Dans le cadre de la célébration du nouveau cirque au mois de mai, Cirk’en Mai, l’Institut Français de Maurice (IFM) a invité deux compagnies, dont une de jonglerie, Defracto pour un spectacle et un atelier d’initiation à cette discipline, destinés au public local. Dans une interview accordée à la suite de la présentation de son spectacle « Circuits fermés » dimanche dernier au théâtre Serge Constantin, Guillaume Martinet, un des jongleurs de la compagnie, explique que cet art se pratique de manière autonome depuis une cinquantaine d’années. Cette discipline est un outil que les jongleurs mettent au service d’une expression, affirme-t-il.
Qu’est-ce que le nouveau cirque ?
Ce qu’il faut savoir, c’est que le cirque en France et partout en Europe est une institution. Au-delà d’une discipline, c’est des gens qui ont envie de reconnaître des artistes qui font de la création. Ils ont eu envie de différencier le cirque en chapiteau qui tourne avec des animaux de ce qui est pratiqué par ceux de notre génération. Une génération qui existe déjà depuis 40 ans, 50 ans. On appelle nouveau cirque toutes ces personnes qui font de la création avec les arts du cirque.
Donc, vous vous appropriez de ces arts et les retravaillez… Vous avez un style épuré, loin du clinquant du cirque traditionnel.
Complètement. L’enjeu pour nous c’est d’exprimer quelque chose. On vient avec une vraie envie d’expression et on conçoit notre pratique comme un outil. C’est-à-dire que la jonglerie est un outil qu’on met au service d’une expression. Vu que nous concevons les choses ainsi, nous allons à l’essentiel. C’est aussi cela qui nous pousse à croire qu’on peut faire un spectacle uniquement avec la jonglerie. C’est énorme pour nous que l’on puisse se dire qu’on peut en faire 50 minutes de spectacle. Qu’on puisse créer un moment pendant lequel il se passe des choses qui soient humainement touchantes. C’est ça tout l’objectif de notre travail.
Vous êtes dans un genre tout à fait différent.
Les jongleurs des cirques traditionnels font des choses qui nous ont beaucoup plu et qui nous ont construits. Vu que tout cela existe et que les gens le font extrêmement bien, on sent que ce qu’on a à faire se situe autre part : on travaille avec des techniques qu’ils ont inventées, mais aussi des nouvelles. « Circuits fermés » a été créé avec des combinaisons de combinaisons de techniques. 99 % de ce que nous faisons n’a jamais été mis en scène avant. C’est fort pour nous parce que nous sentons que nous arrivons aux limites de notre discipline. Cela devient très touchant !
Vous parlez de combinaisons de techniques. Dans votre jeu, vous touchez au mime, au théâtre, à la danse, à la chorégraphie et aux expressions corporelles. Où vous situez-vous dans ces arts du spectacle ?
On se situe en tant que jongleur et on le revendique. Ce qui nous plaît c’est de tout considérer comme de la jonglerie : vu que notre jonglerie est un outil pour notre expression, notre corps, qui est un autre outil d’expression, est un outil à jongler. Forcément, quand on conçoit le rythme de notre spectacle, on conçoit le rythme de nos attitudes et là, il y a des outils de théâtre et de danse qu’on est allés chercher au fil des années, et dont on s’est approprié même si le centre de notre travail est la jonglerie. C’est intéressant de voir que les réactions qu’on a composées pour construire une personne, c’était en manipulant des objets. C’est ça la particularité de se revendiquer jongleur. On jongle tout le temps. Jongler c’est manipuler l’objet dans un espace et avec un temps particulier. On peut créer des situations qui soient humaines, animales, sociales ou tout à fait autre chose. C’est ce qui nous motive et qui nous permet de jouer sur toutes les scènes du monde. C’est abstrait ! On peut parler à toutes les cultures parce qu’il n’y a aucune référence culturelle. Il n’y a pas de parole. C’est essentiel de pouvoir s’exprimer le plus largement possible dans son corps et à travers la manipulation d’un objet aussi abstrait qu’un cercle ou une balle.
Dans votre spectacle, on sent ce retour à l’origine…
Oui. Cela nous plaît beaucoup. Le grand défi pour nous en disant que la jonglerie est un art à part entière est de chercher ce qu’on peut exprimer. On s’est rendu compte que c’est quelque chose de graphique et de rythmique. On regarde l’espace et le temps et comment son corps réagit avec l’objet. Par exemple, en tenant une bouteille dans la main au niveau des genoux ou des reins, on voit comment on peut créer un monde avec. Cela nous a amenés à construire des choses ou chorégraphiques ou théâtrales, ou encore purement corporelles.
Les enfants ont été très sensibles à votre spectacle. Pensez-vous à cela en le créant ?
