Psychologue clinicien et psychanalyste franco-israélien et par ailleurs éducateur comptant une quarantaine d’années d’expérience auprès d’adolescents en détresse, Henri Cohen Solal, a lors d’un deuxième séjour dans le pays, rencontré des ONG travaillant avec des jeunes en difficulté de même que des représentants d’autorités locales. Suite à ces contacts où a été mise en exergue la nécessité d’un programme de prévention spécialisé pour ces jeunes, notre interviewé propose un projet de prévention qu’il a mis en oeuvre en Europe et au Moyen Orient et qui a déjà porté ses fruits. Il propose de l’appeler ici “Les Maisons chaleureuses de l’Île Maurice”, consistant en des lieux d’accueil avec la collaboration des ONG concernées de même qu’un programme de formation d’éducateurs. Selon M. Solal, « les formes de délinquance ont énormément changé ». Le projet se veut « un espace alternatif à la rue, parfois à la famille ».
M. Solal, vous projetez de créer “Les Maisons chaleureuses de l’Île Maurice”, qui seraient des lieux d’accueil et de prévention pour les jeunes marginaux. Et vous envisagez en amont de préparer des formateurs en vue de travailler avec ces jeunes. Comment a émané ce projet et quelles sont les autorités locales que vous avez rencontrées déjà ?
Le projet émane d’un constat. Il y a un certain nombre de difficultés qu’on remarque chez les adolescents aujourd’hui à l’île Maurice et qui ressemblent étrangement à celles que j’ai pu connaître en Europe, au Moyen Orient ou dans d’autres pays où des jeunes, à un moment donné, se trouvent désoeuvrés ou sans adresse ou attirés par la drogue, avec des comportements sociaux qui traduisent finalement leur mal-être. D’où notre intervention : mettre au coeur même de leur quartier une maison de jeunes dans laquelle ils ont un certain nombre de choses essentielles qu’un adolescent pourrait chercher : un endroit où il peut se retrouver avec ses amis, pas dans la rue et certainement pas dans des espaces interdits. Ils sont amenés à ce moment-là à s’installer dans un lieu où il est agréable de s’asseoir, de prendre un café, de retrouver à l’intérieur de ce lieu des animations qui, en fin de compte, remplissent quelque part leurs journées, leurs désirs : le sport, la musique, le théâtre, la danse… toutes sortes d’animations qui naissent de la demande. Parce que nous sommes toujours à l’écoute de leurs demandes et nous les accompagnons pour qu’ils se sentent écoutés et pour que le poids de leur parole naisse dans l’importance que nous accordons à leur demande. C’est la première structure de base qui est complétée par les quatre éducateurs qui accueillent dans ces maisons, l’après-midi – entre 15 h et 20 h, entre 16 h et 21 h – selon les quartiers. Ces quatre éducateurs auront reçu une formation de travailleur social. Ce ne sont pas seulement des animateurs des maisons. Ils peuvent accompagner les jeunes dans les difficultés qu’ils ont à créer du lien social. Les difficultés de lien social, ce sont des difficultés avec l’école, avec la famille, avec le quartier, avec la justice etc. L’éducateur a au moins cette double corde — la corde d’animateur et la corde de médiateur psychosocial — avec laquelle il va accompagner ces jeunes dans différentes difficultés. Il lui faut une troisième corde : ces jeunes ont énormément besoin d’attention, d’écoute, de reconnaissance, de se construire un parcours de vie pour se projeter dans l’avenir. Or, une grande partie des jeunes que nous rencontrons a perdu confiance dans la vie, en eux-mêmes. La grande question qu’on va se poser dans cette maison est comment leur permettre de reprendre confiance en eux-mêmes, dans les autres et dans l’avenir. Il s’agit là d’un travail psychologique. Donc, ces trois aspects — éducatif, social et psychologique — constituent le triple fil sur lequel on forme les formateurs. Il va falloir une formation bien précise de ces éducateurs d’autant que ces maisons ont une règle de vie qui est au départ assez bien déroutante : c’est qu’il est interdit d’exclure de la maison. Un jeune vous vient avec sa problématique, sa violence. On ne peut pas l’exclure. La seule possibilité consiste à traiter le problème. Le jeune qui est le plus en dérive, c’est celui là que je veux retrouver dans la maison. C’est à celui-là que je veux donner la possibilité