Tchota Yadallee était étudiant en B.A politique et administration publique à l’Université de Maurice lors des événements estudiantins de Mai 75. Quand certains, aujourd’hui, affi rment que la grande manifestation sur le pont de la Grande- Rivière-Nord-Ouest, le 20 mai 1975, fut plus le fait de collégiens que “d’étudiants”, il acquiesce. Cependant, soutient-il, le noyau de la contestation était très actif déjà à l’Université une année plus tôt et, au plus fort de la tension, avec plusieurs de ces amis du campus du Réduit, parmi lesquels Dharma Mootien, Geeta Virasawmy, Jean-Noël Humbert, Mustaqt Sooltangos et Patrick Mootoo, il s’impliqua personnellement pour donner une orientation au mouvement revendicatif. Quarante ans après, Chota Yadallee livre son témoignage et concède que “tout ce qui a été gagné depuis Mai 75 a été le prix du sang d’enfants”. Il en profite également pour bien remettre de pendules à l’heure…
Qui furent, en réalité, ceux qui étaient à l’avant-garde du mouvement de contestation des étudiants mauriciens en mai 75 ? Selon Tchota Yadallee, “les plus jeunes avaient défi nitivement entre 11 et 12 ans et ils venaient d’intégrer le secteur secondaire. Ces enfants n’eurent toutefois pas peur de faire face aux matraques de la Riot Unit policière. Tout enfant et adolescent qu’ils étaient, ils hurlaient du fond de leurs tripes leur ras-le-bol d’un système d’éducation pourri contre l’autorité personnifi ée, le 20 mai, sur le pont de la G.R.N.O par le ministre de tutelle, Régis Chaperon lui-même”.
Soutenu (ou dicté ?) par le Security Advisor anglais, John Rewcastle, et protégé à l’arrière des rangs avancés de la Police de choc, le ministre, cependant, était dépassé, nerveux. Il paniquait. En face et en premières lignes, se trouvaient des rangées de fi lles et garçons, élèves de Form 1. Chaperon se fit de plus en plus menaçant. Soudain, l’ordre fut donné de charger, souffl é fort probablement par le Security Advisor anglais tout puissant.
Lui-même un des tout premiers Cadets Offi cers mauriciens formés en Angleterre pour prendre la direction de la police après l’Indépendance, mais qui avait préféré démissionner, Tchota Yadallee juge que “la police ne fi t preuve d’aucune retenue ce jour-là. Certains enfants eurent le bras cassé, la tête en sang. D’autres se retrouvaient par terre piétinés et frappés. Certains, pour s’échapper, enjambèrent le parapet du pont et sautèrent dans le vide pour atterrir sur des rochers plus bas ! “
Pour notre témoin, “le 20 Mai 75, le courage et l’abnégation démontrés par les teenagers furent la culmination d’une prise de conscience politique. Le pays était alors soumis à l’état d’urgence, instauré depuis plusieurs années par le tandem Seewoosagur Ramgoolam / Gaëtan Duval et toutes les voies démocratiques étaient bloquées. Les élections législatives de 1972 avaient été abrogées ainsi que les élections municipales. La presse était censurée, son contenu visé aux Casernes centrales, des syndicats étouffés, bannis. Les réunions et tout débat public décrétés illégaux. Des salariés renvoyés au chômage par centaines. L’emprisonnement sans procès était courant et la répression pratiquée par un Tribunal spécial d’exception qui se substituait à la justice. Tout regroupement de plus de quatre personnes sur la voie publique était interdit. Seuls étaient autorisés les rassemblements à caractère religieux où les politiciens pouvaient faire leur propagande ensuite profusément répercutée par la MBC-TV monopolisée”.
 Pour Tchota Yadallee, malgré les obstacles après sept ans d’indépendance, “la jeunesse – les collégiens et les étudiants aux avant-postes – voulait en fi nir avec des collèges commerciaux aménagés dans des vieilles maisons en ruines qui étaient inondées à la moindre averse où exerçaient, d’ailleurs, une majorité d’enseignants sans formation, sans aucun diplôme. Ils voulaient se défaire d’une éducation coloniale purement académique de voie de garage et ils voulaient également protester contre le fait que seulement quatre collèges d’Etat siphonnaient tout le budget de l’Éducation nationale”.
D’autre part, le chômage “across the board’’ touchait 20 à 25 %, de jeunes, parmi des gradués. Tout ce mélange détonant sur fond de l’incapacité manifeste du pouvoir politique à améliorer la situation économique du pays nouvellement indépendant et à insuffler une nouvelle conscience culturelle postcoloniale aux jeunes ne pouvait que mener à une explosion. Et, c’est ce qui advint.
L’étincelle idéologique universitaire
Selon Tchota Yadallee, “si la coupe déborda en mai 75, cependant, c’est véritablement une année auparavant, à l’Université de Maurice, que la mèche avait été allumée. Le recrutement d’étudiants au nouveau cours de Politics and Public Administration fut un véritable point de départ.
