Guy Mérite est un des rares Mauriciens qui s’est efforcé, comme ses ascendants (dont les premiers sont arrivés dans l’île plus de deux siècles de cela, embarqués de force sur les négriers) qui ont survécu au régime servile de l’époque coloniale, de conserver, en dépit de maintes sollicitations et tentations à s’en défaire, le patrimoine familial constitué par leurs ancêtres au lendemain de leurs affranchissements de l’esclavage et de l’apprentissage. L’élément le plus probant de ce patrimoine familial est l’accès à la terre qui, malheureusement, dans la majorité des cas qui nous concernent, a filé entre les doigts d’autres familles. Pour diverses raisons, ils n’ont pu résister aux offres des acquéreurs soucieux de grossir leur patrimoine.
C’est ainsi que le 24 février 1847, Azor Dambel et Clarisse Tranquille, les lointains aïeux de Guy Mérite achètent d’Antoine et de Sophie Maurel “une portion de terrain, habitation de la contenance d’un arpent sise au quartier des Pamplemousses Sud au lieu dit Le Moulin à Poudre, et abornée comme suit : vers l’Est par le Sieur Joseph Emmanuel, sur quarante-quatre perches, seize pieds, formant avec la précédente limite un angle de quatre-vingt-trois degrés cinquante minutes; vers l’Ouest par le Sieur Paul Melin sur quarante-quatre perches quatorze pieds; vers le Nord par Madame Bouchet sur deux perches cinq pieds un balisage de douze pieds entre.”(1)
Azor Dambel, natif de Madagascar (il est né en 1800), est maçon et Clarice Tranquille (née aux Pamplemousses en 1807) est couturière de son état (2). L’acquisition mentionnée plus haut est “faite aux charges ordinaires et de droit et en outre moyennant la somme de cent piastres”, et reviendra, après le décès du couple, et selon les dispositions de la loi, “aux mineurs Roméo, Volcy, Héloïse, Marie, Eliza et Louis”qui sont “leurs enfants naturels”.(1) La transaction a lieu chez Me Frédéric Langlois, notaire. Au moment où a lieu l’acquisition, Clarice Tranquille est âgée de 38 ans (ayant 17 ans en 1826), Roméo a 19 ans (étant né le 18 juin 1828), Volcy a 18 ans (né le 6 décembre 1829) et Héloïse a 13 ans (née le 7 août 1834) alors que Marie, Eliza et Louis sont encore enfants. (3)
Le petit domaine est passé aux Minator et aux Mérite à la faveur des unions conjugales sur plusieurs générations – Eliza Tranquille épousant Minator/Zamor donne naissance à Julien Noël Minator qui, à son tour, épouse Marie Léticia Alphonse et engendre Clémencia Minator. Cette dernière épousera Auguste Mérite, et de ce mariage naîtront trois fils – Michel, Jérôme et Guy. Entre-temps, le domaine a grandi pour atteindre 2 arpents, et sous Auguste Mérite le domaine a grandi avec l’achat d’un demi arpent de terre adjacent. Puis, à environ une centaine de mètres plus loin, les Mérite ont acquis un arpent supplémentaire. Les Mérite possèdent aussi des terres à Notre Dame, Montagne-Longue, et à d’Epinay. Toutes les terres sont sous cannes et légumes. C’est non sans fierté que Guy Mérite clame son appartenance à cette ascendance qui a su, non seulement conserver ce patrimoine familial, mais encore le consolider.
Ouvrons une parenthèse pour quelques observations sur le couple Eliza Tranquille/Minator (Zamor). D’abord, dans les documents officiels, on y voit le patronyme Zamor accolé au nom de Minato et ensuite on peut lire “de Pondichéry”. S’agirait-il de son pays d’origine? D’autre part, une pièce d’état civil a mal transcrit le nom ‘Tranquille” dans le cas d’Eliza faisant d’elle “Eliza Gamelle”. Enfin, ce couple a donné naissance à trois fils – le fils Noël Julien Minator a deux frères, Léon et James.
Julien Minator assure la transmission du patrimoine Dambel/Tranquille
La propriété acquise par le couple Azor Dambel/Clarice Tranquille est bien gardée et transmise par Eliza Tranquille aux Minator, lesquels la transmettra plus tard aux Mérite dont les descendants auront eu le mérite de l’avoir bien gardée et fait croître. En épousant Noël Minator (arrière-grand-père de notre interlocuteur Guy Mérite), Eliza passe son patrimoine à la progéniture issue de ce mariage, notamment Julien Minator. Eventuellement, ce dernier le passera à ses enfants nés de son mariage avec Léticia Alphonse – nommément, Clémencia, Eliane et Raphaël. Les deux derniers mourront sans laisser de postérité.
