Pour le secrétaire général de la Commission de l’océan Indien, Hamadi Madi, que Le Mauricien a interviewé cette semaine, « l’heure est à l’urgence et à l’action ». Il a annoncé l’élaboration par la COI d’un plan d’urgence en soutien aux États membres, et l’aide de l’Agence française de développement (AFD) a en ce sens été sollicitée. Cette institution finance depuis une décennie l’action en santé publique pour qu’elle soutienne ce plan d’urgence développé dès début février par les membres de notre réseau SEGA One Health.

Les premiers cas de coronavirus sont apparus à Maurice après d’autres îles de la région. Quelle est la situation ?
C’est une situation de crise qui prévaut partout ! Les autorités nationales de la région sont toutes sur le pied de guerre. À la COI, nous le sommes nécessairement aussi. Depuis l’apparition du virus en Chine, le réseau SEGA One Health de la COI est en alerte. Les services de santé nationaux communiquent et échangent de l’information à travers ce réseau coordonné par notre unité de veille sanitaire (UVS). L’évolution de l’épidémie, devenue pandémie, a conduit la COI à élaborer un plan d’urgence en soutien aux États membres. Nous avons sollicité l’Agence française de développement (AFD), qui finance depuis une décennie notre action en santé publique pour qu’elle soutienne ce plan d’urgence développé dès début février par les membres de notre réseau SEGA One Health. Dans la foulée, je me suis rendu aux Comores et à Madagascar avec des experts de notre Unité de veille sanitaire (UVS). J’y ai rencontré les ministres des Affaires étrangères et de la Santé avec qui nous avons échangé sur les besoins et la réponse apportée par la COI.

Que prévoit ce plan d’urgence ?
Les propositions de ce plan sont de renforcer les capacités fonctionnelles des services aux frontières, de mettre en place et équiper des centres d’isolement, de mobiliser des experts externes, notamment pour le laboratoire et pour appuyer l’optimisation des centres d’isolement, de former les professionnels de santé des États membres sur des thématiques en lien avec la réponse au coronavirus (équipes d’intervention rapide, identification et suivi des contacts, surveillance au niveau des centres de santé), de superviser le centre de vigilance aux frontières au niveau périphérique ou encore de renforcer les capacités diagnostiques dans les pays. Ce plan est actuellement en phase de mise en œuvre. Il pourrait néanmoins être étendu en fonction des besoins de nos États membres.

Le plan d’urgence de la COI est donc complémentaire des dispositifs nationaux ?
Tout à fait. Les États sont souverains et disposent de leur plan opérationnel pour répondre aux différentes épidémies, dont le coronavirus. Toutefois, dans la zone COI, nous disposons justement du réseau SEGA One Health, qui regroupe 250 professionnels de santé humaine et animale et qui permet aux États membres d’échanger les informations sanitaires. C’est un point crucial pour anticiper et gérer le risque. Ce réseau permet aussi de renforcer les États membres, en fonction de leur besoin et de leur demande, que ce soit sur le plan technique ou sur le plan d’acquisition de fournitures et d’équipements. Le réseau SEGA One Health de la COI est une sentinelle de santé publique régionale qui permet d’échanger les pratiques, les expériences incluant des missions d’expertise régionale pour appuyer un autre pays de la région, comme c’est le cas dans la gestion de ce coronavirus, plus particulièrement au bénéfice des centres d’isolement.

Quelle forme devrait prendre la coopération entre les îles pour combattre ce virus ?
Le réseau SEGA One Health est le cadre premier de la coopération régionale en santé publique. Il a été mis en place à la suite de la déclaration des ministres de la Santé des États membres de la COI en 2006. Les États membres avaient appris la leçon du manque de coordination lors de l’épidémie de chikungunya en 2005-2006. Le réseau SEGA One Health est un instrument concret, utile et performant au service de la santé publique régionale. Par exemple, il a été d’un appui significatif dans la gestion de la fièvre aphteuse à Maurice en 2016 ou encore de la peste pulmonaire à Madagascar en 2017. Je reste convaincu que le réseau SEGA One Health contribuera de manière effective à soutenir les efforts nationaux dans la gestion de cette crise de coronavirus au niveau régional.

