Le groupe ENL a débuté l’année comme une entreprise unifiée, suivant la fusion de ses principales sociétés holding, et plus ouverte à l’actionnariat public puisque ses actions ordinaires sont désormais accessibles à l’achat en bourse. Hector Espitalier-Noël, CEO, revient sur ce qui a motivé cette réorganisation juridique du groupe qui affiche bonne mine, avec une hausse de 5,6% de son chiffre d’affaires au premier semestre de l’année financière en cours. A Rs 424 millions, ses bénéfices après impôts ont doublé comparé aux Rs 192 millions pour les six premiers mois de l’année dernière.

ENL a effectué une restructuration majeure des principales sociétés holding du groupe en une entité unique. Pourquoi un tel ‘move’ ?

Effectivement, depuis janvier cette année, ENL, ENL Land, ENL Commercial, ENL Finance et La Sablonnière ne font qu’un. Nous avons fusionné ces sociétés sœurs en une entité nouvelle que nous avons nommée ENL Limited. Nous avons ainsi simplifié notre structure juridique, aligné les intérêts de nos actionnaires et rassemblé nos équipes sous une bannière unique. ENL est aujourd’hui la 4ème plus grosse capitalisation boursière, avec une base opérationnelle diversifiée et des actifs évalués à plus de Rs 65 milliards. Nous sommes à présent en meilleure position de créer de la valeur durablement, pour toutes nos parties prenantes. Nous avons rassemblé nos forces tout en gardant nos structures opérationnelles existantes qui nous permettent d’exécuter notre business plan avec focus et détermination.

Qui est le nouveau chairman d’ENL Limited ?

Le conseil d’administration de la nouvelle entité ENL est le même que celui de l’ancienne ENL Land. Il réunit des compétences variées dont l’ingénierie, la finance, l’administration, le marketing et le juridique. L’instance s’est réunie la semaine dernière  – soit le 19 février – et a élu son président en la personne de Jean Noël Humbert qui en est un des quatre membres indépendants. Jean Noël Humbert a travaillé pendant de nombreuses années dans l’entreprenariat industriel au sein du groupe Eclosia avant d’être secrétaire général de la Chambre d’Agriculture et CEO du Syndicat des Sucres. Il possède aussi une grande expérience des relations institutionnelles.

Peu après la fusion, vous avez levé Rs 3 milliards sous un ‘Medium-term multi-currency note programme’ qui vous autorise à lever jusqu’à Rs 6 milliards. À quoi serviront ces fonds exactement ?

Un des objectifs de la fusion du début d’année était de nous donner les moyens pour aller plus vite dans la réalisation de notre plan de croissance. Dans ce contexte, nous avons effectivement prévu de lever jusqu’à Rs 6 milliards sur le marché obligataire, selon nos besoins et en accord avec notre stratégie de gestion de trésorerie. Ce sont des emprunts sur le moyen terme qui arrivent à maturité dans 5 à 10 ans. Nous nous sommes mis à l’abri de fluctuations dans les taux d’intérêts en négociant principalement des taux fixes avantageux. Les deux tiers de cette première tranche de Rs 3 milliards iront au refinancement de dettes existantes. Le montant restant servira à accélérer le développement de Moka City où nous constatons une demande soutenue pour tous nos produits immobiliers et en particulier, les bureaux. Nous avons conclu un partenariat avec des equity investors et allons développer rapidement un parc additionnel de bureaux locatifs.

Quand prévoyez-vous de lever les Rs 3 milliards restants ?

Nous avons à cœur de maintenir l’équilibre entre nos fonds propres et l’endettement lorsqu’il s’agit de financer notre croissance. Nous n’avons pas besoin des Rs 3 milliards restants dans l’immédiat. Nous allons nous prévaloir de cette facilité en fonction des projets qui se matérialiseront à l’avenir.

Pourquoi émettre des obligations plutôt que d’emprunter à la banque ? Quels en sont les avantages pour des entreprises comme la vôtre ?