Léticia Alphonse, l’épouse de Julien Minator, jouit d’une certaine notoriété dans la mémoire familiale des Minator et des Mérite (chez ces derniers via le mariage de Clémentine, la fille de Julien et Léticia, avec Auguste Mérite). Elle est la fille d’une dénommée Boodhoo, originaire du Bengal. Elle a fait un séjour à l’île de la Réunion dans les premières années du 20e siècle, selon les souvenirs qu’en a gardés notre interlocuteur Guy Mérite qui tient cette information du passeport que ce dernier a eu l’occasion de tenir entre les doigts (document hélas disparu, comme tant d’autres pièces d’archives familiales du pays). Sachant lire et écrire, Léticia Alphonse trouve de l’emploi comme bonne auprès des responsables de l’Observatoire Royal Alfred aux Pamplemousses, dont A. Walter qui est le directeur adjoint en 1901. (4)
Julien Minator et Léticia Alphonse, lettrés, ont sans doute été un maillon essentiel dans la conservation et la transmission du patrimoine hérité de leurs aïeux Tranquille/Dambel. Mieux encore, ce couple (Julien, comme Léticia, sait aussi lire et écrire et signe ses correspondances et documents officiels, y compris une pétition adressée au gouverneur Sir Henry Hesketh Bell en décembre 1916) saura utiliser les moyens dont il possède pour assurer la scolarisation de leurs enfants.  Qui a dit que l’avoir, le savoir et le pouvoir sont interconnectés ? Guy Mérite conserve religieusement les certificats obtenus par les enfants du couple Minator – Noël qui réussit son Standard I en 1895 à l’âge de 10 ans et son Standard III en 1897 à l’âge de 12 ans ; Marie Clémencia qui réussit son Standard III en 1905 à l’âge de 10 ans ; Raphaël qui réussit son Standard III en septembre 1914 à l’âge de 12 ans et son Standard IV en septembre 1916. Les enfants fréquentent l’Arsenal Road Government School et les certificats sont émis par le département de l’instruction publique.(5) C’est peut-être élémentaire, mais c’est un bel effort à une époque où la scolarisation est plutôt la chasse gardée d’une élite. Peut-on aussi soutenir le fait que l’instruction favorise une gestion intelligente et saine du patrimoine ? Ce n’est pas Guy Mérite, lui qui aura la chance de suivre un stage en  coopérative et en agriculture à l’Université de Maurice et le parfaire dans une université catholique au Lesotho, qui dira le contraire (6) Lui qui a collaboré corps et âme au projet « Origines » du Centre Nelson Mandela pour la Culture Africaine (4) et qui, fort de sa formation dans le domaine agraire, juge impensable l’abandon de la terre de ses ancêtres, une culture qu’il ne manque d’inculquer à ses proches.       
L’aïeul Julien Minator a plusieurs balles à son fusil
L’aïeul Julien Minator ne se contente pas de vivre et de faire vivre sa famille de la seule exploitation de la terre familiale. Il diversifie ses activités économiques en s’adonnant à l’élevage, comme en témoigne ce partenariat qu’il signe avec la veuve Gopalchun:
“Rivière des Citrons
Ce 11 janvier 1914
J’ai reconnu d’avoir pris à Vve Gopalchun une génisse de la couleur blanche et quelques taches rouges à la tête et trois chèvres, deux de la couleur rouge et blanche et une toute grise et un bouc tout rouge pour nourrir de moitié.
Echu le 11 janvier 1914
Approuvé Julien Minator.”
Julien Minator est si performant en le domaine qu’en 1928 il en obtient une reconnaissance officielle en tant que cow-keeper.(7) Il est surtout charpentier de profession, mais il a une passion pour le “sport des rois” – la chasse qu’il pratique à ses heures libres. Il s’armait de son fusil et de son fanal pour aller, de nuit, chasser des lièvres. Il en avait suffisamment pour aller les vendre au marché de Port-Louis et, de l’argent obtenu, s’approvisionner pour la famille. Les anecdotes tirées de ses parties de chasse sont bien connues chez les générations ultérieures.
Julien Minator portait deux sortes de balles pour armer son fusil – du plomb pour le gibier et du sel pour se défendre contre une agression humaine. Un jour la police l’a suivi pour lui prendre la main dans le sac pour braconnage. Il s’en est tiré en faisant feu (avec la balle de sel) sur l’un des policiers, l’autre ne demandant pas son reste pour prendre la poudre d’escampette. Le lendemain de l’incident, le chef de police lui demande s’il connaît celui qui a “salé” un de ses policiers, à quoi Julien Minator rétorque :”Je ne sais pas, je ne sors pas le soir!”
Lors d’une de ses sorties de chasse, Julien Minator fusille un lièvre à la lisière séparant Morcellement Saint André et Beau-Plan. Dans son sommeil le soir, il voit en rêve un“gros bolomme français”, qui lui dit: “Bolomme, kotte to ti touille sa lièvre-là, alle fouiller et to pou gagne ène marmite rempli eke l’argent ki to pou capave servi pou tou to postérité.”Trois soirs de suite, il fait ce rêve, mais n’obtempérant pas, le “gros bolomme français” lui lance la marmite (dans son rêve) en lui disant qu’il croupira dans la misère.