Le dernier Conseil des ministres a approuvé la création d’un Fonds SEGA One Health. Est-ce justement pour mieux répondre aux risques comme le coronavirus ?
Oui, c’est pour mieux y répondre, de manière plus flexible et plus rapide. Le Fonds soutiendra la pérennisation du réseau SEGA One Health. C’est un instrument qui doit s’imposer durablement dans le paysage régional de santé publique. Ce fonds sera constitué de contributions volontaires des États membres de la COI destinées à assurer le fonctionnement de l’Unité de Veille sanitaire (UVS) de la COI qui coordonne le réseau SEGA. Cette contribution financière fait partie des engagements pris par nos États dans la Charte du réseau SEGA signée en 2017 qui a institutionnalisé ce dispositif régional de surveillance et de riposte aux épidémies au niveau de notre région. La décision de mettre en place le fonds SEGA One Health renforce la pertinence et la pérennisation de ses actions pour la sécurité sanitaire régionale et consacre la volonté de nos pays de s’approprier de ce mécanisme régional vital pour la sécurité de nos populations.
Actuellement, le fonctionnement de l’UVS-COI est, depuis sa création en 2009, soutenu par l’AFD au travers des projets RSIE. La mise en place du fonds SEGA One Health permettra également à la COI de diversifier les sources de financement en faveur de la santé publique puisque la possibilité sera offerte aux autres partenaires au développement d’y contribuer. Ce faisant, la COI pourra amplifier son action en santé publique, un domaine d’intervention qui, d’ailleurs, n’était pas prévu dans l’Accord de Victoria de 1984.

Vous évoquez l’Accord de Victoria qui est le texte fondateur de la COI. Justement, le 34e Conseil des ministres de la commission a été l’occasion de le modifier. De l’avis des observateurs, ce nouvel Accord a un caractère historique. Qu’est-ce qui justifie un nouvel accord ?
Ce n’est pas un nouvel Accord, mais un Accord modernisé, révisé, mis à jour. La COI a été institutionnalisée par l’Accord de Victoria en 1984. Elle comptait trois États membres, Madagascar, Maurice et les Seychelles, auxquels se sont jointes les Comores et la France au titre de La Réunion en 1986. En 1989, le Secrétariat général est créé avec neuf agents contre plus de 70 aujourd’hui, dont une trentaine attachée au Secrétariat général. La COI a donc considérablement élargi son champ d’action, et gagné en attractivité. Ce sont plus de 50 projets de coopération que la COI a pilotés, dont certains ont couvert jusqu’à 20 pays d’Afrique orientale et australe. En 36 ans donc, la COI est devenue une organisation régionale de proximité crédible et plus visible. C’est tout naturellement que, lors de la retraite ministérielle d’août 2019 à Moroni, les ministres de nos États ont adopté la Déclaration de Moroni sur l’avenir de la COI, qui a lancé une dynamique de modernisation institutionnelle qui a culminé avec un Accord de Victoria révisé. Cette actualisation du texte fondateur de la COI était essentielle pour que l’organisation porte une action collective en phase avec les ambitions de nos États et avec les enjeux de notre temps comme la santé. Le 34e Conseil des ministres de Mahé a donc été un moment historique de l’histoire diplomatique régionale. Je tiens ici à souligner le rôle prépondérant du vice-président des Seychelles, Vincent Mériton, qui en a fait une priorité de son mandat à la présidence de la COI.

En quoi cet accord change le statut de la COI ?
Il ne change pas le statut, mais redéfinit, modernise son architecture. Il fixe aussi son identité comme une organisation régionale de proximité, insulaire et ancrée dans l’espace africain du sud-ouest de l’océan Indien.

Quels sont donc les principaux changements dans cet Accord de Victoria révisé ?
Le Sommet des chefs d’État et de gouvernement devient une instance décisionnelle. Sous l’Accord de 1984, ce sont les ministres des Affaires étrangères qui dirigent l’organisation. Il s’agit ici de donner une place, une voix et un rôle moteur aux chefs d’État et de gouvernement pour qu’ils décident de l’action régionale sur cinq ans. Le Conseil des ministres reste l’instance décisionnelle chargée de suivre la mise en œuvre de la politique générale dictée par les numéros un de nos États. L’Accord révisé permet aussi à la COI d’agir « officiellement » et non plus sur une base ad hoc dans des domaines utiles et indispensables au développement de notre région, comme la santé publique ou la sécurité maritime. D’ailleurs, nous pourrons dorénavant organiser des conférences ministérielles sectorielles qui pourront faciliter l’action régionale dans des domaines d’intérêt commun. L’Accord crée aussi la fonction de Secrétaire général adjoint.

