À peine s’était-elle remise de la perte de 500 de ses habitants emportés par une épidémie de la variole que l’île Maurice, alors colonie britannique, sera frappée par l’un des cyclones les plus dévastateurs de son histoire. Cette nuit du 29 avril 1892, de triste mémoire, comme si La Faucheuse avait résolu de jeter son dévolu sur l’île, 1 200 personnes perdirent la vie, des habitations détruites, des navires engloutis, les chemins de fer bloqués… Avec des rafales supérieures à 156 milles/h, la capitale ne fut pas épargnée, le violent cyclone provoquant de lourds dégâts. Le bilan matériel et humain étant catastrophique, et ne pouvant gérer seule un tel désastre, l’île Maurice fera appel à l’aide britannique..
Le 30 avril 1892, au matin, les habitants, après une nuit blanche traversée de puissantes rafales, ne peuvent que constater l’ampleur des dégâts et dresser le bilan qui s’avère désastreux : 1 200 décès, 5 000 blessés, 15 000 sans-abris et des bâtiments détruits. Les habitants de Port-Louis sont les plus affligés (avec ceux du Nord) au lendemain de la catastrophe. En quelques heures seulement, édifices et maisons ont été ravagés, les plus solides monuments même n’ont pu résister aux vents violents. Ailleurs, dans l’île, surtout dans le Nord, le bilan matériel est aussi lourd : frêles maisons vite emportées par les rafales, champs agricoles et de canne dévastés, usines sucrières sérieusement endommagées…
Pour les habitants de l’île, la stupéfaction est totale : ce phénomène s’est produit à la fin du mois d’avril, alors qu’aucun cyclone ne s’est jamais formé après le 12 avril ! Ils n’en reviennent pas, les cyclones d’ordinaire surviennent plus couramment de décembre à mars ! Rien ne présageait donc une tempête à cette date et d’une telle ampleur et d’une telle violence. D’autant plus que les jours précédents, le samedi 29, les observations météorologiques indiquaient bien qu’une forte perturbation passait au nord de l’île, mais comme le vent soufflait du nord-est à Port-Louis, il ne semblait pas que la colonie fût menacée. Alors, un temps pluvieux certes, mais le soleil sera fidèle au rendez-vous après !
C’était sans compter la ténacité du cylone. Dès le 27, le Dr Meldrum, alors directeur de l’Observatoire, envoya une note à la presse locale, dans laquelle il disait, en substance, qu’il y aurait mauvais temps. Le savant, qui a étudié tout particulièrement les cyclones de l’océan Indien, expliquait lors du Standing Committee du 5 mai 1892 que « …from the veering of the wind, and knowing that the barometer was falling slightly, the conclusion was, as in many similar cases, that there was a cyclone away to the northward of the island and that it was travelling from the north-eastward to the south-westward. But considering that it was the 27th of April and that no hurricane had ever been experienced in the colony later than the 12th of April, and considering also that almost every year there have been cyclones away to the northward of the island long after the 12th of April for the hurricane season in the South Indian Ocean is not over till towards the end of May, I came to the conclusion on the 27th that there was no danger…». En ce temps-là, la colonie avait un système de communication rudimentaire : « We have no communication with Rodrigues, Diego Garcia, St-Brandon or Bourbon. Storm warnings in this colony depends upon a special knowledge and experience of the tropical cyclones of the south indian ocean and not upon telegraphs receives from other stations », expliquait-il.
Au milieu des décombres, gisent des centaines et?des centaines de morts
Bientôt, le temps se gâte. Le cyclone, dont le centre était passé à six milles de l’Observatoire va graduellement s’intensifier. Le baromètre se met à baisser avec une rapidité inquiétante. Un calme plat et de mauvais augure imprègne l’île qui n’échappe pas à l’intuition et la sagacité du Dr Meldrum. Il se rend vite compte qu’une catastrophe s’annonçait. Avec célérité, il prend le parti d’envoyer des télégrammes à partir de l’Observatoire pour avertir les navires en rade qu’ils devaient prendre des précautions.
La baisse s’accélérant, et la direction du vent demeurant constante au nord-est, il devenait évident que le centre du cyclone s’avançait directement sur l’île. L’appareil télégraphique s’affole et reste muet, de fortes rafales avaient déjà emporté les fils. Le seul moyen de communication dont il disposait était coupé ! A la station ferroviaire, les gens sont inquiets, pas de train à la gare ni à l’horizon, ils ne savent pas encore que le pays étaient en état d’alerte cyclonique. La plupart d’entre eux vont y ont passé la nuit… dans la tourmente.
Le cyclone se déchaîna ce soir-là dans toute sa fureur laissant décès et désolation après son passage. Une nuit cauchemardesque pour les habitants. Dès le matin, la colonie organisa les premiers secours par les autorités et des bénévoles. Ils ne savent pas ce qui les attend, on imagine leur effarement devant le triste tableau qui s’offrent à leurs regards : une peu partout, au milieu des décombres, gisent des morts et les gémissements des blessés fusent de part et d’autre.
Selon l’Officier Administrant du gouvernement :”The first duty was to see that those who were still alive should be brought out of the ruins. The next duty was to see that the dead should be buried properly.” Et il ajoutera lors de l’Assemblée législative :?“The next point to be seen to was to feed the numbers of people who were houseless and who were thrown all of a sudden from comparative comfort into the most abject misery and distress. I ascertained that this colony had enough rice, enough food for the next four months and that, therefore, with all that we had suffered we should not have famine at our door.”
Le bilan matériel est sans précédent. Comme si Maurice aura connu une guerre, ou plutôt la seule forme de guerre que l’île mène — contre les éléments ! Dans le port, des navires endommagés. Plus loin dans l’île, de vastes plantations de cannes à sucre ont été anéanties, des bâtiments commerciaux dévastés. Les infrastructures de transport ont aussi été durement touchées. Le cyclone du 29 avril a mis à terre des centaines d’arbres. Le secteur de la pêche a été un des plus gravement perturbés, notamment des embarcations démembrées ou littéralement détruites, du matériel de pêche brisé.
Confrontée aux conséquences de cette catastrophe naturelle, la colonie n’avait pas d’autre choix que de faire appel à l’aide britannique en contractant un emprunt de £ 800 000. Entre-temps, les dommages causés par ce cyclone en 24 heures ont été tellement importants qu’il a fallu avoir recours à des mesures inhabituelles. “The fishermen will, by being empowered for one month to fish in the Government Reserves, have a means of livelihood given to them, and at the same time they will be able to supply food or to increase the supply of food in very many parts of the Colony. Again, by allowing people to go into the Pas Géométriques, which have not been leased, and, therefore, not interfering in any way with private rights, it will probably enable many poor persons to gather wood which has fallen and with that wood to rebuild their huts.”
Même si d’importantes mesures seront prises afin de subvenir aux besoins de la population de cette importante colonie britannique, pour les colons, le cyclone de 92 restera longtemps gravé dans les mémoires et dans notre histoire.