Vingt ans après avoir soumis au programme Mémoire du Monde de l’UNESCO une série d’archives portant sur l’occupation française de Maurice, alors connue sous le nom d’Isle de France, et sur une partie de la période anglaise, Maurice en a fait de même le 18 mai dernier, Journée internationale des Musées, en y faisant inscrire cette fois-ci les documents relatifs à l’importation sous contrat de la main-d’oeuvre agricole indienne. A cette occasion, le ministre des Arts et de la Culture, Prithvirajsing Roopun, a procédé au dévoilement d’une plaque pour marquer cette nouvelle contribution mauricienne à Mémoire du Monde.
La série soumise en 1997 comprend des archives des premiers établissements français aux îles de France et de Bourbon, ainsi que dans d’autres îles de l’océan Indien, en Afrique et en Asie. On y trouve des documents de la Compagnie des Indes orientales sur la navigation, les pirates et les corsaires, la marine militaire et les batailles de l’océan Indien ainsi que sur les premiers colons européens dans cette partie du monde. Cette première contribution mauricienne s’est faite assez rapidement si l’on tient compte du fait que l’UNESCO avait mis en place le Programme Mémoire du monde seulement cinq ans auparavant, en 1992.
Le programme Mémoire du monde est né de la prise de conscience de l’état de preservation alarmant du patrimoine documentaire et de la précarité de son accès dans différentes régions du monde. La guerre et les troubles sociaux, conjugués à une grave pénurie des resources nécessaires aux activités de préservation et de conservation, ont ajouté à des difficultés vieilles de plusieurs siècles. D’importantes collections dans le monde ont souffert des dommages divers : pillage et dispersion, trafic illicite, destruction, locaux et financement inappropriés ont contribué à mettre ce patrimoine en péril. De nombreux documents ont disparu à jamais; de nombreux autres sont en péril. Il arrive heureusement que des documents manquants réapparaissent.
Bref, le programme Mémoire du monde vise à sensibiliser la communauté internationale à la richesse du patrimoine documentaire, à la nécessité d’assurer sa conservation pour les générations futures et à le rendre accessible à un large public. Ses quatre objectifs se déclinent comme suit : assurer la préservation du patrimoine documentaire d’intérêt universel et encourager celui d’intérêt national et régional ;
le rendre accessible au plus grand nombre, en faisant appel aux technologies les plus appropriées ; faire prendre davantage conscience aux États membres de l’Unesco de leur patrimoine documentaire et, en particulier, de ceux de ses aspects qui ont un intérêt du point de vue de la mémoire collective mondiale ; élaborer des produits derives bases sur ce patrimoine documentaire et à les distribuer à l’échelle internationale, tout en veillant à ce que les originaux bénéficient des meilleures conditions possibles de conservation et de sécurité.
Le comité consultatif international de Pultusk
Un comité consultatif international s’est d’abord réuni à Pultusk, en Pologne, en 1993. Il a produit un plan d’action aux termes duquel l’UNESCO joue le rôle de coordinateur et de catalyseur en sensibilisant les gouvernements, les organisations et fondations internationales, et en encourageant la formation de partenariats aux fins de mise en oeuvre des projets. Des sous-comités techniques et du marketing y ont été constitués. L’élaboration des principes directeurs en vue du Programme a démarré dans le cadre d’un contrat signé avec l’IFLA (Fédération internationale des associations de bibliothécaires et des bibliothèques), parallèlement à la compilation, menée par l’IFLA et le CIA (Conseil international des archives), de listes de collections de bibliothèques et de fonds d’archives endommagés de manière irréparable. Par l’intermédiaire de ses Commissions nationales, l’UNESCO a dressé une liste des collections de bibliothèques et de fonds d’archives en péril, ainsi qu’une liste mondiale des patrimoines cinématographiques nationaux.
Par ailleurs, plusieurs projets pilotes ont été lancés qui mettent à profit certaines techniques modernes pour reproduire des documents d’origine du patrimoine documentaire sur d’autres supports (ces derniers englobent, par exemple, un cédérom reproduisant un manuscrit du XIIIe siècle, « La Chronique de Radzivill » qui retrace les origines des peuples d’Europe, et Memoria de Iberoamerica, un projet d’archivage de journaux sur microfilms mené conjointement par sept pays d’Amérique latine). Ces projets ont permis d’élargir l’accès à ces éléments du patrimoine documentaire et ont contribué à leur préservation.
Le Registre de la Mémoire du monde
Les réunions du Comité consultatif international se sont, depuis lors, tenues tous les deux ans. A ce jour, de nombreux comités nationaux Mémoire du monde ont vu le jour à travers le monde. Le Registre de la Mémoire du monde — dont s’est doté le Programme, et qui est en quelque sorte l’aspect le plus connu du public — a été fondé à partir des principes directeurs de 1995 et s’est allongé à mesure que les propositions d’inscription ont été approuvées par les réunions successives du comité consultatif international. Cette liste des éléments du patrimoine documentaire identifiés par le Comité consultatif international et approuvés par le directeur général de l’UNESCO est en quelque sorte la « petite soeur » de la prestigieuse liste du patrimoine mondial culturel et naturel de l’UNESCO.