Les billets de trésorerie – ou obligations – constituent un mode alternatif de financement de l’activité de l’entreprise et nous permettent de toucher une base plus large de préteurs. Pour les acheteurs de ces titres, ils représentent un moyen de placement rémunéré à taux fixes ou variables, selon des paramètres prédéfinis. Les billets que nous venons d’émettre ne sont pas cotés. Mais rien ne nous empêchera de les proposer aux particuliers en bourse si le marché s’y intéresse et en demande. Ce serait un placement sûr pour le porteur : l’agence de notation Care nous a accordé une note très favorable pour ces bons, soit un A stable et les intérêts reçus par le petit porteur sur des obligations qui seraient cotées en bourse sont francs d’impôts.

Quel est le profil des investisseurs qui achètent les obligations et pourquoi investir dans des obligations plutôt que dans de traditionnelles actions en bourse ?

Les souscripteurs aux billets que nous avons émis sont essentiellement institutionnels. En investissant dans une obligation, l’on prête de l’argent à l’émetteur en échange d’une rémunération prédéterminée à taux fixes ou variables. En revanche, investir dans des actions, c’est devenir copropriétaire de l’entreprise. Ici, le retour sur l’investissement est sous forme de dividende et de plus-value sur le titre. Par exemple, depuis son entrée en bourse il y a 29 ans jusqu’à sa fusion pour donner naissance au nouveau ENL, ENL Land a généré une plus-value de 19% par an en moyenne. L’investissement aura été très rentable pour ceux qui nous ont alors fait confiance. Il faut savoir toutefois qu’investir dans des actions ou titres de propriétés n’est pas sans risque. Le retour n’est pas garanti puisqu’il dépend de facteurs multiples, dont la performance de l’entreprise et la perception du marché.

ENL Ltd est cotée depuis le 23 janvier. Etes-vous satisfait de l’évolution du prix de l’action ?

Depuis l’annonce de la fusion en juillet 2017, le cours de chaque société concernée par la fusion s’est apprécié notablement. En revanche, depuis notre entrée en bourse, le prix de l’action est resté stable autour de Rs 40. Notons toutefois que nous n’avons pas encore intégré l’indice SEM-10, critère important pour attirer l’intérêt d’investisseurs institutionnels.

Ce qui est certain par contre, c’est que nous avons sensiblement augmenté le capital flottant de l’entreprise. Aujourd’hui, ENL compte plus de 4 000 actionnaires qui sont libres de disposer de leurs titres à tout moment. Pour notre part, nous nous attachons à honorer notre promesse de création de valeur. Notre objectif est de combler au maximum l’écart entre notre capitalisation actuelle qui est de Rs 15,4 milliards et la juste valeur d’ENL, estimée à Rs 22,8 milliards par EY lors de l’évaluation effectuée dans le cadre de la fusion.

Le groupe MCB a présenté récemment une étude sur le thème ‘Lokal is beautiful’, qui vise à changer le modèle économique du pays en encourageant la production et le développement inclusif. Avez-vous parcouru cette étude ?

L’initiative Lokal is beautiful vise un effet multiplicateur de la valeur ajoutée créée par les acteurs locaux. C’est une excellente initiative de la MCB. Maurice a les compétences requises pour nourrir un cercle vertueux de création et de partage de richesse accélérés.

Notre groupe est engagé dans une démarche similaire depuis bientôt cinq ans. Nous contribuons activement à la création d’un écosystème d’entreprenariat professionnalisé à Maurice. Nous avons pris deux initiatives concrètes qui œuvrent en ce sens : Turbine, notre incubateur et accélérateur d’entreprises, dispense une formation pointue aux start-ups et les accompagne durant leurs premières années. Compass, notre fonds de capital-risque, intervient, lui, dans le capital des entreprises plus matures, engagées dans des filières émergeantes et innovantes.

