Depuis 2009 le nombre de mineures ayant donné naissance dans les hôpitaux publics tourne autour de 600 chaque année. Un chiffre alarmant, d’autant qu’elles sont de plus en plus jeunes et que toutes les grossesses n’arrivent pas à terme. Sans repères, ces jeunes mamans se retrouvent souvent dans le cycle des problèmes sociaux et doivent faire face à des situations difficiles.
Chaque année, le drop-in centre de la Mauritius Family Planning Welfare Association (MFPWA) accueille environ 200 mineures victimes d’abus sexuels, dont au moins 50 % sont enceintes. Notez ici que tous les cas d’abus ne relèvent pas nécessairement de viol. Selon la loi, une relation sexuelle avec une mineure de moins de 16 ans est considérée comme un abus, même avec son consentement.
Une situation que Vidya Charan, la directrice de la MFPWA, voit aggraver au fil des années. Dans les colonnes du Mauricien récemment, l’Ombudsperson for Children Vidya Narayen attirait l’attention sur ce problème et faisait un plaidoyer pour l’introduction de l’éducation sexuelle dans les écoles. Une étude réalisée récemment par la MFPWA démontre que les jeunes d’aujourd’hui jouissent de beaucoup de liberté. « Ils se laissent facilement influencer et ne disposent pas toujours d’informations appropriées concernant la sexualité et la contraception », dit Vidya Charan.
Au ministère de la Santé, les statistiques indiquent une légère baisse dans le nombre de mineures ayant accouché dans les hôpitaux. De 665 en 2009, le chiffre est passé à 587 en 2010 et 546 en 2011. Chacun y donne sa propre interprétation. « Il n’y a malheureusement pas de statistiques concernant les grossesses interrompues, ce qui permettrait d’avoir une indication plus réelle de la situation », commente un travailleur social.
Exposés aux problèmes sociaux
Devenus parents trop tôt, beaucoup de jeunes ne savent pas comment s’y prendre. Ils se retrouvent souvent pris dans d’autres problèmes sociaux. On retrouve le profil de la jeune maman célibataire dans des cas aussi divers que la violence conjugale ou les enfants en situation de rue, selon les témoignages des travailleurs sociaux.
Gilberte Hauradhur, responsable du Service d’écoute de Caritas à Tranquebar, est témoin des difficultés auxquelles font face les jeunes mamans. « Dans bien des cas, elles n’arrivent pas à nourrir leurs enfants et viennent chercher une aide alimentaire. » La plupart du temps, elles ont été délaissées par le papa. Même s’ils sont présents, ils n’arrivent pas à assumer leur responsabilité, étant aussi très jeunes. « Nous encourageons ces mamans à se tourner vers les structures appropriées, notamment en ce qui concerne la contraception afin d’éviter une nouvelle grossesse. »
Devant l’ampleur que prend le phénomène des jeunes mères célibataires, le ministère de la Sécurité sociale a décidé, depuis l’année dernière, de venir en aide aux mamans ayant un salaire de moins de Rs 7 500.
Enceintes du même homme
Dans la plupart des cas toutefois, les jeunes mamans qui ont interrompu leurs études secondaires ne travaillent pas, devant s’occuper de leur bébé. Mais encore faut-il qu’elles sachent comment s’y prendre. Le Mouvement d’aide à la maternité encadre les jeunes mamans depuis 17 ans. Cléante Credo, counsellor, constate elle aussi que les mères célibataires sont de plus en plus jeunes. « Parfois, quand on les écoute parler, on se rend compte à quel point elles sont encore naïves. La majorité ne savait pas qu’on pouvait tomber enceinte à sa première relation sexuelle. »
L’absence d’éducation sexuelle n’est pas toujours la raison qui mène à une grossesse précoce. Souvent, même avisées, les filles doivent faire face à la pression de groupe ou du garçon. Passer à l’acte devient alors un moyen de se faire accepter ou une preuve d’amour. La facilité avec laquelle certaines filles acceptent d’avoir des relations sexuelles déroutent certains travailleurs sociaux. « Dans certains cas, il s’agit d’un partenaire d’un soir, rencontré lors d’une soirée. Et lorsqu’elles sont enceintes, elles ne connaissent même pas l’identité du père de l’enfant. »
Cléante Credo témoigne du cas d’un jeune homme ayant mis trois mineures enceintes. « Lorsque les filles sont venues chez nous et ont raconté leurs histoires, nous nous sommes rendues à l’évidence qu’il s’agissait du même garçon… »
Souffrance des familles
Au sein des familles, une grossesse précoce cause toujours beaucoup de souffrance. « Les filles doivent souvent abandonner le collège alors que la famille avait de grands espoirs sur elle. Dans un cas, le papa a même déserté le toit familial parce qu’il n’arrivait pas à accepter que sa fille soit enceinte », dit Cléante Credo.