De la presque trentaine d’étudiants de la promotion ressortit une petite demi-douzaine de férus de justice sociale, indépendante d’esprit et consciente de leurs droits de citoyens qui forma vite un noyau de conscience politique. Les cours commençaient, ces étudiants — des adolescents — furent bien vite galvanisés par le contenu des matières enseignées par des lecturers, eux-mêmes majoritairement pour une nécessaire remise en cause sociétale et politique. Bien qu’ils ne fussent pas tous sur la même longueur d’onde, leurs cours semaient les graines de la révolte.
Les grandes inspirations restaient la classique ‘justice sociale pour tous’, un fourre-tout mixte qui réclamait essentiellement du socialisme, la décommunalisation nationaliste du pays, de la Constitution, de la vie politique, des recrutements publics et des promotions aux postes administratifs dans le Service civil. Dans la même veine, il y avait la reconnaissance de la langue ‘nationale’, le Kreol, la remise en marche de la démocratie nationale à travers des élections libres. Et, il y avait, en priorité, une refonte totale de l’Éducation trop colonisée, une remise à niveau égalitaire, de bonnes conditions d’accueil dans les institutions éducatives à travers le pays et l’arrêt de la discrimination élitiste criante héritée du colonialisme”.
“Avec l’inénarrable Fanfan, le séga typique tabou entre à l’Université !”
A l’Université, raconte notre interlocuteur, un incident allait déclencher la machine infernale. Le transport public était mal organisé et un étudiant domicilié à la Savanne vint au cours très en retard. L’accès à la classe lui étant refusé par son lecturer, l’incident eut vite fait le tour du campus. Le vice-Chancelier, M. Burrenchobay ne prit aucune action. Les étudiants s’unirent tous pour exiger la réintégration sans condition de leur camarade. A la fin de la journée, ils devaient gagner la bataille ! Les étudiants, jusque-là soumis, avaient enfi n pris l’ascendant psychologique sur l’autorité universitaire. L’armure avait cédé, une brèche ouverte.
À partir de cet incident, on organisera sur le campus des réunions à thèmes, dont un mémorable concert de Séga typique, alors tabou. Ce concert fut un défi à l’interdiction par un nouveau Registrar omnipotent connu pour être inféodé au Parti travailliste au pouvoir. L’inénarrable ségatier Fanfan (Louis Joseph Gabriel de son vrai nom), extraordinaire showman, releva le pari pendant une heure et toute l’Université y gagna en émancipation des droits des étudiants.
Selon Tchota Yadallee, parallèlement à la confrontation étudiants / administration universitaire, il y eut lutte d’infl uences entre deux groupes d’étudiants eux-mêmes. Ce qui déboucha sur la création d’un Klib Kiltirel pour contrer la Students’ Union pro-Establishment. Yadallee exprime le grand regret que, “hélas, des étudiants qui s’étaient autoproclamés “marxistes” n’adhérèrent pas au Klib “.
Quoi qu’il en soit, il existait dorénavant une vraie opposition extra-Union, active, intelligente, anti-commmunaliste et forte, qui va pousser à la conscience estudiantine. Et qui va être de toutes les batailles, surtout idéologiques, dans les médias.
Selon Tchota Yadallee, il allait se passer au début de Mai 75, des évènements déterminants pour l’implication défi nitive des étudiants de l’Université dans la manif de G.R.N.O. En voulant damer le pion à la crédibilité grandissante du Klib Kiltirel progressiste, la Students Union conservatrice se mit à multiplier conférences et forums dans lesquels des intervenants externes en profi taient pour faire l’apologie du pouvoir dictatorial gouvernemental en place. Mais c’était sans compter les étudiants à l’heure des questions ! C’est ainsi qu’Eugène Déthise, un prêtre proche d’un mouvement ouvrier diocésain, mais très anti-communiste, était venu pour dénoncer “l’athéisme marxiste” d’un leader politique local adulé à cette période-là. Kher Jagatsingh, ministre et chouchou du Premier ministre de l’époque se mit lui aussi de la partie en affi rmant être venu pour “remettre à leur place” les étudiants trop critiques du gouvernement. Les deux conférenciers, empêtrés dans leurs contradictions, se fi rent acculer, moqués, par des étudiants survoltés.
Arrivée à la rentrée scolaire de janvier 1975, la révolte des jeunes grondait de partout. Dans les grands collèges aussi bien que dans les petites institutions dites sub-standard. Selon Tchota Yadallee, de réunions en conférences impromptues, des cellules de réfl exion prirent naissance au sein de diverses institutions, soit de façon autonome, ou aidées par des camarades d’université.
