La promesse de donation sous conditions renouvelée cette semaine à l’État mauricien par le galeriste Michel Dauberville offre l’occasion de parler d’un grand peintre, à défaut de pouvoir apprécier son oeuvre dans un musée. La plupart des douze tableaux que Michel Dauberville envisage de donner au peuple mauricien ont été réalisés dans la période la plus affirmée, audacieuse et créative d’Hervé Masson. Encore récemment, Michel Dauberville a acquis « Les filles de la nuit », une toile représentant des prostituées dans une rue, qui correspond aux débuts de cette période faste, au cours de laquelle le peintre commençait à se défaire du misérabilisme propre aux tableaux réalisés à Recloses pour explorer de nouvelles perspectives visuelles et intellectuelles.
Que la Galerie d’Art Nationale voit le jour ou non, gageons que les tableaux d’Hervé Masson, que le galeriste parisien Michel Dauberville souhaite offrir au pays, seront toujours là, à attendre patiemment… Car leur propriétaire a veillé jalousement à leur préservation, après avoir mûrement réfléchi à leur acquisition. Un jour, s’ils sont exposés, peut-être nous sera-t-il donné d’en apprécier les coloris extraordinaires, d’en toucher la matière du bout des yeux, aux côtés d’autres oeuvres de peintres mauriciens du XXe siècle, et peut-être aussi de peintres majeurs des années 1970 à 2000. En attendant, la presse et l’édition permettent aux amateurs d’histoire de l’art mauricien de se documenter sur ce peintre, qui a vécu une grande partie de sa vie en France, mais dont le coeur battait pour Maurice, tant sur le plan politique que pictural. La biographie quasi hagiographique de Bernard Lehembre, le superbe catalogue de l’exposition rétrospective de 2005 et aussi le mémoire de maîtrise de Barbara Luc, qui peut être consulté à la Bibliothèque Nationale, aident à patienter.
Les connaisseurs savaient qu’Hervé Masson avait fait une série de tableaux sur les prostitués, mais ces derniers étaient particulièrement difficiles à retracer. Aussi, lorsque dernièrement Les filles de la nuit a été mis en vente, Michel Dauberville n’a pas hésité à l’acquérir, comme la pièce manquante à sa collection personnelle. Réalisé en 1959, le tableau appartient à la période de Créteil au cours de laquelle le peintre s’affirme et propose une peinture plus aboutie, qui garde le souvenir des teintes un peu sombres et terreuses des tableaux réalisés à Recloses dans la forêt de Fontainebleau, qui sont considérés comme faisant partie de la période de formation. Aussi à Recloses, les couleurs étaient plus fondues et la composition, plus classique.
Lorsque le peintre s’établit à Créteil, il prend de l’assurance et introduit plus de personnages dans ses tableaux, comme ici avec sept sujets. Il lui arrive notamment de peindre des scènes de genre, comme celui-ci ou comme la série des maraîchères de la région parisienne. Dans Les filles de la nuit, le peintre agit davantage par petites touches, carrées, ce qui lui permet de décomposer les couleurs et de jouer avec la lumière. Beaucoup de tableaux de la période sont construits sur des lignes horizontales. Ici, Les filles de la nuit se structure en trois parties verticales, et montre, notamment grâce aux fenêtres, la capacité à recréer les vibrations des ambiances lumineuses.