La guerre étant totale entre, d’un côté, la Port Louis Maritime Employees Association (PLMEA) et, de l’autre, quatre autres syndicats historiques qui ont unifié leurs forces au sein d’un Joint Negociating Panel (JNP) pour lui faire front, il semblerait que l’on se dirige inévitablement vers l’organisation d’un référendum dans le Port. L’enjeu sera de déterminer laquelle des deux parties aura, à l’avenir, le droit exclusif (sole recognition) de représenter les intérêts des travailleurs de ce secteur auprès de la direction de la Cargo Handling Corporation (CHC).?Tous les cinq syndicats du Port se sont prononcés en faveur de la solution démocratique suite à un grave conflit qui s’est envenimé avec un accord contesté que la PLMEA a signé avec la direction de la CHC l’année dernière concernant une révision de salaire et des conditions d’emploi.
Aux termes des lois du Travail en vigueur, le recours à un tel référendum dépendra, en premier lieu, d’une décision du Board de direction de la CHC. Cette décision ferait ensuite l’objet d’une demande en bonne et due forme auprès de l’Employment Relations Tribunal (ERT) qui, à son tour, se chargera de l’organisation de l’exercice démocratique auquel les 1371 (travailleurs et cadres confondus) du Port seront appelés à participer.
Au cas où le référendum a bel et bien lieu, ce sera la deuxième fois en l’espace de quarante-deux ans qu’un tel exercice s’impose au mouvement syndical, de surcroît dans le même secteur du Port. En septembre 1971, la naissante Port Louis Harbour & Docks Workers Union (PLHDWU) alors d’inspiration MMM, avait largement battu la Port Authority and Other Workers Union (PAOWU) dirigée par Elièzer François. Comme quoi, il est vrai que l’Histoire se répète toujours…
Mais deux camps bien distincts, animés par une grande rivalité, se livrent combat actuellement dans le Port au point de rendre nécessaire le référendum. D’un côté, il y a la PLMEA, affiliée à la General Workers Federation. Née d’une grave scission survenue en 2011 au sein de la PLHDWU, ce syndicat a pour négociateur Ashok Subron, par ailleurs animateur de Rezistans ek Alternativ. La PLMEA réunit contre elle seule quatre très anciennes organisations historiques de travailleurs et de cadres portuaires que sont la PLHDWU (fondée en 1971 sous l’impulsion du MMM et actuellement affiliée à la Federation of Civil Service and Other Unions), la Steveedoring and Maritime Staff Employees Association (SAMSEA), formée en 1977, la Dock and Wharves Staff Employees Association (DAWSEA), créée en 1948 et affiliée au Mauritius Labour Congress (MLC) et, enfin, la Maritime Transport and Ports Employees Union (MTPEU), affiliée à la Federation of Progressive Unions.
Ashok Subron : « A l’origine, un conflit qu’avec la PLHDWU »
Selon Ashok Subron, à l’origine, il n’y avait conflit qu’entre la PLMEA et la PLHDWU pour les raisons suivantes : « Avant 2008, sous l’influence du défunt Mario Flore et du défunt Mouvement Républicain de Rama Valayden, la PLHDWU avait été amenée à se retirer de la General Workers Union (GWF). A un moment donné, la PLHDWU partageait son bureau avec le MR de Valayden, alors que ce mouvement s’était fondu dans le PMSD. Par la suite, à partir de 2011, la majorité des travailleurs membres de la PLHDWU a amorcé un retour vers leur ancienne fédération syndicale (la GWF). »
Toujours selon Ashok Subron, « il y a eu trois principaux facteurs qui avaient causé ce retour vers la GWF : (1) la majorité des membres de la PLHDWU avait constaté une certaine « pourriture » au sein de leur syndicat ; (2) elle n’était pas d’accord avec la façon de faire des dirigeants de la PLHDWU lors de négociations avec la direction de la CHC, surtout avec leur manière de discriminer entre les anciens employés du Port et les nouveaux entrants. Par exemple, les anciens étaient couverts par un plan de pension, les nouveaux en étaient exclus, les anciens bénéficient de conditions de travail de nuit particulières, les autres non et (3) la majorité des employés du Port était dégoutée du communalisme qui avait été introduit au sein de la PLHDWU. Tous ces facteurs avaient eu pour résultat que la majorité des membres de la PLHDWU l’ont désertée pour adhérer massivement à la PLMEA. Cette majorité avait également été séduite par le succès qu’avait obtenu le Joint Negociating Panel mis sur pied dans l’industrie sucrière avec l’aide de la GWF et a voulu retourner vers la fédération ».