Mais cette prophétie ne se réalisa pas car le terrain de la famille demeurait et nourrissait son beau monde. Toutefois, il paraît que les propos du “gros bolomme français” étaient vrais car, en 1946, des Français sont venus fouiller à l’endroit indiqué et ont eu le trésor. Guy Mérite n’en a cure de ce trésor, mais dans son patrimoine personnel il conserve deux pièces qui pour lui valent tout le trésor du monde – à savoir, les lunettes que portaient son illustre grand-père Julien Minator ainsi que les gâchettes de son fusil de chasse. Ces lunettes qui lui faisaient découvrir les merveilles de ce monde et étaient un complément utile à sa vie de chasseur.
Comment les Minator entre en alliance avec les Mérite
Les Minator entrent donc en alliance avec les Mérite au moment où Auguste Mérite épouse Clémencia Minator, duquel mariage naîtront trois fils – Michel, Jérôme et notre interlocuteur, Guy Mérite. Ce dernier a retracé la migration de ses ascendants Mérite du district de Flacq à l’est aux districts de Rivière-du-Rempart et de Pamplemousses au nord. En effet, au 19e siècle, les Mérite s’enracinent d’abord à Trois Ilots, Flacq. Ils sont affectés sur la propriété du Dr J,P.P. Castera dans ce district. (4) L’ascendance remonte à Cécile Mérite (recensée en 1826) qui donne naissance à Jonasse Mérite (1815-1858). En fait, Jonasse Mérite est membre d’une nombreuse fratrie qui comprend les dénommés (leur âge en 1826 est indiqué entre parenthèses) – Emilien (17 ans), Alacindor (15 ans), Anaïs (13 ans), Joslin (4ans), Ferdinand (2 ans) et Edmond (1 mois). (8) Jonasse Mérite (11 ans en 1826) épousera plus tard Polixène Adélaïde (serait-elle liée avec les Adélaïde recensés sur la propriété de Caldera en 1832?), de laquelle union naîtra Georgin Mérite. Ce dernier, laboureur sur la propriété de Cottry à Trois Ilots, Flacq, épouse Clémentine Souci (née le 15 février 1827) et accueille leur premier-né en 1850, qu’il nomme Georges. C’est après la naissance de ce dernier que Georgin Mérite et sa petite famille vont s’installer sur la propriété de Schoenfeld à Rivière-du-Rempart où leur naîtra, en 1858, Charly. Charly pratiquera le exercera le métier de basket hawker.
Même si les Mérite ont émigré vers Schoenfeld au nord, ils gardent contact avec leur racine flacquoise où Georges, l’aîné de Georgin et de Clémentine, va chercher chaussure à son pied – la dulcinée se nomme Marie Lucie Marouvane et habite à Trois Ilots, Argy, Flacq. Cette dernière est de huit ans plus jeune que George, étant née en 1858. Ses parents sont Paul Marouvane et Marie Ernestine (cette dernière est native d’Olivia, Trois Ilots, Flacq). Au moment de son mariage, Georges Mérite détient un permis de “Hawker & Basketmaker”, portant ainsi une double casquette qui lui permet de nourrir la nombreuse progéniture que génère son couple. Ces enfants se nomment Georgin, Marie Elfrida, Marie Lucie, Marie Iliana, Marie Auguste, Eliza, Louis Auguste, Marie Julia et Auguste.
Il est notable que dans certains documents, Georges Mérite est présenté comme un Indian Hawkerou l’Indien. C’est comme l’Indien Georges Mérite qu’il signe un bail avec Noël Couve, président de The Ile d’Ambre Sugar Estates Company Limited, pour l’exploitation en cannes d’”une portion de terre de la contenance de trois arpents et cinquante perches située au quartier de la Rivière-du-Rempart.”(9) Guy Mérite pense que son grand-père Georges se serait fait passer pour l’Indien pour se faciliter l’accès à la terre. “Guy Mérite feels that his grandfather may have taken on this identity to be able to obtain land.”(2) Il est certain que cette stratégie s’est révélée payante. “Guy Mérite’s grandfather also bought land on Schoenfeld Estate in Rivière du Rempart and grew sugarcane, land which is still in the possession of the Mérite family.”(Idem)
Donc, suivant le mariage d’Auguste Mérite, le benjamin de Georges, avec Clémencia Minator (1884-1973) de la Rivière-des-Citrons, Pamplemousses, que l’alliance entre les Minator et les Mérite se mettra en place et que ces derniers deviendront également les gestionnaires du patrimoine foncier des Minator aux Pamplemousses, comme signalé au début de ce document. Avec l’union d’Auguste Mérite et de Clémencia Minator se constitue un croisement généalogique qui lie les deux familles à une ascendance qui remonte, d’une part, au couple Azor Dambel/Clarisse Tranquille établi au domaine de François Tranquille Allendy aux premières décennies du 19e siècle, y vivant la période précedant l’abolition de l’esclavage ainsi que la transition menant à l’extinction définitive du régime servile, et, d’autre part, avec les Mérite qui, eux, vivent les heures prochaines de la libération dans le district de l’est où ils servent sur la propriété de J.P. Castera