Depuis janvier dernier, 49 filles âgées de 11 à 17 ans, enceintes ou qui viennent d’accoucher, sont suivies au Drop-in Center pour enfants victimes d’abus, à Bell Village. En 2011, elles étaient 181. La quasi totalité de ces adolescentes n’ont pas été pour autant victimes de violence sexuelle. Une des filles rencontrées vit dans une poche de pauvreté à la sortie de Port-Louis. A 16 ans, elle a accouché d’une fille et depuis, apprend à être mère. Dans son quartier, nous avons croisé de nombreuses adolescentes enceintes, dont Stéphanie (prénom modifié) qui, à 15 ans, en est à son 5e mois de grossesse.
« Pa bizin dir mwa nanye. Mo pa le kone kuma sa pase. Les zour la vini, lerla mo pou gete », prévient Stéphanie qui appréhende les douleurs de l’accouchement, en s’adressant à Jenny. Stéphanie, 15 ans, est enceinte de cinq mois. Jenny (prénom modifié), 16 ans, a accouché d’une petite fille en janvier dernier. Elle s’apprêtait à raconter le jour où elle est devenue mère. Elle sait déjà, dit-elle, beaucoup de choses sur la maternité. Depuis l’arrivée de sa fille, elle apprend chaque jour comment s’occuper d’un nourrisson.
Les deux adolescentes ne se connaissent pas, bien qu’habitant le même quartier. Stéphanie s’y est installée depuis peu. Elle vivait chez sa mère dans une poche de pauvreté dont les habitants sont pour la plupart des squatters originaires de Rodrigues. Jenny ne vit pas pour autant dans de meilleures conditions. Le quartier où nous l’avons rencontrée est également une poche de pauvreté où les habitations, précaires, sont dépourvues de facilités les plus basiques. Jenny, elle, a grandi dans cet endroit avec sa mère et ses jeunes soeurs et frères.
Le temps d’une conversation avec les deux jeunes filles, nous remarquons d’autres adolescentes au ventre arrondi. « Ena enn kantite isi », lance Sonia, une habitante du quartier. « Regardez cette fille, nous dit-elle en pointant le menton vers une adolescente en short et t-shirt qui, à première vue, paraît à peine pubère, elle vient d’accoucher. »
Au même moment, une autre jeune fille de forte corpulence, accompagnée de sa mère et de sa petite soeur, s’arrête pour saluer Sonia. Dans les bras de sa mère, un nouveau-né à peine réveillé. C’est le bébé de la jeune fille.  14 ans, elle en paraît plus. Nous avons aussi croisé une autre jeune femme. Ses cris de colère ont attiré notre attention. On lui aurait volé sa bonbonne de gaz ménager. Elle a 18 ans et trois enfants.
Problématique inquiétante
Selon le nombre de cas traités, chaque année, au Drop-in Center de Bell Village et de par ce que nous constatons sur le terrain, les grossesses précoces à l’adolescence demeurent une problématique inquiétante, d’autant que celle-ci semble avoir tendance à s’amplifier. Toutefois, en l’absence de statistiques et d’études sur les grossesses d’adolescentes à Maurice, l’on ne peut avancer de chiffres pour soutenir ce constat. Mais, au Drop-in Center – structure mise en place pour l’accompagnement des mineurs victimes d’abus sexuels –, un des spécialistes sur place rappelle que les cas rapportés auprès des autorités agissant pour la protection des enfants, de la police, des hôpitaux reflètent une partie de la réalité. « Il y a, sans aucun doute, bien plus d’adolescentes mères que celles derrière les chiffres officiels. »
En 2011, 181 filles de 11 à 17 ans, enceintes ou ayant accouché au courant de cette période, étaient suivies par le psychologue et les accompagnateurs du centre. Et la plus jeune maman avait 12 ans. Depuis janvier 2012, le Drop-in Center encadre 49 nouvelles filles de la même tranche d’âge, enceintes ou déjà mères. La plus jeune mère a 11 ans. Si au centre, les filles ont droit à des conseils et à un soutien psychologique, leurs bébés sont suivis par un pédiatre. Ces services sont mis à leur disposition jusqu’à ce qu’elles atteignent l’âge de 18 ans.
