Heritage City était un projet immobilier qui se voulait être un héritage d’Anerood Jugnauth à la nation mauricienne. Il  devait coûter Rs 28 milliards et être complété d’ici trois ans. Mais le Conseil des ministres du 5 août dernier a tué dans l’oeuf ce projet mal préparé. Chronique de la saga d’une cité mort-née..
C’est en Arabie Saoudite que le projet Heritage City, les contes de milles et une nuits revus et corrigés par Roshi Bhadain, serait né. Il se trouvait alors en déplacement dans ce pays du Golfe en compagnie de sir Anerood Jugnauth.Le ministre de la Bonne Gouvernance fait une proposition au Premier ministre dont il est devenu l’un des plus écoutés, le favori. Une proposition destinée à flatter l’égo d’Anerood Jugnauth dont la nouvelle ambition a toujours été d’entrer dans l’Histoire du pays. Et si pour couronner sa carrière politique et son retour aux affaires il faisait bâtir une ville nouvelle ? Une ville où seraient transférés les symboles du pouvoir : le Parlement, l’Hôtel du gouvernement et les principaux ministères. Une capitale nouvelle qui détrônerait enfin Port-Louis, créé, il y a quelques siècles, par le colon Mahé de Labourdonnais, que certains persistent à qualifier de bâtisseur de l’île Maurice.
L’égo du vieux politicien a su être convaincu par son favori pour lui faire accepter cette proposition. Ce dernier se chargea de jouer au bâtisseur de la nouvelle ville édifiée à la gloire d’Anerood Jugnauth. Selon les informations circulées à l’époque, le roi d’Arabie Saoudite aurait non seulement donné sa bénédiction à ce projet mais aurait promis de le financer. Il aurait aussi imposé le nom de celui qui allait le dessiner: Stree Consulting. Il n’en fallut pas plus pour entraîner le gouvernement, ses députés et ses hauts fonctionnaires dans la réalisation d’un projet d’envergure qui n’avait jamais été évoqué avant les élections.
La nouvelle fut annoncée en conférence de presse et le projet des smarts cities qui devait être un des grands axes de développement, selon Vishnu Lutchmeenaraidoo, mis au rencart. Le dossier Heritage City est confié, contre toute attente et à contrario de la norme, au ministre de la Bonne Gouvernance. Cette décision est approuvée par le Conseil des ministres. A aucun moment, les membres du gouvernement et les fonctionnaires ne s’interrogent sur la viabilité du projet et l’expérience professionnelle de celui qui est chargé de le dessiner et qui est présenté par le ministre de la Bonne gouvernance comme ayant participé, entres autres, à la conception des tours Pétronas à Kuala Lumpur et à celle de Palm Island de Dubaï.
Malgré cela, le mystère plane sur les réalisations passées de Stree Consulting. Des architectes, les membres de l’opposition, quelques journalistes posent des questions sur le projet qui restent sans réponse.
Un comité, composé de personnes qui n’ont jamais travaillé sur ce type de projet, est nommé pour le mettre en pratique. Un high powered committee composé des trois plus hauts fonctionnaires de l’Etat — le secrétaire du Cabinet, le secrétaire financier et le Solicitor General — est créé pour superviser les travaux. Le projet Heritage City est devenu la priorité du gouvernement Lepep.
Le bâton de pèlerin de Soodhun
Le projet de création d’une ville nouvelle pour désengorger la capitale existe depuis des années. Des travaux furent effectués au cours des années 1980 avec le concours de la MATIM, un organisme français spécialisé dans les travaux d’urbanisme. Mais le plan n’avait pas été réalisé, le gouvernement ne possédant pas de terres nécessaires pour le faire. Cette donne change avec le deal Illovo, le projet d’une ville nouvelle est relancé et un site est choisi à Highlands à cet effet. Le projet «Highlands » est relancé dans le cadre de la politique des smart cities. Au lieu de faire construire la nouvelle ville à Highlands, où des travaux préliminaires ont déjà été entrepris, un autre site est choisi. A quelques kilomètres seulement de Highlands ! Aucun ministre, aucun fonctionnaire ne lui fait remarquer que les travaux d’infrastructures du nouveau site vont coûter des centaines de millions et que le site est entouré de deux rivières et du futur barrage de Bagatelle. Soutenu par le Conseil des ministres et le silence complaisant des hauts fonctionnaires, le ministre Bhadain continue à jouer au bâtisseur de ville. Mais quelques faits commencent à lézarder le projet.
Contrairement à ce qui avait été annoncé initialement, le roi d’Arabie Saoudite ne finance pas le projet et n’accorde même pas un prêt pour sa réalisation. Du coup, le ministre Soodhun, surnommé l’ambassadeur des pays arabes à Maurice, prend son bâton de pèlerin et entreprend une tournée dans les pays du Golfe. Il annonce qu’un prince, puis de ses amis sheiks seraient intéressés par le projet, mais cet intérêt ne s’est jamais concrétisé. Finalement, les dons annoncés se transformeront en un prêt de Rs 100 millions à un taux d’intérêt de 2,5% ! Entre-temps, le projet a gonflé, dans tous les sens du terme, et son budget a atteint les Rs 28 milliards !