Autre situation courante : les parents envoient la fille chez le garçon avec tous ses bagages. Mais après un certain temps, les relations deviennent difficiles et la fille se retrouve seule. Agnèle en a fait l’amère expérience. C’est avec joie qu’elle a accueilli sa grossesse l’année dernière. Elle avait alors 18 ans. « J’ai pris la décision de garder le bébé sans hésitation. Mon copain était tout aussi heureux. Je croyais que cet enfant allait renforcer nos relations, mais au bout de quelques mois, les querelles devenaient de plus en plus courantes. Nous avons préféré nous séparer. »
À la prise en charge de son bébé, Agnèle a vu chambouler ses projets d’avenir. Elle avait suivi une formation pour travailler dans l’hôtellerie, mais elle est consciente qu’elle devra mettre ce rêve en veilleuse pour un certain temps. « Travailler à l’hôtel serait trop compliqué avec un bébé sur les bras. » Toutefois, Agnèle n’a aucun regret. Ce bébé est venu apporter du bonheur dans sa vie, dit-elle, tout comme elle espère renouer avec le père à l’avenir.
Marlène, elle, est une mère célibataire de 39 ans. Elle veille au grain les fréquentations de sa fille de 18 ans. Elle ne veut pas que celle-ci fasse les mêmes erreurs qu’elle. « J’avais 21 ans quand j’ai accouché de ma fille. Mes parents n’étaient pas d’accord que je fréquente son père, mais j’ai insisté. Après la naissance de notre fille, nous nous sommes même mariés, mais ça n’a pas marché entre nous. Avec du recul, je me rends compte que mes parents avaient raison… Voilà pourquoi je fais très attention à ma fille. »
Pour Vidya Charan, le meilleur moyen de protéger nos jeunes est de leur donner accès à l’information. Malheureusement, valeur du jour, il n’y a pas de programme national dans ce domaine. « Chacun fait un peu de son côté, mais il n’y a pas d’action concertée dans la durée. » À son niveau, la MFPWA anime des sessions de Family Life Education dans une trentaine d’écoles primaires et une quarantaine de collèges. Différentes ONG interviennent également dans les collèges sur demande, le ministère de l’Éducation n’ayant pas encore formellement inclus l’éducation sexuelle dans le curriculum scolaire.
Vidya Charan se dit en faveur d’une intervention dès l’âge prépubère, soit vers la fin du cycle primaire. Au ministère de l’Égalité des Genres, du Développement de l’Enfant et du Bien-être de la Famille, on affirme suivre la situation de près. Toutes les statistiques concernant la grossesse précoce sont compilées minutieusement.
Au-delà des chiffres, la situation de ces jeunes mères célibataires constitue une première priorité. Les travailleurs sociaux s’accordent à dire que l’école demeure le lieu privilégié d’une sensibilisation à l’éducation sexuelle.
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TÉMOIGNAGES: Anaïs, mère à 13 ans
Le visage fermé, la tête baissée, Anaïs se confie timidement. Elle tient dans ses bras son fils de 4 mois et demi. Elle était encore étudiante en Form I lorsqu’elle s’est retrouvée enceinte. Paniquée, elle se tourne en premier lieu vers son petit copain pour lui annoncer la nouvelle. « Il s’est retourné et s’est éloigné sans mot dire. »
C’est vers son père qu’Anaïs se tourne alors malgré sa peur. « Il s’est mis très en colère et m’a demandé qui en était le père. » Un an après ces chamboulements, Anaïs se retrouve face à une nouvelle vie. Ayant cherché de l’aide auprès du Mouvement d’aide à la maternité (MAM), elle apprend à s’occuper de son enfant, tout en étant consciente qu’elle a laissé son adolescence derrière elle.
« La seule chose que je regrette, c’est que j’ai dû abandonner l’école. Mais je compte reprendre mes études lorsque mon fils sera plus grand », dit Anaïs d’un ton triste. Finies également les sorties nocturnes entre amies. « Certaines amies viennent toujours me voir. Nous faisons des sorties pendant la journée, mais pas le soir. »
Malgré son jeune âge, Anaïs est consciente des responsabilités qui l’attendent. « Je travaillerai pour l’avenir de mon enfant. Je ne veux pas qu’il devienne comme moi. »
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SARA (15 ANS) : « C’était un accident »
Le sourire sur les lèvres de Sara témoigne de son bonheur d’être maman. Malgré son jeune âge, elle dit goûter pleinement aux joies de la maternité et le ton de sa voix le confirme. Enceinte à 14 ans, Sara a vu comme d’autres filles son monde s’écrouler autour d’elle. Elle était alors en Form III et fréquentait un collège confessionnel.
