DEVARAJEN KANAKSABEE

Le 8 juin 2018, Hari Krishnen Rengassamy (66 ans), « Baba » pour les intimes, a rejoint dans l’au-delà sa tendre moitié, Marie Hélène, décédée il y a trois mois de cela. Cet homme, dont le sens du travail social était très prononcé, peut être une source d’inspiration pour la jeune génération. Les parents du défunt habitaient jadis rues David et Arsenal avant qu’ils n’aillent s’installer à l’entrée nord de Port-Louis.

À la mort de son père dans un accident de la route à Montagne Longue, Hari Krishnen prit en charge le business familial, qui gérait quelques étals au marché de la capitale. Le commerce de la foire, c’est bien lui qui l’a révolutionné. Il innovait sans cesse, étant même le premier à introduire l’artisanat local à grande échelle ; notre folklorique bazar fut le témoin de l’introduction d’une kyrielle de produits, dont des animaux empaillés et ces fameux souvenirs bien de chez nous qui font la joie des visiteurs. Cela fut d’ailleurs un atout majeur pour notre secteur touristique. Auparavant, on y trouvait tentes, nattes, chapeaux entre autres articles suspendus au plafond qui apportaient une plus-value à l’ambiance de fête foraine, comme l’avait si bien rappelé sir Gaëtan Duval, ce qui ne manqua pas d’émerveiller la reine Elizabeth II lors de son séjour à Maurice.

En 1981 une aile du Marché Central prit feu. Son commerce comme beaucoup d’autres étaient affectés en cette période où le chômage faisait rage et les débouchés pour la jeunesse allaient au-delà de nos frontières. Cependant, Baba persévérait contre vents et marées car il aimait immensément son pays et croyait fermement en son avenir. À cette époque la Market Traders’ Association n’existait pas encore. Les municipalités, elles, étaient sous la coupe des Commissions après la démission en bloc des conseillers du MMM à l’issue de leur mandat.

Baba et les autres maraîchers allèrent à la rencontre du Dr Nundoochand, alors Commissaire à la mairie de Port-Louis. Il fut décidé que l’allée centrale servirait de point de commerce pour ces commerçants et que Rs 1000 par maraîcher seront réclamées pour ériger des échoppes. Néanmoins, l’intervention de SGD, fidèle à ses convictions humanistes, allait donner une autre issue à cela : « Ki, 2 bout dibwa ek enn fey tol kout mil roupi, deza bann komersan-la dan lapenn. Zot pena pou donn enn sou »

Chaque matin, on entamait volontiers un brin de causette sur l’actualité politique locale et internationale. Une anecdote en passant : Baba était le responsable d’une branche du MMM. Un après-midi, lors d’une réunion, il voulait savoir de « Kamarad Anerood », l’heure de la manifestation du lendemain… Et SAJ de répondre : « Ki sa kouyonad manifestasion-la sa. Al rod lamerdma ar lapolis apre dime galoup partou al rod avoka … » Après la réunion on avait beaucoup ri de cette situation tout en profitant de l’occasion pour « manz koko » Baba. Ce dernier était aussi le secrétaire d’Aroul Migou Sockalingum Meenatchee Ammen TiruKorvil, qui a juridiction sur sept korvils à Maurice ; je lui avais expliqué combien important il était que l’on fasse inscrire le Korvil de Clémencia sur la liste patrimoniale des joyaux historiques et architecturaux. Ce lieu de mémoire de nos ancêtres fut ainsi valorisé. Baba était à l’avant-plan de la réussite de plusieurs démarches collectives et répondait toujours présent pour aider ceux dans le besoin sans discrimination aucune. Tous les membres exécutifs de cette organisation centrale tamoule avaient aussi apporté leur concours dans ce contexte.

Dans les années 70, le vieux Port-Louis et d’autres régions de l’île pullulaient de clubs sportifs et littéraires. Baba, le secrétaire du National Circle, était la cheville ouvrière des débats sur l’avenir de la jeunesse et il insista sur le fait qu’un club dans chaque région pouvait meubler le temps des jeunes, les empêchant ainsi de sombrer dans les fléaux. Il arrivait même qu’il mît sa maison à notre disposition pour des jeux de société. Il était généreux, jovial et amical. Sa santé chancelante ne le détournait guère de son sens du devoir.

À l’IDP on disait souvent : « Boukou tidimoun kapav fer boukou ti kitsoz dan boukou ti landrwa. » Mais grâce à Baba j’ai pu concevoir une autre réalité : qu’il n’existe pas de « tidimounn, ti kitsoz ek ti landrwa ». On est tous égaux et n’importe qui peut accomplir de grandes choses.

Les contemporains de Hari Krishnen Rengassamy lui rendent un vibrant hommage et nous avons une pensée particulière pour ses trois fils, entre autres membres de sa famille.