L’absence de source de financement du projet ne décourage nullement le ministre de la Bonne Gouvernance, pas plus qu’elle n’inquiète les ministres et hauts fonctionnaires. Une solution est trouvée : une partie de la somme que l’Inde a allouée à Maurice, dans le cadre de la négociation sur le traité de non double imposition, servira à la construction de la Heritage City. Personne au gouvernement ou parmi les hauts fonctionnaires ne relève le fait que le don indien est assorti d’une condition : l’appel d’offres pour la construction devra s’adresser uniquement aux compagnies indiennes. Du coup, la possibilité de créer des emplois dans le secteur de la construction prévue par le gouvernement s’envole. Conscient de l’importance que représente la construction de Heritage City pour le Premier ministre, le ministre des Finances décide de prévoir une somme à cet effet dans le budget. Cela rassure le ministre de la Bonne gouvernance qui avait commencé à sentir monter une timide, très timide résistance à de son projet.
De ce fait, il fait venir son Master Planner, Saeed Ahmed Saeed, pour présenter son plan aux membres du gouvernement. En fait de présentation de plan, il s’agit plutôt d’un croquis sur deux types de bâtiments proposés. Malin le Master Planner, qui s’est rendu compte qu’il n’est pas difficile de faire avaler n’importe quoi au Conseil des ministres et aux hauts fonctionnaires mauriciens. Ravis de participer à l’oeuvre dont rêve le Premier ministre, les membres du Cabinet débattent du projet et votent…
Enter Pravind Jugnauth
Mais la léthargie dans laquelle se sont inscrits le gouvernement et les hauts fonctionnaires vis-à-vis de ce projet va prendre fin avec le retour de Pravind Jugnauth au gouvernement. Avec la nomination de son Senior Adviser Gérard Sanspeur comme président de la State Land Development Commission en remplacement du démissionnaire, Gaëtan Siew, les questions qui avaient été soulevées par Paul Bérenger lors d’une PNQ sont reprises à son compte suivies par les siennes. Le conseiller, soutenu par son ministre de tutelle,  ne se contente pas des « PM oulé ça » ou « sa finn approuvé par Conseil des ministres » qu’on lui donne comme réponses. Il profite d’une présentation du projet par Stree Consultinge pour contester certains aspects du projet, au point de créer un malaise qui a dérangé ceux habitués au «yes, minister». Ce qui n’a évidemment pas plu au ministre Bhadain qui n’a pas caché son agacement sur la façon dont le représentant de Stree Consulting  a été traité par «un simple conseiller d’un ministre» et de ses éventuelles répercussions sur les relations Arabie Saoudite-Maurice.
Au même moment, des rapports attribués à un bureau d’études, mais non datés et non signés, mettant en doute le projet Heritage City, ont circulé sur les réseaux sociaux et dans la presse. Devant le scepticisme et l’opportunisme de cette résistance inattendue au projet, un  document officiel, émanant cette fois du senior adviser, Gérard Sanspeur  affirme en substance que Heritage City comporte des failles intrinsèques topographiques et financières. Des voix s’élèvent pour féliciter le courage et l’abnégation du conseiller du ministre des finances à qui on attribue la réussite d’avoir fait stopper un projet dont une bonne frange de la population s’interroge sur son utilité dans une période si difficile. Le leader de l’opposition, dans la foulée, rappelle qu’il était le premier à avoir soulevé le lièvre et des objections au projet Bhadain. Par contre, ceux favorables au projet affirment qu’un complot a été fomenté pour torpiller le projet cher au couple SAJ-Bhadain…et que tout cela n’est pas anodin à d’autres convoitises privées dans le périmètre.
Comme rapporté par Week-End dimanche dernier, le Conseil des ministres du 5 août dernier, qui s’est déroulé dans des conditions tendues, a décidé de geler le projet Heritage City. Les ministres opposés au ministre de la Bonne Gouvernance pour d’autres raisons en ont profité pour le désavouer quitte à mettre le PM en minorité. Roshi Bhadain, qui avait par ailleurs capitulé devant cette fronde élargie en proposant l’annulation du projet lors de cette réunion du cabinet, a fait une sortie en règle contre le  Senior Adviser, lors d’un conférence de presse, en martelant qu’il n’avait «pas de leçon de bonne gouvernance à recevoir de Gérard Sanspeur». Ce dernier sera néanmoins soutenu officiellement lors d’une fonction politique par Pravind Jugnauth deux jours après. Ce qui confirme l’état des relations existantes entre les ministres du gouvernement et leurs conseillers actuellement.
Le projet est-il définitivement mort-né ou peut-il encore renaître de ses cendres ? La question peut-être posée suite aux rencontres entre Roshi Bhadain et Pravind Jugnauth et SAJ du début de la semaine. La question est d’autant plus pertinente que de nouveaux documents ont encore circulé depuis, dans la presse, toujours défavorables au projet, à son consultant étranger et le ministre de la Bonne Gouvernance. De toute évidence, un retournement de situation est improbable.
En tout cas, cette saga qui dure depuis le mois de novembre de l’année dernière démontre à quel point ceux qui nous gouvernement peuvent soutenir un projet engageant des milliards sans le questionner juste pour faire plaisir au chef de gouvernement. Cette saga démontre aussi que les hauts fonctionnaires peuvent se comporter comme des courtisans qui, au lieu de veiller au bon usage des fonds publics, se transforment en «yes men» dont le seul objectif semble être d’aider les ministres à réaliser leurs caprices. Des ministres, qui ne réfléchissent pas aux conséquences des décisions qu’ils prennent, et des fonctionnaires, qui jouent aux courtisans au lieu de faire le travail pour lequel ils sont payés font craindre pour l’avenir du pays. Et si demain, à nouveau convaincus par le ministre de la Bonne Gouvernance, ces dirigeants décidaient de dégeler le projet Heritage City ?