« J’avais une quinzaine d’années quand il me regarda droit dans les yeux : “Toi mon garçon que fais-tu dans la vie à part d’aller au collège ?” J’étais aux balbutiements de la photo. “Emmène-moi tes photos. J’aimerais les voir.” C’est ainsi que commença l’aventure et une amitié réciproque.
1983, 24 décembre : alerte cyclonique classe 3. Aucune église ouverte. Dans ma vieille voiture, avec des essuie-glaces défaillants nous voilà Henri Souchon, Françoise et Thérèse Yaw Kan Tong et moi-même affrontant les rafales jusqu’à Curepipe pour célébrer la messe dans les studios de la MBC. Ce soir-là, l’île Maurice entière a pu suivre la messe de Noël.
Avril 1984 : les journalistes sont devant l’Assemblée nationale pour manifester contre une loi qui allait porter préjudice à la presse. Henri Souchon est parmi nous avec son porte-voix : “Assassins de la liberté.” Pendant le déjeuner, nous allons prendre un thé à la Flore mauricienne. Nous convenons de la marche à suivre : nous asseoir sur l’asphalte devant l’Assemblée nationale. Quelques heures plus tard, quarante-trois journalistes avec Henri Souchon au milieu sont arrêtés et emprisonnés aux Casernes centrales.
Il était de tous les combats contre l’injustice et pour les plus pauvres. Un dîner pour tous les sans-abris chaque dimanche. Une école pour les échoués du cycle primaire…
Un jour, il m’embarqua dans une visite d’une école sur la côte nord. Quasiment tous les instituteurs avaient demandé leur mutation. Il visita l’école et fit le constat suivant : “Tu vois toutes ces motocyclettes sous la varangue de l’école ? Ce sont les professeurs qui abritent leur moto parce que, pour eux, ce sont leur Mercedes.” Quelques jours plus tard, il entreprit de construire un abri pour les motos. Résultat : les professeurs y garèrent leurs engins. Les enfants pouvaient jouer sous la varangue. Il convertit une salle de classe en une salle pour les professeurs avec au milieu une table et une bouilloire pour le thé. Et un micro-ondes, un réfrigérateur et un divan. Son leitmotiv : des professeurs heureux font des élèves heureux.
Depuis, avec son fidèle Raj Raggoo, il a doté plus d’une trentaine d’écoles de salle de professeurs à travers toute l’île Maurice.
Il avait tracé sa route en ligne droite. Il était pressenti pour être avocat. Il choisit d’être prêtre. Prêtre non pas enfermé dans sa cure mais prêtre au bazar parmi le peuple. Prêtre pour tous et au service de tous. Il n’y avait ni noir ni blanc ni jaune ni musulman ni hindou ni chinois… C’était un Mauricien.
Son caractère, il l’avait forgé dans le sport ou alors vice-versa. Football, volley-ball, hockey, natation, rugby, course à pied … escalade. Il avait gravi toutes les montagnes de l’île Maurice.
C’était un homme exceptionnel avec des défauts. Des défauts qui le rendaient si humain.
Quand les doutes nous assaillaient, il ne cessait de répéter : “Fais ce que tu dois, advienne que pourra.”
Quand il y a quelque temps, sa nièce Véronique Leclézio et moi-même nous insistions tour à tour auprès de lui pour qu’il y ait quelqu’un qui veillerait sur lui dans sa maison de Bonne-Terre, il nous répondait : “Ah non ! Je tiens trop à ma liberté !”
– Et si vous faisiez une chute le soir ?
– Je me relèverai
– Et si vous ne pouvez pas vous relever ?
– Alors je mourrai. Il faut bien mourir un jour. »