Absolument pas ! Ce à quoi nous pensons en travaillant c’est : est-ce que le mouvement est expressif ? À partir du moment où il se dégage quelque chose, nous travaillons sur les gestes choisis, parce que nous avons aussi envie d’être conscients et de choisir ce que nous mettons sur le plateau. Cela apporte la profondeur d’un rituel vécu ! La même chose se passe quand on regarde un sport dont on ne connaît pas les règles : les gens réagissent à un moment précis. Cela veut dire qu’il se passe quelque chose. C’est ce qui nous importe : que le rituel ait de l’importance. À partir du moment où on sent que c’est suffisamment expressif et que les gens réagissent – enfants, adultes, circassiens ou autres – on a gagné quelque chose.
Minh Tam Kaplan et moi, nous allons dans la salle avec ce que nous sommes. On s’apprécie, on a les mêmes envies, les mêmes doutes aussi, les mêmes peurs. On s’est mis à travailler et au bout d’un moment, on a trouvé un truc qui nous faisait mourir de rire, ensuite quelque chose de tout à fait moche. On a décidé de les prendre. On a compilé des situations et des mouvements et au bout d’un moment, on s’est rendu compte qu’on peut l’écrire. On a voulu lui donner un temps spécial et l’éclairer d’une certaine manière. En le mettant en scène, c’est comme dans une cuisine, parfois, il s’y passe des choses, parfois rien. Quand il ne se passe rien, c’est perdu. Quand les gens sont attentifs et qu’ils peuvent prendre et percevoir avec ce qu’ils ont, on a gagné. Cela fait un an et demi depuis que nous présentons ce spectacle sur les différentes scènes, la Réunion, Brésil, Maurice… Cela nous plaît de venir sur scène et de voir leur réaction. Ils ne réagissent pas toujours au même endroit. Parfois, il y a des enfants super silencieux, des salles silencieuses. Cela fait peur !
Est-ce une partie de votre spectacle que vous avez présentée ?
Non, c’est une pièce qui fait un peu moins de 50 minutes. On en a une autre, dans le même état d’esprit, qui fait dix minutes : c’est corporel, presque animal. On travaille en ce moment sur une autre intitulée « Flaque » avec la jonglerie comme concept graphique et rythmique. Elle sortira en novembre et sera d’une durée d’une heure. Il y a aussi un court métrage, avec la même idée, en cours de réalisation. La compagnie Defracto est un objet pour réunir tous ces projets qu’on a envie de créer. « Circuits fermés » est le premier qu’on a créé avec Minh Tam.
Est-ce que vous prenez des notes lorsque vous élaborez le spectacle ?
L’écriture, on la prend au sens littéral. L’utilité de l’écriture graphique, c’est de pouvoir associer un objet à un mot. C’est un signe sur lequel on met un mot. Nous, nous le faisons avec le corps. Il y a des gestes et des mouvements auxquels nous donnons des noms. Cela fait des espèces de mots et en les mettant les uns à la suite des autres cela crée un bloc. Parfois, un mot est valable pour cinq minutes, parfois, c’est un geste. Cela nous sert beaucoup plus dans la mémoire. C’est une écriture corporelle.
Les couchez-vous sur papier aussi ?
On l’a fait, mais c’est moins utile que dans la mémoire. C’est difficile pour nous de dire ce qu’on fait à la 40e minute. Par contre, on sait exactement ce qui se passe après telle ou telle geste. Par exemple, on dit on fait le dindon, on sait où se placer. C’est dans ce sens qu’on parle d’écriture.
Vous avez un jargon propre à vous ?
Tout à fait.
Comment vous êtes-vous rencontrés ?
À Paris, il y a dix ans. C’était en 2003, dans un rassemblement de jongleurs. La jonglerie est une discipline autonome aujourd’hui, mais elle a vécu avec le cirque traditionnel avant. Il y a des rendez-vous de jongleurs partout dans le monde. Un jongleur m’avait invité à un de ces rendez-vous à Paris où j’ai rencontré Minh Tam Kaplan. Il jonglait extrêmement bien. Il s’est fait remarquer pour une manière de jongler très particulière. Il m’a beaucoup influencé. On est devenu amis et on a jonglé ensemble, avec Éric Longequel aussi. Je suis ensuite parti en formation pour deux ans. Quand je suis revenu, on a eu l’idée de créer la compagnie.
Êtes-vous nombreux dans l’équipe ?
L’idée de créer la compagnie était de faire ce qu’on a envie. De construire notre expression pour qu’elle soit la plus indépendante possible. Il y a David Maillard qui a créé le son que vous avez entendu aujourd’hui (ndlr : dimanche dernier). Il fait aussi la technique. Il y a Laure Caillat qui se charge de toute la partie administrative, Éric Longequel, un autre jongleur qui travaille sur « Flaque », nous deux (ndlr : lui-même et Minh Tam Kaplan) et Pierre Morel qui fait les photos et les vidéos. On ne travaille pas forcément sur les mêmes projets mais globalement, on y est toujours impliqué.