La Banque mondiale vient de publier un rapport sous le titre ‘Darkening Skies’ car les perspectives économiques mondiales s’assombrissent en ce début d’année. Comment Maurice pourrait-elle maintenir une bonne croissance dans un tel contexte ?

La Banque mondiale parle du ralentissement des économies américaine et chinoise, ralentissement que nous pouvons constater de fait. Même si ces deux pays ne sont pas les marchés de référence pour Maurice, ils constituent des piliers essentiels de la santé économique mondiale. Les incertitudes quant à la finalité du Brexit et les initiatives protectionnistes américaines n’augurent rien de bon non plus. Maurice a démontré sa résilience pendant les longues années de récession qui ont suivi le financial meltdown de 2007. Et cela grâce à sa stabilité politique, la solidité de ses institutions financières et à la pugnacité de ses entrepreneurs. J’ai confiance en notre capacité à continuer à rassembler nos forces pour faire face aux vents contraires qui soufflent et qui souffleraient.

Qu’attendez-vous de 2019, sachant que les élections générales approchent ?

Les élections font partie d’une démocratie vivante et c’est une bonne chose qu’elles aient lieu. Elles n’affectent pas notre vie d’entreprise. Pour 2019, nous gardons notre focus sur notre business plan et sur la progression des chantiers engagés. Néanmoins, il est à souhaiter que les prochaines élections ne viennent pas perturber la sagesse de la gouvernance de notre pays et le dynamisme de nos entreprises.   

Le gouvernement a clairement misé sur les infrastructures publiques pour soutenir la croissance économique. Est-ce une bonne stratégie ?

Les investissements de l’Etat dans les travaux publics ont un effet bénéfique et multiplicateur sur l’économie. Du reste, notre pays a grand besoin de moderniser ses infrastructures afin de pouvoir soutenir sa croissance économique.

C’est un fait que l’investissement privé fait défaut, par contre. Les secteurs traditionnels, notamment l’agriculture et la manufacture, sont confrontés à un environnement extrêmement difficile. Le secteur financier doit construire son avenir avec de l’innovation qui ajoutera de la valeur aux services offerts pour prospérer en dépit de la fin des avantages fiscaux avec l’Inde. Le tourisme reste porteur mais est confronté à ses propres problèmes – compétition accrue venant des opérateurs informels, nouvelles destinations concurrentes, lignes aériennes en difficultés – auxquels s’ajoutent des complexités obstructives au démarrage de projets susceptibles de contribuer fortement à la croissance. La construction et le développement immobilier sont des pôles prometteurs et il faut continuer à inciter leur croissance.

Nul ne doit porter seul les responsabilités de cet état de fait. Nous devons tous rassembler nos forces et notre énergie, comme nous avons su si bien le faire tout au long de l’histoire de notre pays, pour passer à la vitesse supérieure de notre développement.

Quels sont les ingrédients qui manquent au pays pour assurer une croissance économique forte et durable ?

À mon sens, l’ingrédient clé qui nous fait défaut est la diversité. C’est la capacité de penser et de faire différemment que ce à quoi nous sommes habitués, surtout dans les secteurs de l’innovation et de la technologie. Cette ouverture, cette agilité, nous les acquérons au frottement avec ceux qui sont issus d’autres cultures et d’autres géographies. Il ne s’agit pas uniquement d’ouvrir les frontières et de permettre aux étrangers de venir travailler, vivre et investir à Maurice. Il est plutôt question de notre capacité en tant que peuple à transcender notre insularité et à vraiment accueillir l’étranger, à l’accepter et à travailler avec lui, non pas en concurrence mais en complémentarité. Ayons confiance en notre capacité à travailler au rythme et au niveau d’excellence des meilleurs au monde. Nous faisons déjà partie de cette excellence dans bien des domaines mais nous devons aller chercher le complément d’expertise et de ressources ailleurs… et inciter nos compatriotes compétents à revenir bâtir l’avenir de leur pays.