RITA VENKATASAWMY

Ombudsperson pour les Enfants

Le 15 avril 2015, l’île Maurice entière fut choquée en apprenant l’assassinat et l’agression sexuelle d’Eleana Edouarda Gentil, une fillette de onze ans, issue de Résidence Anoska à 16e Mille. Nous réclamions tous que « justice soit faite » au milieu des cris de douleur atroce de la mère, Mirella. Ce cauchemar resterait à jamais gravé dans la mémoire d’une maman meurtrie par la perte de sa chère enfant. De nombreuses voix condamnaient cet acte barbare et abject, culminant en une marche pacifique qui mobilisa une foule importante. La presse mauricienne traita du sujet de fond en comble et tenta d’analyser les causes du nombre élevé d’enfants violentés ou victimes de crimes atroces dans l’île. Trois ans plus tard, nous pleurons le décès de Ritesh, onze ans aussi, tué des mains de son voisin. Attendions-nous un autre meurtre pour revigorer nos précédentes ardeurs de changement profond, voire de révolte ?

Il semble que Ritesh tentait de protéger sa jeune sœur. L’agresseur présumé, armé d’un cutter, lui trancha la gorge.

Choquant. Révoltant.

Au moment où la nouvelle se répand, une jeune fille m’interpelle au téléphone. D’une voix affolée, « avez-vous entendu la nouvelle, Mme Rita ? Ils ont tué un garçon de onze ans, comme ils avaient tué Edouarda. Faites quelque chose. Qu’allez-vous faire ? Je suis très triste. J’ai peur. Je ressens beaucoup de colère. Il y a beaucoup de ‘move misye’ à Maurice. Dites à la police de tous les enfermer en prison. Mme Rita, j’ai peur. Qu’allez-vous faire ? Qu’allez-vous faire ? »

Cet enfant de quatorze ans, J, demeure à Résidence Anoska. Elle est non seulement toujours accablée par la perte de son amie d’enfance, Edouarda mais vit toujours dans la peur d’être enlevée et d’être abusée par un « méchant homme ». Au bout de plusieurs appels, elle me confie, « Mme Rita, qu’allez-vous faire pour arrêter les ‘move misye’ qui nous attaquent ? Mon amie est morte… » J’avais eu beaucoup de mal à la rassurer et à l’encourager à reprendre le chemin de l’école à l’époque de la disparition d’Edouarda, trois ans auparavant. Aujourd’hui, je me retrouve encore en train d’essayer de la calmer. Je prends le temps de l’écouter car je suis pleinement consciente qu’une communication sincère avec cette enfant me permettra de mieux comprendre sa réalité. Je partage sa détresse et, malgré mon impuissance, je parviens à la consoler.

Tous les enfants de notre pays ont le droit de grandir paisiblement dans un environnement sécurisant et chaleureux. Le bureau de l’Ombudsperson pour les Enfants discute quotidiennement des cas tels que ceux d’Edouarda, de Ritesh, et de J. Notre rôle est défini par l’Ombudsperson for Children Act (2003) et nous respectons le cadre légal dans lequel nous devons opérer. Nous soutenons que la réflexion doit toujours précéder l’action. Même quand il y a urgence, nous croyons qu’agir hâtivement et sans réflexion ne sied pas à la cause de la protection des droits des enfants. « Pour progresser, il ne suffit pas de vouloir agir, il faut d’abord savoir dans quel sens agir », comme nous le dit Gustave Le Bon.

Nous affirmons que ce qui est arrivé est grave, mais il n’est pas suffisant de désigner l’horreur. Nous ne pouvons pas nous arrêter à décrier le mal et oublier nos efforts d’ici un, deux ou trois ans. Nous ne pouvons plus accepter qu’une Edouarda soit suivie d’un Ritesh. Si rien n’est fait pour qu’il y ait une refonte réelle de notre structure sociale, demain nous risquerons d’être encore plus choqués par la possibilité que d’autres enfants soient violentés.

Nous continuerons, au bureau de l’Ombudsperson pour les Enfants, à conscientiser l’État et la population mauricienne sur l’importance de protéger et de promouvoir les droits de l’enfant au quotidien, à dénoncer haut et fort les violations des droits de l’enfant et à avancer des recommandations pour améliorer les conditions de vie des enfants en tenant compte de la Convention relative aux Droits de l’Enfant.

Si nous voulons bâtir une République non-violente, il est primordial de dispenser une éducation qui met en pratique une culture de paix où les enfants apprennent, dès leur jeune âge, à agir en citoyens de paix. Qu’est-ce qu’un adulte sinon l’héritier d’une enfance ? Tous les adultes, qui commettent des crimes atroces contre les enfants, doivent être sévèrement punis, indéniablement. Cependant, il est urgent, voire essentiel, de promouvoir une culture de paix chez soi, d’abord, et chez nos enfants afin que demain, en tant qu’adultes, ils ne répètent pas ce qu’ils auront intériorisé dans leur enfance – la violence.