Le sud de l’île Maurice recèle des lieux insolites et ne se dévoile complètement qu’à celui qui saura les découvrir. Le poète Robert Edward Hart a décrit cet endroit à travers des poèmes en disant que rien n’est plus doux à son coeur autant que cette terre où il a vécu. Il a même voulu que ses cendres soient répandues dans ce lieu pour que puisse y fleurir une rose. Entre les vagues qui déferlent, la Roche qui Pleure ou les chutes de Rochester Falls, redécouvrons ensemble cette partie de l’île privilégiée par la nature.
Nous sommes à Gris-Gris, un vent léger balaie les cheveux des randonneurs et face à cette mer si bleue, qui ressemble à une belle fresque, on se sent bien. Mais d’où cette région peut-elle bien tenir son nom ? Pas la peine de laisser vagabonder son imaginaire. Une pancarte, comme un tableau d’écolier, raconte ce lieu. Il est dit qu’entre la barrière de corail et les falaises se trouve un rocher qui ressemble à une religieuse en prière. Pour ceux qui auraient l’imagination fertile, ils peuvent aussi voir en Gris-Gris, la silhouette d’une sorcière faisant des gris-gris. Gris-Gris était aussi le nom du chien de l’abbé de la Caille, venu à l’Isle de France en 1753. Le poète Jean Toulet en a fait une ode en décrivant Gris-Gris comme une « douce plage où naquit mon âme et toi Savanne en fleurs que l’océan trempe de pleurs et le soleil de flamme. » Visitant la plage en septembre 1886, le poète Paul Jean Toulet trouva l’endroit plein « d’épouvante et de fatalisme non sans douceur. »
Non loin de la plage de Gris-Gris, on aperçoit le restaurant de Chez Rosy, tenue par Rosy Gounden (voir encadré) qui a décroché il y a quelques mois Rs 400 000 à l’émission Le Millionnaire. On ne peut quitter Gris-Gris sans visiter sa falaise, connue comme La Roche qui Pleure. Elle tient son nom du ruissellement permanent de l’eau de mer et du grondement des vagues contre le rocher. Gris-Gris renferme aussi des anecdotes épicées et pimentées d’antan. On raconte que la Roche qui Pleure crée cette illusion de larmes coulant des falaises quand les vagues s’y retirent et qu’étrangement, les traits du poète Robert Edward Hart paraissent comme sculptés dans les rochers par l’érosion. L’absence de barrière corallienne, les rochers basaltiques et l’action puissante des vagues y ont façonné des formes étonnantes.
Anecdotes de Devarajen Kanaksabee
Leader du Front Socialiste, Devarajen Kanaksabee est aussi un habile conteur. Il raconte que dans les années 70 à 80, accompagné d’amis, il a eu l’occasion de parcourir l’île à vélo et à pied pour « boire la sève de l’île Maurice profonde. » Au cours de ces années, dit-il, cette région du sud de Maurice était d’un « naturalisme éblouissant. Ce qui l’épargna d’un développement sauvage avec des établissements hôteliers. Le soir venu, très souvent il nous arrivait de camper au Jardin Telfair à côté d’une ancienne bâtisse de l’ère coloniale qui abrite aujourd’hui le tribunal de Souillac, sachant fort bien que rien ne nous incommodera vu que le train ne sifflera plus et le Port de Batelage n’arrimera plus les bateaux. »
Il poursuit que lui et ses amis, pour le dîner, avaient pris pour habitude de « al lev casier bann pêcheurs », et qu’ils restaient parfois sur ce lieu deux à trois jours pour apprendre les coutumes et les traditions des habitants de l’endroit. Une expérience qu’il qualifie d’inoubliable et d’enrichissante. Distillant un brin de poésie dans ses anecdotes, Devarajen Kanaksabee raconte : « À la Roche qui Pleure, Robert Edward Hart voit les falaises bretonnes. À la Nef, on voit son profil. Or des indispensables dorment sereinement dans ce cimetière fantasmagorique opposant les vagues houleuses de l’océan. »
Souillac, fait-il remarquer, a joué un rôle de première importance durant les ères coloniales françaises et britanniques, et il est fort possible qu’un matin, des fouilles archéologiques terrestres et marines ramèneront à la surface des trouvailles extraordinaires. Déjà, souligne-t-il, on peut voir des vestiges comme des murs en pierres éparpillés aux alentours, dûs aux actes de vandalisme. Comme anecdote, Devarajen Kanaksabee racontera l’histoire d’un grandmoun qui lui avait conté des légendes sur le village de Souillac. Comme ce cerf blessé lors d’une partie de chasse à St-Félix et qui venait chercher refuge dans les caves de Gris-Gris et qui fut happé à la marée montante par un gros requin blanc qui l’avait repéré grâce à l’odeur du sang.