de se reconstruire différemment à l’intérieur de cette maison en se responsabilisant, en trouvant des moyens d’exister qui le renforcent. Les interlocuteurs que je vais trouver sont des interlocuteurs de trois dimensions. J’ai besoin de trouver des programmes de formation. Je ne viens pas monter une association ici. Je ne viens que renforcer des associations déjà existantes. Je viens accompagner des associations qui seraient désireuses d’ouvrir des milieux de vie. Pour l’instant, j’ai eu un très bon contact avec le département des Sciences sociales de l’Université de Maurice, en particulier pour le master et le doctorat. Je dirige un réseau, le collège doctoral, qui réunit douze universités en France, en Suisse, en Italie et au Moyen Orient. On pourrait en avoir une treizième qui serait de Maurice. J’ai rencontré aussi des représentants d’une organisation gouvernementale oeuvrant en faveur des personnes défavorisées qui m’ont affirmé que justement on a besoin de renforcer la formation des éducateurs sur Maurice, pas seulement pour les maisons chaleureuses mais aussi pour beaucoup d’autres institutions à travers l’île. Je suis donc en train de voir avec cette instance la construction d’un programme de formation d’éducateurs. En ce qui concerne la formation des éducateurs, ce serait avec l’organisation gouvernementale en question. J’ai par ailleurs rencontré des ONG. On m’a proposé de faire un atelier avec toutes les ONG qui auraient pu être intéressées par ce projet pour bien l’exposer, en identifier les contraintes, le financement…
Est-ce votre premier contact avec ces ONG ?
C’est la deuxième fois que je viens à Maurice. Le premier voyage, il y a un an, m’a permis de faire un peu le constat. Dans une recherche, l’on faisait état de 6 700 jeunes de la rue. On a essayé de réveiller les consciences et il y avait vraiment une nécessité. J’ai eu confirmation que non seulement le problème, en un an, ne s’était pas franchement amélioré mais même qu’on pouvait voir de nouvelles difficultés aujourd’hui apparaître sur le terrain, en particulier, tout ce qui est lié à la toxicomanie et qui peut représenter des dangers pour la jeunesse. Notre intervention, c’est avant tout la prévention. Il s’agit de rentrer dans l’histoire d’un adolescent quand il a 12/13 ans et l’accompagner dans cette adolescence en le mettant à l’écart de toutes les structures qui voudraient l’absorber pour un certain nombre de mauvaises choses. Nous, on vient sur la route de cet adolescent comme un espace alternatif à la rue, parfois, alternatif à sa famille aussi parce que la famille ne fonctionne pas toujours. Donc, lui offrir la possibilité d’avoir une adolescence protégée. C’est avant tout un travail de prévention.
Vous avez plus de 30 ans d’expérience auprès d’adolescents en difficulté et vous accompagnez aujourd’hui une trentaine de maisons de ce type sur les rives de la Méditerranée et du Proche Orient. Quels résultats positifs ont pu y apporter ces “maisons” ?
Cela fait une quarantaine d’années que nous sommes sur cette route. Dans les quartiers où on s’installe, partout, on entend parler de chute de la délinquance, de diminution de la toxicomanie. Il y a aussi la possibilité en fin de compte de lutter contre le chômage. On sait qu’au bout de cinq ans, dans un quartier où s’est installée une maison, il y a quelque chose de changé. Moi, j’essaie d’être en lien avec cette génération montante qui arrive pour qu’elle ne rentre pas sur les rails, parfois de leurs aînés, qui ont été dans le chemin de la prison, de l’hôpital… Avec les capacités que vous donnez aux éducateurs, effectivement, c’est mieux pour un jeune que d’être dans la rue. Plus concrètement, plus de 90 % des jeunes qui viennent dans ces maisons ne connaîtront ni la délinquance, ni la drogue, ni les affres des dérives sociales. S’ils échouent dans leurs études, on les aide. On est quand même une famille d’accueil qui les suit en permanence. Ils ont un adulte qui les aide à franchir une étape compliquée de leur existence. Parfois, ils ont des complications avec la police. Entre 13 et 18 ans, c’est l’âge des bêtises. Il faut qu’une personne les accompagne pour que ces bêtises ne deviennent pas des catastrophes.
Quelles sont, la plupart du temps, les sources des problèmes que rencontrent ces jeunes ?