D’après Ashok Subron, « l’année dernière, grâce au soutien massif des employés, la PLMEA a repoussé une décision de la direction de la CHC avalisée par la PLHDWU et qui entendait imposer une commission pour décider des salaires et des conditions d’emploi ».
« Nous n’avons pas voulu que M. Appanah, le commissaire salarial désigné, refasse le même exercice autocratique qu’avait été son rapport du Pay Research Bureau qui devait, ensuite, être corrigé par un Error and Omission’s Committee. La PLMEA s’en est tenue au principe du Collective bargaining, a fait contre-proposition à la direction de la CHC et cinq d’entre elles ont été acceptées dont une révision de salaires de 20% et l’inclusion dans le plan de pension permanent de quelque 390 travailleurs qui, jusque-là, n’étaient pas couverts. Bien que la PLMEA représentait déjà 81.5% des travailleurs du Port, elle n’avait pas été jusqu’à exiger la représentation syndicale exclusive dans ce secteur. En tant que négociateur du syndicat, je me suis personnellement opposé à une telle tentation, mais maintenant que l’accord de la PLMEA avec la direction de la CHC a été appliqué et que la PLHDWU et le Joint Negociating Panel veulent remettre en cause les droits que les travailleurs ont acquis, nous irons au référendum. Une chose est sure pour moi: la PLHDWU est née dans un référendum, ce syndicat va mourir dans un référendum », soutient Ashok Subron.
Moussa Ibrahim: « S’unir pour combattre les visées hégémonistes »
Dans l’état actuel des choses, le Joint Negociating Panel veut également que les travailleurs du Port choisissent le syndicat qui les représentent auprès de la direction de la CHC. Mais, selon le président de ce panel, Moussa Ibrahim (dont le syndicat, la MTPEU, est affiliée à la Federation of Progressive Unions avec Jack Bizlall comme négociateur), « c’est Ashok Subron et ses camarades de la PLMEA qui font fausse route dans toute l’affaire ».
D’après Moussa Ibrahim, « la PLHDWU a contesté la légitimité de la PLMEA mais, l’Employment Relations Tribunal a tranché en donnant le droit à chaque syndicat déjà existants du Port de représenter ses membres. Ashok Subron est maintenant en train de mener campagne pour inciter tous les travailleurs à quitter leurs syndicats respectifs pour se joindre à lui. Le Joint Negociating Panel ne veut pas de ça, surtout après que la direction de la Cargo Handling Corporation a décidé, malgré l’ordre de l’Employment Arbitration Tribunal, de ne discuter qu’avec la PLMEA d’un accord qui s’appliquera, obligatoirement, à tous les travailleurs du Port indistinctement ».
Moussa Ibrahim précise que l’accord en question doit être soumis à discussions et, au moins, être amélioré, pour plusieurs raisons. « D’abord, il y a des informations que, avec l’assentiment du Board de la CHC, certains dirigeants de la PLMEA ont créé pour eux-mêmes de nouveaux postes parfaitement inutiles dans l’organigramme de la corporation et ont été assignés à ces postes sans qu’aucune procédure n’ait été suivie. D’autres dirigeants se sont aussi accordés des promotions de manière parfaitement contestables qui fait que la Commission indépendante anti-corruption a été saisie. Ensuite, la révision de salaire de 20% est encore trop bas par rapport aux réclamations intiales auprès du Board », affirme-t-il. (Ndlr : Ashok Subron dément catégoriquement les allégations d’auto-promotions de certains dirigeants de son équipe).
En définitif, martèle Moussa Ibrahim, fondamentalement, « ce qui motive la constitution du Joint Negociating Panel est l’impérieuse nécessité que tous les syndicats du Port puissent se battre pour que de meilleures conditions de travail qui s’appliquent à tous ».