoisement des incertitudes du destin commun plutôt que la sécurisation éphémère d’un groupe particulier. Aveuglé par ses propres ambitions totalitaires, l’establishment politique a omis de fournir une vision et une orientation à ce nouveau schéma mental. Aujourd’hui, la dégénérescence de cet establishment est non seulement constatée par des observateurs indépendants mais elle est démontrée de manière amplificatrice par lui-même : des scandales allégués, supposés ou avérés, le personnel politique établit le caractère mafieux des pratiques de leurs entourages. L’impunité, en outre, révèle que le pays a basculé entre les mains des kleptocrates.
Les fanatiques des partis traditionnels ont certes entrepris de spolier la page Facebook du groupe « Wanted 15000… », tandis que les observateurs partisans d’une vision conformiste critiquent son aspect anarchique. Or, résumer l’anarchie au désordre est une figure simpliste. Ce qui s’est produit samedi dernier va encore se produire sous d’autres formes imprévisibles, non seulement avec Jameel Peerally qui l’a promis, mais également avec d’autres qui estiment eux aussi avoir leur mot à dire. Ainsi, au-delà des spéculations sur la portée réelle de la marche de samedi, il convient davantage d’appréhender l’impact du processus en considérant l’attitude de l’establishment politique. Le MMM et le MSM ignorent le mouvement ; au niveau du PTR, on aura noté les commentaires respectueux de sa responsable de communication, le voeu du ministre des TIC d’ouvrir ses portes aux jeunes et l’évaluation personnelle effectuée par le directeur de la MBC. Deux attitudes face à la crise. Dans une crise conventionnelle, on aurait pu se demander laquelle des deux serait la plus payante. Ici, la question ne se pose même pas. La dynamique qui est enclenchée incite à faire du neuf. Et puisqu’aucune négociation n’est recherchée et ne peut s’envisager dans ce processus polycentrique, ce ne sera même pas sur les ruines des combats entre les trois forces traditionnelles. Tout devrait donc s’effondrer.