La COI disposera-t-elle de ressources financières nécessaires et quels seront les bailleurs de fonds ?
C’est une question cruciale ! Les ressources, financières et humaines, sont essentielles à l’atteinte de résultats. Les États membres contribuent au budget de fonctionnement de l’organisation. Celle-ci est en passe d’opérer un saut qualitatif qui lui permettra de répondre davantage encore aux besoins des États. Je rappelle ici que la COI est un outil au service des États, et non une entité supranationale qui décide pour eux. À Moroni, le ministre mauricien des Affaires étrangères, Nando Bodha, avait plaidé pour la constitution d’un fonds régional de coopération géré par la COI. L’idée est que les États mettent à disposition des ressources pour intervenir dans des domaines d’intérêt commun au-delà des financements négociés par la COI auprès des bailleurs internationaux. Ce fonds pourrait ainsi être mobilisé comme un levier, une mise de départ des États, ce qui facilitera d’autant plus l’accès à des financements additionnels pour la mise en œuvre d’actions répondant aux besoins de nos pays. Je pense notamment aux interventions dans les situations de crise comme après le passage d’un cyclone. Le Fonds SEGA One Health, dédié à la santé, est un exemple sectoriel de l’utilité d’un fonds de coopération régional.

Jusqu’à l’heure, l’Union européenne est le principal bailleur de la COI. L’action régionale dépend-elle de l’aide publique européenne ?
L’Union européenne est un partenaire historique et un membre observateur auprès de la COI. C’est un partenariat de confiance et stratégique qui lie la COI et l’UE. Grâce à l’appui européen, la COI a développé une expertise reconnue dans de nombreux secteurs, comme la gestion durable des milieux marins et côtiers, celle des pêches ou encore de la sécurité maritime. Ceci dit, l’action régionale ne saurait dépendre d’un seul partenaire, quand bien même celui-ci occupe une place importante. Elle dépend d’abord de la volonté politique des États et aussi de la capacité de la COI à mobiliser les partenaires au développement. Nous travaillons ainsi avec l’AFD en santé, climat et résilience côtière, entre autres. Dans le domaine des pêches, la Banque mondiale est aussi un partenaire de confiance pour l’amélioration de la gouvernance du secteur, le renforcement de la communauté des pêcheurs artisans ou encore la promotion de l’économie circulaire. L’entrepreneuriat féminin a été soutenu par la Banque africaine de développement et un nouveau soutien, touchant également les jeunes et les PME, est annoncé à travers un projet financé par l’UE. Le Japon vient d’officialiser un appui pour une action régionale en faveur du transport maritime. Les agences des Nations unies sont aussi des partenaires clés, comme le Secrétariat de la Convention de Nairobi pour l’environnement marin et côtier ou encore l’UNECA avec qui nous avons développé un plan d’action régional sur l’économie bleue. Les partenariats sont étoffés et variés.

Le Conseil des ministres a aussi été l’occasion d’accueillir de nouveaux membres observateurs…
En effet. Après la Chine, l’Union européenne, l’OIF et l’Ordre de Malte, la COI a accueilli trois nouveaux Observateurs à savoir l’Inde, le Japon et les Nations unies. C’est une preuve de la crédibilité de la COI, de l’intérêt pour notre région, de la valeur ajoutée de notre coopération régionale et de notre capacité à produire des résultats.

Quelles ont été les autres grandes décisions du Conseil de la COI ?
Les ministres ont passé en revue les activités de l’organisation et pris un ensemble de décisions pour que nous puissions, notamment, mettre en œuvre de nouveaux projets dans les domaines de l’adaptation au changement climatique, du renforcement des capacités météorologiques, de l’économie bleue ou encore de la résilience côtière. Le Conseil a aussi été l’occasion de désigner le nouveau Secrétaire général de la COI, Vêlayoudom Marimoutou, actuel recteur de l’Académie de La Réunion, qui prendra ses fonctions à la mi-juillet. Enfin, la présidence du Conseil des ministres de la COI est passée des Seychelles aux Comores. Le ministre Souef Mohamed El-Amine a d’ailleurs dit l’importance qu’il donne à la modernisation de la COI et à l’atteinte de résultats plus importants encore dans nos pays. Je terminerai en rappelant que nous avons signé, avec l’UE, un nouveau projet, « entrepreneuriat et coopération commerciale », d’un montant de 8 millions d’euros et qui touchera notamment les PME, les jeunes et les femmes entrepreneurs et qui créera un centre d’affaires européen pour faire le pont entre les opérateurs de la région et de l’UE. Face à la crise actuelle, il est important de poursuivre nos activités pour préparer la reprise.

Vous arrivez à la fin de votre mandat comme secrétaire général. Avez-vous le sentiment du travail accompli ?
Il est bien trop tôt pour faire le bilan ! D’autant que l’heure est à l’urgence, donc à l’action.

Propos recueillis par Jean Marc Poché