Les énergies se concentrent cette semaine autour du projet de Musée intercontinental de l’esclavage dont le cabinet a annoncé la mise en oeuvre vendredi dernier, et pour lequel un atelier de travail et une série de consultations sont organisés. L’Université de Maurice a accueilli mardi un des trois volets publics de ces travaux avec à la fois une série de conférences qui ont permis de dresser un panorama des potentialités du projet, en soulignant notamment les liens régionaux, les sources comme la Baie d’Antongil et le patrimoine intangible qui en découle comme en témoigne Benigna Zimba pour le Mozambique ou encore le cas bien documenté du navire Le Saturne qu’a présenté Alain Romaine. Mais au-delà des sept conférences qui nourrissent la réflexion sur le contenu du futur musée, le volet consultatif s’est notamment caractérisé par la distribution d’un questionnaire à tous les membres de l’assistance à l’UoM, au Morne et à Ville-Noire… Distribué à chaque membre de l’assistance, le questionnaire devait permettre de cerner les attentes de base à l’égard de ce musée aussi bien sur le plan pratique (horaires, lieux, etc.) que sur les motivations, le lieu porteur de sens ou encore le contenu qu’il pourrait présenter. Une session de questions/réponses, animée par Daniela Bastien (MIE), a aussi permis à l’assistance de réagir et exprimer oralement ses attentes à l’issue des conférences. L’idée que le musée de l’esclavage soit un projet ancré dans les aspirations de la population est soulignée avec aplomb par l’historienne Vijaya Teelock qui a notamment présidé la Commission Vérité et Justice, organisme à l’origine de la première esquisse sérieuse de ce que pourrait être ce musée. En passant, Vijaya Teelock a repris et réactualisé ce premier document en collaboration avec Benigna Zimba, qui a apporté son regard de scientifique du point de vue du continent, notamment du Mozambique. Document qui a ensuite été examiné par le cabinet et approuvé vendredi dernier. Les consultations ont continué mercredi au Community centre du village du Morne, et hier au Community centre de Ville-Noire. Mais entre-temps et jusqu’au départ de Benigna Zimba et Chaplain Toto, maîtres de conférences en histoire, les ateliers de travail vont bon train entre toutes les parties prenantes du projet, experts, historiens, archéologues et autres scientifiques ou intellectuels spécialisés sur ces questions, avec une représentation équilibrée des organismes concernés, à savoir l’Université de Maurice avec le Centre de recherche sur l’esclavage et l’engagisme (CRSI, Centre for Research on Slavery and Indenture), le Centre Nelson Mandela, le Morne Heritage Trust Fund, le Mauritius Museum Council et bien sûr le ministère des Arts et de la Culture. Un bâtiment et un symbole Plutôt que de rendre compte des points de vue des seules personnes présentes à l’Université, nous reviendrons ultérieurement sur une synthèse des données recueillies dans ces trois lieux emblématiques des différentes facettes de l’histoire de l’esclavage – Le Morne pour le maronnage, Ville-Noire pour les premiers temps de l’esclavage et Port-Louis, où par exemple Decaen avait choisi le Caudan et l’île aux Tonneliers comme lieux de débarquement des navires négriers. Identifié pour ce musée intercontinental de l’esclavage, l’ancien hôpital militaire est tout d’abord le plus ancien bâtiment du pays, et mieux encore : Jayshree Mungur renchérit en précisant qu’il est le plus ancien bâtiment de la région. Aussi est-il le premier que Mahé de La Bourdonnais ait fait construire. Enfin, contrairement à ce que pourrait inspirer son appellation, ce lieu n’était pas seulement dédié aux soins des officiers et soldats, puisque comme le précise Vijaya Teelock, un de ses étages était réservé aux soins des esclaves. Abritant actuellement les bureaux de la DWC, ce bâtiment se trouve à mi-chemin des lieux de débarquement choisis par Decaen. Construit au XVIIIe siècle de la main des esclaves eux-mêmes, le futur musée lorsqu’il sera installé dans ce bâtiment, dans l’île Maurice du XXIe siècle, attirera naturellement le public captif de la capitale (actifs, résidents et touristes) dans ce quartier qui est déjà marqué culturellement par la présence du site de l’Aapravasi Ghat avec son superbe centre d’interprétation, ainsi que par le musée de La Poste et à quelques centaines de mètres celui du Blue Penny, ainsi que par les nombreuses activités commerciales du Caudan, avec les animations musicales et culturelles qui lui redonnent régulièrement un nouveau visage. Benigna Zimba a proposé un exposé particulièrement impressionnant et vivant, n’hésitant pas, quand nécessaire, à chanter ou mimer certains comportements pour décrire certaines situations. Ainsi a-t-elle particulièrement ému en évoquant une forme de résistance passive, physique, de nombre d’esclaves qui psalmodiaient une sorte de chant pour s’éviter de crier et ce faisant, d’exciter le bourreau qui risque de réprimer encore plus. Maître de conférences au département d’histoire de l’université Eduardo Mondlane à Maputo, Benigna Zimba est un spécialiste des questions touchant aux femmes et au genre, au commerce, à la traite négrière, à l’esclavage, l’histoire orale, la mémoire et la culture ainsi que l’éducation tertiaire en Afrique. Elle a notamment été conseillère spéciale auprès de la présidence