« Enn erer »
Jenny fait partie des jeunes filles suivies par le Drop-in Center. Si elle ne connaît ni le nom ni la vocation de cette structure, elle dit comprendre l’importance d’y emmener son bébé. De son côté, Stéphanie, au moment de notre rencontre avec elle, n’avait toujours pas entamé de traitement médical. « J’sais pas… Je n’ai pas pensé à aller à l’hôpital », dit-elle avec nonchalance. « Je n’ai jamais été malade, j’ai eu des nausées, sans plus », poursuit la jeune fille qui sourit lorsqu’elle évoque la première fois où elle a senti son bébé bouger dans son ventre. Elle explique que devenir mère était, pour elle, non seulement inattendu mais aussi « enn erer. »
Dans la région où vivent Jenny et Stéphanie, les rapports sexuels précoces non-protégés sont fréquents entre les jeunes couples qui se font et se défont aussi rapidement. Tout comme Jenny, Stéphanie raconte qu’elle s’est rendue compte qu’elle était enceinte au bout de deux mois de grossesse. Elle s’est alors installée avec le père de son enfant, un gars de 21 ans au chômage, qui n’en est pas à sa première paternité. Quant au père de l’enfant de Jenny, un ouvrier de 24 ans, il vit ailleurs. C’est lui, dit-elle, qui subvient à leurs besoins.
Bébé poupée
« Est-ce que je suis devenue mère trop tôt? Oui, mais c’est comme ça! », lance Jenny. Être maman, dit-elle, « c’est s’occuper de son enfant et le surveiller. » Pour l’instant, ajoute-t-elle, son bébé est une poupée vivante. Sa petite fille ne lui donne pas beaucoup de travail. « Mo beyn li. Mo donn li bwar. Mo met li dormi. Mo abiy li. » Et puis, selon la jeune maman, « c’est plus chouette d’avoir une fille. Ena pli zoli linz pou tifi. » Écarquillant les yeux, elle raconte que les premières coliques de son bébé l’ont tourmentée: « Lerla dokter in dir mwa tibaba gayn kolik mem sa. »
Déscolarisées, les deux adolescentes affirment vouloir donner le meilleur, tout ce qu’elles n’ont pas eu, à leurs enfants. A commencer, disent-elles, par l’éducation. Quand on leur fait remarquer qu’elles ont eu l’occasion d’aller à l’école, elles reconnaissent et se disent conscientes d’avoir eu à interrompre leur vie d’adolescentes. « Je me sens mère mais aussi une ado qui a envie de sortir et de s’habiller comme n’importe quelle jeune fille », concède Jenny.  Stéphanie veut porter à nouveau l’uniforme du collège qu’elle a fréquenté. « Si je vais au collège, je pourrai travailler. J’ai toujours voulu travailler dans une banque. J’aimerais occuper un poste où je pourrais aider les clients qui ne savent pas lire et écrire à remplir leur dossier », confie l’adolescente.
Elles ont quitté les bancs de l’école pour allaiter
Dans le quartier où nous avons rencontré Stéphanie et Jenny, l’enfance est pour beaucoup de jeunes une étape éphémère de leur vie. Les plus jeunes, dit une des habitantes, sont exposés trop tôt à la sexualité.  « Le pire, c’est qu’il y a des petites filles qui ont des rapports sexuels avec des hommes plus âgés », se désole-t-elle. Contraintes de quitter les bancs de l’école pour allaiter, des jeunes filles ne sont pas sensibilisées à l’éducation sexuelle. « Quand ma mère a appris que j’étais enceinte, elle m’a crié dessus et puis elle a discuté avec mon ami et moi-même. Après, tout est rentré dans l’ordre », raconte Jenny.
La mère de Stéphanie, selon cette dernière, ne lui aurait pas fait de reproches. Ces femmes, elles-mêmes mères très tôt, ont à élever d’autres enfants. D’ailleurs, Stéphanie et Jenny se sont occupées de leur frères et soeurs respectifs après leur naissance. « C’est comme ça que j’ai appris comment donner le bain et langer un bébé », dit Jenny, dont la mère est âgée de 30 ans. Ainsi, pendant que les filles deviennent mères à 14-16 ans, les leurs deviennent grands-mères avant 40 ans, voire 35 ans. Cette situation devient de plus en plus courante dans des foyers touchés par la pauvreté et où la femme est le seul pilier de la famille.
Dans un environnement où l’échec scolaire, la pauvreté, la fragilité du tissu familial sont autant de réalités, l’éducation sexuelle des plus jeunes et la responsabilité parentale sont des valeurs qui ne sont pas toujours transmises. Dans le quartier de Stéphanie et de Jenny, on se dit pour des programmes de sensibilisation annexés à des activités de proximité: « Ce serait une façon d’occuper et de former des femmes. »
Au Drop-in Center de Bell Village, notre interlocuteur regrette l’absence de ressources humaines et matérielles pour assurer plus actions préventives contre les grossesses à l’adolescence à travers l’île, particulièrement dans des poches de pauvreté. Actuellement, la structure opère avec un psychologue et deux animatrices, lesquels sont aussi appelés à faire de la prévention à l’extérieur du centre. Malgré son personnel extrêmement limité, le Drop-in Center prend en charge les cas qui lui sont référés par la Child Devlopment Unit du ministère responsable de la protection des enfants, puisque celui-ci ne dispose pas d’une unité spécifique pour l’encadrement des filles mineures et enceintes et des filles mères.