D’abord sous le choc, Sara cherche par la suite à cacher la vérité à ses parents. Elle finit tout de même par leur avouer, sachant qu’elle ne pouvait cacher sa grossesse pour encore longtemps. « Ma mère était furieuse contre moi. Elle ne voulait même pas me parler. Mon père était aussi en colère, mais il s’est montré plus compréhensif. »
Sara se verra ensuite en présence d’un choix : garder le bébé ou se faire avorter. « Mes parents m’ont dit de prendre la décision moi-même. J’avais d’abord pensé à l’avortement. Mais un jour, j’ai senti le bébé bouger et cela m’a troublé… » Tenant sa petite fille de six mois dans ses bras, elle se culpabilise d’avoir pensé un moment s’en débarrasser. « Après tout ce que j’ai subi – le regard et les critiques des gens, la colère de mes parents –, je n’aurai jamais imaginé que ce bébé allait apporter autant de joie dans ma vie. Je veux la garder dans mes bras toute la journée. Je ne veux pas m’en séparer. »
Le père de l’enfant, âgé de 18 ans, était lui aussi sous le choc et n’arrivait pas à accepter les faits. Mais la venue de la petite fille a changé son attitude. « On m’avait dit que la venue d’un enfant change les personnes. Je ne pensais pas que c’était à ce point. Mon copain est aujourd’hui heureux d’être papa. Il vient voir son enfant régulièrement et il m’a dit que nous nous marierons quand j’aurai 16 ans. »
Même si Sara a parfois des regrets d’avoir abandonné l’école et passé à côté de son adolescence, elle ne voit pas sa vie en noir pour autant. « Je reprendrai mes études lorsque ma fille sera plus grande. J’y tiens absolument et je sais que j’y arriverai. Cette grossesse était un accident. Ma fille n’y est pour rien, je ne peux lui en vouloir de ce qui m’est arrivée. »
Les parents ont également changé d’attitude après la naissance du bébé. « Ma maman était la première à venir me voir après l’accouchement même si elle m’avait rejetée. Quant à mon père, j’habite avec lui et c’est lui qui nous vient en aide. Cet enfant nous a unis. Je n’y aurai jamais pensé. »
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MONIQUE DINAN (MAM) : « La vie ne s’arrête pas là »
Le Mouvement d’Aide à la Maternité (MAM) est l’une des rares organisations oeuvrant pour l’encadrement des jeunes mamans. Chaque lundi, le centre de MAM à Rose-Hill accueille les jeunes mamans pour une journée de formation. « Nous ne sommes pas là pour juger. Ces jeunes filles se retrouvent dans une situation difficile et nous leur tendons la main pour les aider à s’en sortir », explique Monique Dinan, présidente de MAM.
Au cours de cette formation, les futures mamans apprennent à se reconstruire. « Nous les aidons à comprendre que la vie ne s’arrête pas là. Elles apprennent à se prendre en main, à se revaloriser. »
Voir sa vie basculer du jour au lendemain n’est pas toujours évident pour ces jeunes qui entrent à peine dans l’adolescence. « Lorsqu’elles arrivent, elles sont paniquées. Beaucoup ont d’abord pensé à l’avortement, avant de finalement accepter leur grossesse. »
Monique Dinan affirme que son but n’est pas de rendre la vie trop facile à ces jeunes mamans, mais de les aider à s’assumer et à assumer la responsabilité du bébé. Dans certains cas, MAM apprend la grossesse d’une fille avant ses parents.
Cours de puériculture, yoga, life skills, aident ainsi la future maman à se préparer pour sa nouvelle vie. Après l’accouchement, elles sont aussi suivies. Beaucoup de jeunes mamans restent en contact avec l’association même lorsque leurs enfants deviennent grands.
Au cours du 50e Sommet du Committee on the Elimination of Discrimination against Women (CEDAW), la ministre de l’Égalité des Genres Mireille Martin a répondu à une question sur la grossesse précoce à Maurice, en mettant l’accent sur le travail de MAM dans ce domaine.
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MINISTÈRE DE LA SANTÉ : « Les jeunes filles sont
suivies par un psychologue »

Selon le service de communication du ministère de la Santé, les mineures en traitement de grossesse à l’hôpital ont droit à un suivi particulier. « Outre de bénéficier des soins de notre équipe médicale pour s’assurer que la grossesse et l’accouchement se passent dans les meilleures conditions, les jeunes filles sont référées au medical social worker de l’hôpital. Leur situation sociale est prise en main. Elles sont aussi suivies par un psychologue pour les aider à gérer leurs problèmes émotionnels. »