Les sources de leurs problèmes sont très souvent liées à trois facteurs. Ils viennent souvent de zones défavorisées avec peu de moyens dans la famille et quand ils ont un peu de désirs — faire du sport, du théâtre etc —, ils ne trouvent pas facilement des ressources. Nous sommes un peu les tontons protecteurs et nous pouvons donner à ces jeunes de nouvelles ressources pour rebondir à l’intérieur de l’existence. Bon nombre de ces jeunes sont aussi confrontés aux conditions économiques de leur famille, quand la famille elle-même n’est pas en crise : divorce, violence, pauvreté… Ce ne sont alors pas des familles très structurantes. Troisièmement, quand dans un quartier vous rencontrez ce type d’attitudes, très rapidement, vous allez être rejeté par ce quartier qui ne vous voit pas avec plaisir. Et donc, le lien social du jeune avec son environnement est un lien trouble et il y a donc le sentiment d’être marginalisé, d’être exclu qui très souvent renforce la difficulté avec l’école. À la “maison”, on va faire en sorte que le jeune se redéploie dans le quartier en faisant la médiation entre le jeune et le quartier. Le jeune a le sentiment d’avoir à la maison des “avocats” de son existence. Un avocat, c’est aussi quelqu’un qui est capable de montrer la réalité. Ce n’est pas simplement une personne qui vous soutient dans votre difficulté. Notre projet, c’est de leur donner suffisamment d’armes pour qu’ils s’autonomisent et puissent mener leur barque dans l’existence.
Avez-vous eu l’occasion de rencontrer ces jeunes en difficulté à Maurice et de connaître les problèmes spécifiques qu’ils rencontrent ?
Je n’ai pas eu vraiment l’occasion d’aller dans les quartiers. J’attends lors de mon prochain séjour de les rencontrer. Les échos que j’en ai eus par le biais des ONG m’ont donné un tableau des réalités en question.
D’après les témoignages que vous avez eus justement, avez-vous l’impression que les problèmes des jeunes à Maurice sont comparables à ceux en Europe et au Proche Orient ?
Ils sont très comparables. Je retrouve les mêmes dérives, les mêmes difficultés, les mêmes écueils où l’adolescent a du mal à se construire, à trouver un chemin, d’être attiré par un certain nombre de produits qui lui permettent de s’évader dans un monde où il n’a pas sa place, le même besoin d’avoir un lieu qui l’accueille, qui le reconnaisse…
Vous avez animé une conférence lundi à l’Université de Maurice. C’était à quel sujet et destiné à qui ?
J’ai parlé de ce que c’est un lieu de vie. Comment mettre la vie dans un lieu. L’assistance était composée principalement de travailleurs sociaux, du département des Sciences sociales et aussi de quelques étudiants en psychologie. J’ai essayé de ramener les principaux concepts de la vie. Vous avez de la vie quand vous avez de la dignité, quand vous sortez de l’humiliation, quand vous avez la reconnaissance, que vous sortez de l’ignorance et de l’indifférence de l’autre, quand on vous autonomise, quand on vous donne un pouvoir d’exister. Et, vous avez de la vie quand on vous sollicite dans votre créativité. Un lieu de vie accueille ces quatre dimensions-là : la dignité, la reconnaissance, l’empowerment et la créativité. Quand on donne à l’adolescent ces quatre piliers, on parvient à des résultats extrêmement efficaces en termes de sa construction.
Si on ne trouve pas une solution à ce problème de jeunes marginaux, quel impact cela peut-il avoir sur notre société ?
Dans l’administration qui a bien saisi ce qu’était la prévention, l’argent que vous investissez aujourd’hui, c’est dix fois plus à l’avenir. Il y a toutes sortes de dérives sociales qui sont en place. Votre investissement est non seulement un investissement humain mais de qualité. Mais, même socialement, si vous avez un souci, un budget social, regardez sur quelques années, c’est très payant ! Parce que si vous avez effectivement permis à ce jeune de ne pas prendre ce chemin ni de la drogue, ni de la délinquance, ni du chômage… Les municipalités qui investissent dans notre projet le font parce qu’elles savent ce que coûtent le nombre de journées à l’hôpital pour soigner la toxicomanie et le nombre de journées d’allocation chômage qu’il va falloir débourser… C’est une économie remarquable ! Mais ça, c’est pour les administrations qui sont capables de se projeter sur 5 ans, qui préparent l’avenir. Et, l’avenir, c’est une jeunesse plus robuste.
