Sophie Le Chartier a mené pour le compte de la Commission Justice et Vérité une étude sur les mutations sociales qui se sont produites à partir des années 60 à La Mivoie entre Grande-Rivière-Noire et Petite-Rivière-Noire. Lors de son exposé le 2 août dans le cadre d’un atelier de travail sur l’histoire et le patrimoine, elle s’est particulièrement penchée sur la mémoire orale qui est attachée aux lieux de cette région et à l’éclairage qu’elle apporte sur les modes de vie et mutations sociales qui ont accompagné le passage de la vie en “camps” à la cité EDC de la Mivoie.
Les anciens ont une connaissance de leur environnement et de la géographie fort différente de ce que la signalétique et les infrastructures actuelles nous apprennent. Ainsi se souviennent-ils clairement des noms des différents camps qui étaient installés en de nombreux points de la région. Les témoignages recueillis ont permis de comprendre que la cité de La Mivoie – ou cité EDC de Grande-Rivière-Noire – recouvre une identité collective particulièrement forte, dont les notions de propriété privée et d’individualisme sont absentes. La chercheuse évoque à ce propos une organisation quasi clanique avec une conception élargie de la famille et des espaces communs où chacun a construit son habitation.
La disparition rapide des camps à partir de années 60 et l’implantation progressive de morcellements constructibles font que les habitants de cette cité ont peu à peu profondément modifié leur relation à leur environnement. Des espaces où ils pratiquaient alors l’élevage, l’agriculture, la cueillette et la chasse ont été peu à peu urbanisés. La consommation de masse a donc progressivement remplacé le respect de la nature pourvoyeuse de nourriture et de plantes médicinales.
L’étude a permis de rechercher l’origine des noms de différents lieux tels que le Pont Misel, le Kanal Maraz qui bordait le jardin d’un “bonom maraz” ou encore le Basin zigret auquel plusieurs légendes liées au marronnage ou à une sirène sont attachées. Kan Kadoc, Kan Listo, Kan Laserp, Kan la Salinn, Kan Dharma… Tous ces noms de lieux ont une origine et une explication qui enrichissent considérablement la lecture de la géographie locale et permettent de comprendre quelles activités humaines animaient la région.
Mémoire et patronymes
Si ces lieux n’existent plus, leur mémoire subsiste et Sophie Le Chartier estime qu’elle devrait être entretenue et transmise aux nouvelles générations sous la forme d’un musée d’histoire locale assorti d’activités pédagogiques et d’un livre. Elle suggère d’explorer l’histoire des établissements dans la région et de mener des études archéologiques et anthropologiques qui permettront de véritablement faire parler ces lieux et d’imaginer plus clairement le passé de cette région.
La chercheuse a fait remarquer en préambule à son exposé que les notions culturelles sont le plus souvent exclues des considérations liées au concept de “développement durable” tant vanté depuis le premier sommet de Rio de 1992. « When using this concept in global discourses, explique-t-elle, people tend to focus on three dimensions of development exclusively, namely : economic, social and ecological. While these three facets are universally established, the cultural dimension of sustainable development, on the other hand, is undermined. » L’étude de l’évolution de la région de La Mivoie permet de montrer comment les savoir traditionnels se sont transmis et transformés et à quelles mutations les populations ont dû s’adapter. Sophie Le Chartier dit encore : « Development is a process that takes place within a cultural matrix that affects this process and vice versa. Cultural changes are known to be one of the signifiers of development. Culture is at the core of sustainable development and this dyadic relationship cannot be ignored in a pluriculturcal society like Mauritius. Cité La Mivoie showcases the effects of development on local communities’ cultural fabric. »