de la République de son pays, et vice-présidente du comité scientifique sur la Route de l’esclave émulée par l’Unesco. Résilience mémorielle Pour son intervention, cette enseignante née s’est penchée sur l’héritage de l’esclavage en son pays, qui l’a amenée par exemple à rencontrer des descendants de marchands d’esclave, des descendants d’esclaves qui véhiculent dans leur vie quotidienne des traces et vestiges de la vie de leurs ancêtres… Si elle montre les lieux où les personnes asservies étaient acheminées, vendues et embarquées pour Zanzibar ou d’autres ports de l’océan Indien, elle s’est surtout penchée sur les pratiques qui résultent de cette histoire douloureuse et a invité l’assistance en toutes circonstances à veiller à transformer cet héritage négatif en positif… comme le font les artistes avec une musique alerte même lorsqu’elle parle de tristes faits, ou encore à travers ce colorant naturel, rouge ou orange, dont on teint les vêtements et certains paniers, etc. Elle montre cette fontaine qu’a fait ériger une descendante, là où son grand-père a été capturé. La chercheuse a dû faire preuve de patience et de ténacité avant d’être autorisée à filmer ou photographier certains lieux, personnes ou objets… Ainsi en a-t-il été d’un cimetière, d’un booklet ancien écrit en arabe ainsi que de descendants d’une dynastie royale. Elle évoque des personnages qui assument fièrement le fait d’être descendants de marchand d’esclaves, ou encore des systèmes de servage ou d’appartenance d’un peuple à un autre. Elle évoque aussi quelques rituels où l’on honore les ancêtres, d’un jardin de la mémoire disposant d’un certain nombre d’artefacts, où l’on reconstitue la vente des esclaves, avec ses différents protagonistes de la victime au colon portugais en passant par le marchand… La journée a commencé par un rappel de Jimmy Harmon, directeur du Centre Nelson Mandela, sur les étapes qui ont mené depuis les revendications des frères Michel, jusqu’à nos jours et à ce projet de musée, en passant par la Commission Vérité et Justice et tout ce qu’elle a permis de reconnaître, et donc assumer face à certaines attitudes de déni ou d’indifférence. « Si la commission Vérité et Justice établit un lien direct entre l’esclavage et la communauté créole, ses rapports concernent tout le monde, car engagés et esclaves ont eu les mêmes patrons à travers le temps. De toute façon, pour comprendre l’histoire de ce pays, on ne peut ignorer ni la période de l’engagisme, ni celle de l’esclavage qui sont étroitement liées, et sur lesquelles subsiste une grande ignorance, même parmi les intellectuels… » Si l’aspect mémoriel de ce musée veut que l’on mette la vérité au jour, que l’on honore les victimes (etc.), « il ne s’agit pas d’en faire un lieu de souffrance, mais plutôt un lieu qui vous fait vivre une expérience et vous transforme quand vous en sortez… » À l’instar du musée de l’apartheid à Soweto, où chaque visiteur est tenu de choisir la file qui correspond à la couleur de sa peau… La matrice et la culture vivante Alain Romaine est revenu sur l’idée de la reconstitution du navire négrier Le Saturne, dont on a pu documenter l’existence de manière très complète, aussi bien sur sa construction, sa nature, ses avaries, que ses deux expéditions de Port-Louis à Maputo en ce qui concerne l’océan Indien. Construit à Nantes en 1786, Le Saturne a fait une première expédition en 1792 avec 441 Noirs à bord, et l’année suivante, avec 515 Noirs, avant d’être vendu et condamné. Pourquoi est-il si important de reconstituer concrètement les conditions du transit ? Le conférencier cite Raphaël Confiant à ce propos (le créole comme héritier d’un viol originel qui fonde son existence) et présente la cale du négrier comme le lieu de naissance du peuple créole… l’endroit confiné où toute une vie se rejoue. Alain Romaine compare aussi le négrier à une prison flottante où cohabitent monde libre (sur le pont) et captifs. Cette matrice infernale et meurtrière se doit de figurer dans le futur musée de l’esclavage. L’archéologue Jayshree Mungur Medhi a présenté pour sa part le complément direct du musée, le musée vivant et de plein air qui devrait prendre place sur le site du paysage culturel du Morne… Elle fait remarquer qu’au Morne en lui-même et à sa zone tampon, il faut ajouter le village du Morne qui demeure très important, même s’il ne fait pas partie de la zone tampon ! Pour la jeune femme, toute la problématique consiste à valoriser ce paysage sans le dénaturer dans un esprit de durabilité. Aussi pour comprendre ce site, invite-t-elle à distinguer patrimoine mort (comme le cimetière oublié par exemple) et patrimoine vivant comme le paysage, le lagon, le patrimoine naturel et les activités de ses habitants. Elle signale les recherches archéologiques réalisées, minimes en regard des différents sites qui devraient être fouillés (Le Morne, Trou-Chenille, Cimetière, Dilo-Puri, Cité-Macaque, etc.). Jayshree Mungur insiste sur le caractère éminemment vivant du site du Morne qui ne demande qu’à être valorisé : la mémoire orale des marrons, les habitants qui font le séga traditionnel et sont charbonniers, pêcheurs, etc. Au-delà du monument aux esclaves, le visiteur doit pouvoir y vivre une expérience, retrouver une émotion… et ne pas être obligé de se rendre au marché de Port-Louis pour acheter de l’artisanat !