Est-ce que la jonglerie est une discipline qui attire les jeunes ?
Elle est assez peu populaire parce qu’elle est peu exposée. En même temps elle est très pratiquée à travers le monde : Amérique du Sud, Réunion, Italie, Inde, France, Maurice. Partout où je vais, je rencontre des jongleurs. Quand on fait des rassemblements de jongleurs en Europe, le plus grand du monde, il y a entre 4 000 à 5 000 personnes. C’est beaucoup même si c’est une discipline très discrète. Ce qui est chouette, c’est que je fais aussi des ateliers et cela a beaucoup d’écho, comme le foot. Pour la jonglerie, on a besoin de très peu de choses : c’est très corporel, on peut même fabriquer ses propres balles, et jongler à très haut niveau.
Vous êtes très musclés tous les deux, quels sont les exercices que cela demande ?
On peut pratiquer la jonglerie comme on veut. Il y a autant de jonglerie que de jongleurs. Nous travaillons sur des choses spécifiques. C’est très physique. Le plus gros entraînement pour moi c’est la concentration. Par exemple pour « Circuits fermés », c’est 45 minutes live au détail près. Il faut être présent à chaque seconde. Parfois, ce n’est pas une balle qu’on jette, c’est une course dans le noir qu’on fait. Il ne faut pas marcher dessus ou prendre le risque de se faire mal. Pour moi, le plus gros travail tous les jours, c’est la concentration. Après, c’est corporel. Il y a beaucoup d’étirements et des pratiques. Plus on jongle plus on met dans le corps des gestes en mémoire qui nous permettent de ne pas réfléchir, de ne pas penser l’objet. Sans mettre toute la force, on peut jongler très longtemps. On peut éviter de se blesser mais on peut aussi éviter d’engager tout le corps.
Comment se fait cet exercice de concentration ?
C’est une grande discussion. Ma façon de le penser : c’est un vrai engagement. C’est l’état d’esprit du moment présent. C’est se dire que pour faire quelque chose, il faut donner tout dans cet instant-là. La grande difficulté c’est la perception du temps. Pour être au moment présent, il faut toujours avoir un peu d’avance. Cela fait une perception du temps double. Pour s’entraîner à cela, il y a plein de gestes de jonglerie à mettre en pratique. Dans la jonglerie traditionnelle, il faut être une balle en avance tout le temps. C’est-à-dire quand on pense en attraper une, il faut déjà avoir jeté l’autre. Et ainsi de suite. Plein d’autres mouvements me plaisent, comme une formule mathématique qui s’appelle le side-swap. On compte le nombre de temps que la balle voyage avant d’être rejetée. C’est une autre façon d’être concentré. Par exemple, je peux aussi pratiquer à faire quinze mouvements de suite, pendant dix minutes sans m’arrêter pour parler, manger, boire.
Vous vous entraînez tous les jours ?
Oui, sauf quand on dit repos.
Il y a eu un atelier de jonglerie avec le public mauricien. Comment cela s’est-il passé ?
Les gens étaient intéressés mais la grosse difficulté était de les faire venir. C’est une discipline peu populaire. Quand il y a des gens, cela marche à fond. On a eu trois personnes et ça s’est très bien passé. Elles étaient motivées. On a pu partager les techniques et les expressions. On aime bien revenir aussi parce dans chaque atelier, il se passe des choses différentes. C’est une autre manière de rencontrer les gens. Qu’il y ait trois ou 20 personnes, c’est pareil. Le nombre importe peu.
Combien de temps avez-vous mis pour monter le projet ?
En gros, on peut dire qu’il y a eu quatre ans de travail pour monter la compagnie et le spectacle. Il y a eu toute la partie administrative. Quand on s’est fait repérer, on a mis deux ans pour écrire la pièce.
À partir de maintenant est-ce que cela va plus vite pour monter un projet ?
Moi, j’ai envie de vous dire oui. En moins de deux ans.
Quand vous passerez à votre prochain spectacle, est-ce que vous continuerez à jouer celui-ci ?
Oui, c’est ce qui se passe. « Flaque » est en train d’être monté et d’être joué et on continue à jouer « Circuits fermés ». Ce qui nous plaît dans le réseau des Instituts français ou public, c’est qu’on est en dehors d’une contrainte économique de nouveauté. Si dans dix ans on nous demande « Circuits fermés », on le jouera. On aime jouer ce spectacle et on sait que dans 10 ans, il y aura toujours un intérêt. Pour « Flaque », c’est pareil. Après, le gros défi, c’est notre emploi du temps mais en vrai, ce spectacle peut être joué longtemps encore. C’est pour cela qu’on travaille beaucoup. On a envie d’amener une personnalité assez forte au spectacle pour qu’il puisse vivre longtemps.