Toutes les collections du patrimoine documentaire répertoriées dans le Registre de la Mémoire du monde ont été identifiées par le comité consultatif international lors de ses réunions à Tachkent (septembre 1997), à Vienne (juin 1999), à Cheongju (juin 2001), à Gdask (août 2003), à Lijiang (juin 2005), à Pretoria (juin 2007), à Bridgetown (juillet 2009) et à Manchester (mai 2011). Lors de la réunion du comité consultatif international, réuni du 22 au 25 mai 2011 à Manchester, la directrice générale de l’UNESCO, Irina Bokova a approuvé l’inscription au registre de 45 nouveaux éléments du patrimoine documentaire. Après ces inscriptions, la liste du registre « Mémoire du monde » comprenait 238 éléments du patrimoine documentaire.
L’UNESCO lance chaque année un nouvel appel à propositions d’inscription au registre, et les candidatures sont examinées par le comité consultatif international, qui se réunit tous les deux ans.
La nouvelle inscription mauricienne sur l’engagisme
C’est en 2015 que l’UNESCO a recommandé que la documentation concernant l’immigration indienne sous contrat conservée à Maurice soit inscrite sur le Registre de la Mémoire du monde. Cette documentation, complète et unique, survole une « grande expérience » menée à l’île Maurice, au cours du 19e siècle, pour éprouver le nouveau type de main-d’oeuvre, ‘libre’, appelée à se substituer sur les plantations coloniales à la main-d’oeuvre servile fournie par la traite. C’est ainsi que quelque 456,000 travailleurs engagés de l’Inde débarqueront à l’île Maurice.
L’inscription de ces documents revêt une importance particulière, voire primordiale pour souligner le fait que l’« expérience » du recrutement contractuel a commencé à l’île Maurice et pas ailleurs. En fait, suite au succès qu’a connu la « grande expérience » l’engagisme a été reproduit dans d’autres parties du monde. L’inscription des documents de l’engagisme de la République de Maurice en 2015, a amélioré la visibilité du pays et de l’Institut Mahatma Gandhi au niveau international.
Il faut dire que les Archives de l’immigration indienne au Mahatma Gandhi Institute détiennent le plus grand dépôt de documentation sur le mouvement, à l’échelon mondial, des travailleurs indiens au 19e siècle, soit près de 2055 registres de papiers originaux qui sont d’une valeur historique inestimable. Ce patrimoine documentaire unique, qui couvre une période de 75 ans, contient de précieuses informations sur quelque 454 000 engagés indiens qui sont venus à Maurice de 1834 à 1910 et comprend de nombreux registres : arrivée, émigration et certificats de mariage ainsi qu’une collection de photographies des immigrants. Toutefois, ce n’est pas du jour au lendemain que ces registres sont passés sous la garde du MGI. Le transfert s’est fait en plusieurs étapes.
Le transfert des documents en plusieurs étapes
En 1951, toutes les correspondances concernant l’immigration indienne ont été transférées de l’ancien Bureau de l’Immigration au Mauritius Archives Department. Cependant, les autres registres (registres d’immigration/listes d’arrivée, certificats de mariage, le répertoire de photographies des immigrants), ont été laissés sous  la garde du Commissaire de l’Assistance publique. En 1973, suivant un accord culturel entre le gouvernement de l’Inde et le Gouvernement de Maurice, il a été décidé que tous les documents relatifs à l’immigration indienne seraient transférés du ministère du Travail et de la Sécurité sociale aux Archives publiques de Maurice et y resteraient jusqu’à ce que le MGI soit prêt à recevoir les dossiers, ce qui fut chose faite en 1978.
Les documents conservés aux archives de l’immigration indienne à Moka fournissent des informations sur l’histoire et l’origine des Mauriciens d’origine indienne, ce qui permet de comprendre, d’explorer et de mieux appréhender la complexité de la société plurielle mauricienne. Au MGI a été confiée la garde des documents de l’immigration indienne depuis 1978 et il responsable de la conservation à long terme, de la sécurité et de l’accessibilité de ces documents. L’institution a mis en oeuvre des mesures extrêmement efficaces pour préserver ces documents fragiles et uniques pour les générations présentes et futures. La préservation de ces documents est assurée par les conditions adéquates d’entreposage avec des niveaux acceptables de température, d’humidité relative, d’exposition à la lumière et la qualité de l’air, ainsi qu’une manipulation délicate, au recours à des systèmes de sécurité efficace et grâce à la numérisation.
Le MGI a également recours aux dernières technologies pour fournir l’accès à l’information contenue dans les documents et a, à ce jour, assuré l’entrée de plus de 350, 000 documents dans la base de données des Archives de l’immigration indienne. De ce fait, le MGI joue un rôle central dans la transmission de données certifiant l’ascendance indienne de tout postulant à la carte OCI offerte par le gouvernement de l’Inde depuis janvier de cette année.