Yadallee affirme que, ayant la chance de posséder une voiture, il avait, lui, la tâche d’organiser les étudiants et collégiens des régions des Hautes Plaines Wilhems et de l’Est du pays. “C’est à la sortie des classes ou pendant la récréation que le contact était pris, et souvent avec la permission du recteur ou du principal, une salle était mise à disposition. Les recteurs et directeurs des collèges privés y trouvaient tout autant leur intérêt, vu que l’une des principales revendications, était l’octroi de subsides publics plus conséquents à leurs établissements trop pauvres pour pouvoir offrir de bonnes conditions d’hébergement, des équipements pédagogiques et retenir de bons profs”.
Toi, tu d’abstiendras de prendre la parole”
Pour Tchota Yadallee, il y eut de nombreuses grèves dans plusieurs collèges dont certains aboutissaient à de petits succès. Mais ces grèves disparates caractérisaient une faiblesse de coordination alors qu’un mouvement national beaucoup plus vaste s’imposent pour envoyer le bon message aux dirigeants du pays.
Le 20 mai 1975 était un mardi, jour de travail pour le Parlement. Et c’est là-bas que les étudiants voulaient aller crier leurs griefs.
Selon Tchota Yadallee, il s’en est fallu, effectivement, de très peu que la masse des étudiants de l’Université rate vraiment le rendez-vous de cette manifestation historique. Et, modestement, soutient-il, “je crois avoir été déterminant dans la décision de l’Université d’y participer après avoir tant investi dans l’orientation du mouvement”.
“A l’Université, où le gouvernement ne manquait pas d’informateurs du pouvoir, ce ne fut que la veille que fut donné le mot d’ordre de grève pour le lendemain. Mais, ce fut non sans rebondissements. Rama Poonoosamy, devenu ensuite député- ministre, se défi nissant comme marxistes me prit de court. Prétextant une requête amicale, mais tout à fait insolite, il m’annonça : “On va animer la réunion et on te demande, au nom de l’unité d’action, de nous laisser faire. Toi, tu d’abstiendras de prendre la parole. Je tombe des nues, mais leur fais confi ance. J’accepte de ne pas y prendre la parole me disant qu’il tentait simplement de mettre en avant sa personne pour la gloriole.”
La Students Room de l’Université est bondée d’étudiants. L’ambiance est électrique. Le camarade Poonoosamy prend la parole et annonce que “tous les lycéens seront en grève illimitée à partir de demain matin, et convergeront vers l’Hôtel du gouvernement à pied. Mais, nous, à l’Université, avons bien évalué la situation et, étant donné que les examens de fin d’année arrivent les prochains mois, nous allons, par solidarité avec les collégiens, faire une grève symbolique d’une heure seulement, c’est-à-dire de 9 h à 10 h. Puis, nous allons reprendre les cours normalement. Je sursaute, complètement pris au dépourvu. Nous, universitaires, l’élite du système, qui avions initié tout ce mouvement qui entre dans sa phase décisive, allions comme ça abandonner la lutte et lâcher la main de tous ces petits adolescents qui demain seront sur l’asphalte à marcher kilomètre sur kilomètre sous le soleil jusqu’à Port-Louis ? “ “
Je me trouvais au tiers de la salle. Submergée au milieu de la foule, ma voix ne porterait pas. Mais il y a une table à côté. J’eus vite fait d’y grimper et dominer les têtes autour. Aussitôt mes premières syllabes de dénonciation de cette infamie prononcées, le brouhaha s’estompa net, et je lançais, péremptoire, un choix à l’assistance : “Que ceux qui veulent d’un arrêt d’une heure de cours, aillent se regrouper autour des dits ‘marxistes’ et que ceux qui choisissent la grève illimitée avec les lycéens se regroupent avec moi !” Et en une fraction de seconde, la masse d’étudiants présents migra, comme un seul homme, autour de ma plate-forme, laissant les ‘marxistes, parmi Rajiv Servansingh et Nikhil Treebohun, déconvenus, esseulés et déconfi ts dans leur coin. Consignes, piquets de grève et avertissements, voire menaces aux éventuels casseurs et non-conformistes, s’ensuivirent dans la minute et le lendemain nous étions nombreux à nous retrouver sur le pont !!!”
Il n’y a pas de doute ; l’énorme foule rassemblée le 20 mai 75 a changé le cours de l’Histoire du pays . “Tout ce qui a été gagné depuis a été le prix du sang que ces enfants de Mai 75 ont versé; (i) la fin de l’état d’urgence, le rétablissement des libertés fondamentales du citoyen confi squées depuis 1969 (ii) le rétablissement des élections législatives, municipales et villageoises (iv) le droit de vote à 18 ans et, surtout (v) l’Education gratuite.”
“Je suis fier de pourvoir dire que je suis de ceux qui, à l’Université et sur le terrain, ont fait ce qu’il fallait à ce moment historique”, conclut notre témoin.