Dans ces années-là, les villageois du Sud vivaient de la mer qu’ils vénéraient et qui était leur principale source de vie. Autre légende qui englobe un brin de vérité est celle des habitants de Souillac, les Souillaçois s’aventurant non loin de la mer en s’asseyant sur les carapaces des tortues géantes. Au retour, ils tuaient ces tortues pour en faire un bon curry. « Si Gris-Gris est inhospitalière aux baigneurs, cela n’empêchait pas les habitants de Souillac de prendre la mer et de retourner sains et saufs sur le rivage. Il y a des caves et des grottes aussi dans ces endroits et même une localité qui porte le nom de Chemin-Grenier. Le gouverneur François, vicomte de Souillac, a même nommé une rue Moka, à Port-Louis, Rue Souillac. »
Devarajen Kanaksabee conclut que le roman de René Antelme titré Les Enfants de Souillac a une relation sentimentale avec le Memoriam Enfants de Souillac dans la Commune et Paroisse au département du Lot dans les Midi-Pyrénées, comme pour rendre un vibrant hommage à tous ceux qui sont morts pour la France pendant la première guerre mondiale (1914-1918). Même si le texte central de ce texte littéraire de notre compatriote veut aborder un autre élément. « À Maurice, Souillac est un grand village, en France, Souillac est une petite ville. De plus, l’église chrétienne se trouvant sur la route Royale à Souillac ressemble à celle de St-Martin en France, d’où les raisons du jumelage Souillac/Maurice et Souillac/France en 1987. »
Flânerie
Quittons Gris-Gris pour nous plonger au coeur de Souillac, qui doit son nom à un certain François de Souillac, qui fut Gouverneur de l’île de 1779 à 1787. Ce village favorable aux pêcheurs s’est diversifié avec la culture de la canne à sucre.
Flâner à Souillac, qui se trouve être l’un des plus anciens villages du pays, c’est découvrir l’histoire profonde d’une partie de notre île. Il y existait autrefois une ancienne gare ferroviaire convertie en bureau de poste, le lavoir considéré comme un haut lieu de la vie quotidienne des villageois, l’église St-Jacques, l’une des plus vieilles églises du pays, l’hôpital de Souillac, le cimetière marin, sans oublier le Foyer de Souillac, fondé en 1963 par le père René Verbruggen. Ce lieu de culte faisait aussi office de maison de retraite pour toute personne voulant se recueillir et qui souhaitait par la suite avoir une formation religieuse.
L’ancienne demeure du poète Robert Edward Hart se révèle être une autre attraction culturelle très visitée à Souillac. La maison du poète, faite de corail, connue comme La Nef, fait office de musée. Le poète Hart repose au cimetière marin et sur son épitaphe, on peut lire tout son attachement à Souillac. Autre lieu qui vaut le détour, le jardin Telfair, qui a été attaché au district de la Savanne dès 1810, quand l’île fut conquise par les Anglais.
Charles Telfair et son épouse Annabelle Chamberlagne possédaient des terres à Bel-Ombre. Leur fils Charles Robert naquit à Moka en 1822. Avocat, il devint le premier magistrat du district de la Savanne, le 1er juin 1852 et s’y distingua pendant 14 ans. Il a siégé à Souillac et a laissé son nom Telfair au jardin public. On peut aussi trouver un obélisque à la mémoire de Charles Telfair, qui fut également un propriétaire et innovateur connu dans l’industrie mauricienne. Charles Telfair était un botaniste et le jardin qui porte son nom abrite le cimetière marin, le seul de la région. Dans ce même jardin, un kiosque a été érigé grâce à la générosité d’Eliane et de Jean-Pierre Vermes, deux Français de la région de Souillac en France. À Maurice, les habitants de Souillac y viennent souvent pour pique-niquer et les adolescents futés en profitent pour jouer à Tarzan en s’accrochant aux grosses lianes.
Un peu plus loin, un autre endroit connu comme Le batelage, fait en pierre, longe un paisible débarcadère. Cet endroit était autrefois un dépôt de sucre provenant des usines avoisinantes. La cargaison était portée par voie maritime, du sud vers les navires.
On ne peut visiter Souillac en omettant les Rochester Falls. Pour accéder à la cascade, il faut traverser les plantations de cannes. « Malgré la mer tumultueuse, le silence, De la pensée domine le logis où passe Le vent austral chargé d’embruns et d’aventure… » Le poète Hart, en écrivant ses vers, savait que Souillac finirait par conquérir bien des coeurs, comme il avait conquis le sien.