Le mouvement #MeToo déclenché par les accusations d’agressions sexuelles contre le producteur déchu Harvey Weinstein a beau avoir provoqué la chute de plusieurs magnats d’Hollywood, beaucoup estiment que l’industrie du divertissement doit redoubler d’efforts pour changer sa culture et ses pratiques en matière de harcèlement.

« Il y a tellement de cas où une firme dit +nous ne tolérons pas ce genre de choses+, et il s’avère qu’ils les ont bel et bien tolérées », déclare Kim Masters, journaliste au Hollywood Reporter.

Elle écrit depuis des décennies sur des affaires de harcèlement dans le secteur du divertissement et assure à l’AFP n’avoir constaté aucun changement significatif.

« Souvent, ils nous menacent d’un procès, ils essayent de nous dissuader de publier (…) et finalement, ils disent +nous prenons ça très au sérieux+ », soupire la journaliste.

Kim Masters avait elle-même confronté Harvey Weinstein à des accusations de viol dès la fin des années 1990 mais n’avait rien pu écrire, faute de témoignages suffisants. « C’était impensable à l’époque de seulement demander à Gwyneth Paltrow ou Rosanna Arquette, +est-ce que vous avez été agressée par Harvey Weinstein?+ », se souvient-elle.

Une chose a tout de même changé de ce point de vue, estime Megan Twohey, l’une des deux journalistes du New York Times qui ont réussi à mettre au jour le comportement de prédateur sexuel d’Harvey Weinstein en octobre 2017: « Une partie du secret qui pesait sur le harcèlement et les agressions sexuelles a incontestablement volé en éclats ».

« Pour autant, on n’a pas assisté à la réforme du système » que tout le monde attendait, regrette Mme Twohey dans une interview à Vanity Fair. Elle pointe notamment du doigt des accords financiers, souvent assortis de clauses de confidentialité, comme ceux qu’Harvey Weinstein vient de conclure avec certaines accusatrices pour mettre fin à des poursuites civiles.

Pour sa collègue Jodi Kantor, l’autre journaliste du duo, l’industrie a bien pris conscience que tenter d’étouffer une affaire est plus dommageable en termes de réputation que d’y remédier, mais rien n’a concrètement été mis en place « au niveau légal et structurel ».

« C’est déroutant parce que tout a changé et rien n’a changé », résume-t-elle.

« Loi du silence »

Il y a « des progrès visibles », dit le comédien Patton Oswalt (« Ratatouille »). « Ce qui m’inquiète, ce sont les choses qu’on ne voit pas… Malheureusement, vous savez que ça a toujours lieu », déclare-t-il à l’AFP.

« Jusqu’à ce que les sociétés concernées soient épinglées publiquement, elles n’ont pas l’air de vouloir faire quoi que ce soit. Et si une vedette est en cause, c’est la femme qui la dénonce qui finit par avoir des problèmes, pas la vedette », enrage Kim Masters.

« J’ai été au chômage pendant près de cinq ans, depuis que j’ai commencé à promouvoir la vérité et combattre les mensonges », a récemment écrit sur Twitter l’actrice américaine Rose McGowan, l’une des premières à dénoncer publiquement les atteintes d’Harvey Weinstein à son encontre. « Hollywood doit s’engager, sinon pour moi, au moins pour les autres qui ont brisé la loi du silence. »

Est-il plus facile de dénoncer des atteintes aujourd’hui, maintenant que #MeToo est passé par là? « Nous n’y sommes pas encore. Les gens ont toujours peur de perdre leur boulot et d’être mis sur une liste noire », répond à l’AFP un groupe de réflexion constitué d’auteurs écrivant pour la télévision, baptisé TTIE.

Chez ces scénaristes, on se réjouit tout de même des progrès ressentis au quotidien dans les studios, « bien plus conscients des problèmes de harcèlement » et qui sensibilisent l’encadrement aux limites à respecter.

Le scandale Weinstein a aussi permis l’émergence d’organisations comme Time’s Up, qui lutte contre les violences sexuelles dans le monde du spectacle et au-delà, et soutient psychologiquement et financièrement les victimes dans leurs démarches.

« Jusqu’à présent, je dois dire que ce n’est pas très impressionnant. Time’s Up est censé essayer de trouver une solution mais ils n’ont pas l’air de vraiment savoir par quel bout prendre le problème », observe Kim Masters.

« MeToo a donné un élan, il faudra du temps pour changer les mentalités » à Hollywood, tempère-t-on chez TTIE.

Signe que le chemin à parcourir est encore long, les interlocuteurs de l’AFP au sein du groupe de réflexion ont demandé à ne pas être nommément cités, par crainte que leurs déclarations, pourtant très mesurées, ne nuisent à leur carrière.