Si tout se passe bien au niveau des ONG et autres instances, à quand peut-on attendre l’ouverture de ces “maisons chaleureuses” ?
Il y a toutes les bonnes conditions pour que cela puisse se réaliser. Moi, je dirais peut-être d’ici un an. J’ai senti un vrai intérêt, beaucoup d’écoute. Il faut maintenant être sûr que les ministères, les fondations, les financements nécessaires viennent accompagner le projet… Au niveau des travailleurs sociaux, il y a eu une adhésion immédiate.
En termes de financement, à combien estimez-vous les besoins pour ces “maisons” ?
Déjà, je voudrais ouvrir cinq maisons. Des ONG parfois ont déjà leur structure. Il nous reste simplement à essayer de les renforcer, de les améliorer dans leur fonctionnement ou d’offrir de nouvelles capacités. Le budget va dépendre à chaque fois des situations dans lesquelles on va se retrouver avec les associations. De là, on pourra établir un plan de financement pour cinq ans, pour cinq maisons en sachant que ce sont les associations qui vont gérer le projet. Moi, je ne fais que stimuler. Je viens simplement apporter un service à des associations déjà existantes et renforcer la formation des éducateurs.
Qui animerait la formation de ces éducateurs ?
J’ai un collège doctoral avec de nombreux enseignants. Je coordonne l’ensemble et au fur et à mesure qu’on avance, on choisira des intervenants qui soient adaptés.
Quand comptez-vous revenir ?
Début juin. J’aurai alors une série de rencontres avec les ONG. Je suis obligé de construire une base solide car quand on ouvre une maison, je m’assure que pour cinq ans, elle est protégée. On ne prend pas un jeune de la rue pour le rejeter deux ans plus tard.
Selon vos observations, y a-t-il davantage de jeunes délinquants aujourd’hui ?
Les formes de délinquance ont énormément changé. L’introduction d’un certain nombre de nouvelles dimensions dans la vie des adolescents qui sont des familles de plus en plus décomposées fait que ces adolescents ont de moins en moins d’appui sur l’espace familial ; l’introduction des stupéfiants lourds a modifié complètement le paysage. Il y a aussi une paupérisation des populations de plus en plus violente à travers le monde. Même quand je suis en France ou en Italie ou ailleurs, je sens ces mécanismes de paupérisation liés aussi à la crise économique qui traverse le monde. Si vous réunissez ces trois facteurs, ces jeunes sont de plus en plus fragilisés dans le parcours qu’ils vont pouvoir construire de leur propre existence. Maintenant, ajoutez-y une quatrième dimension — je ne mets pas en accusation : les réseaux de lien social passent aujourd’hui par un immense réseau Internet. Et, la qualité des liens sociaux n’a certainement pas les plus grandes valeurs… Quand on en a marre de quelqu’un sur ce réseau, on appuie sur un petit bouton, et on l’a éliminé… et voilà, on ne l’entend plus… et on passe à un autre. Quand vous voulez vous en prendre à une personne, vous postez des choses insoutenables sur ce réseau, de toute façon, il ne va rien vous arriver… Dans ce monde virtuel, c’est là que beaucoup d’adolescents vivent. En même temps, en s’installant dans ce monde virtuel, ils sont de plus en plus loin du monde réel… Et une fois dans ce monde, la vie de l’adolescent devient extrêmement complexe. Je rajouterai des addictions sur ces petits appareils. Un môme qui a quitté son portable pour passer à l’Internet et quand il a quitté l’Internet, il passe à la télé. C’est sa vie. Je mettrai un cinquième point : les codes amoureux pour un jeune homme et une jeune fille sont de plus en plus difficiles à comprendre ou à définir. Quand parfois ils ne sont pas tout simplement illisibles. La jeune fille ne comprend plus l’intention de l’autre, a peur d’être transformée en objet. Le garçon, lui, a peur des engagements… La panique se crée dans l’engagement amoureux des adolescents qui à un endroit où l’adolescent voyait la vie refleurir dans la pulsion amoureuse, il y a sur cette plage-là, beaucoup de troubles. Il y a de nombreux éléments qui y participent. La famille elle-même au sein de  laquelle ils ont vécu n’est plus un modèle social ; le monde de l’Internet qu’ils côtoient leur offre des images féminines qui ne sont pas forcément celle de la femme respectable ; toute une série de sollicitations nouvelles dans lesquelles l’adolescent est engagé et qui peut troubler son univers…