L’île Plate fait l’objet d’un programme de recherche multidisciplinaire depuis 2015, dans lequel sont mises en œuvre des fouilles archéologiques et, bien sûr, des recherches historiques dans les archives de différents organismes concernés par l’histoire de l’engagisme. L’Aapravasi Ghat a rassemblé dans un petit livre richement illustré l’essentiel de ce qu’il faut savoir de l’histoire de cet îlot depuis qu’il est devenu une quarantaine en 1856. Le bureau exécutif de l’Aapravasi Ghat a approuvé le projet de déposer une demande de classement de ce site au patrimoine mondial dans le sillage de celui de l’ancien dépôt de Trou Fanfaron. Mais le lancement de ces démarches est suspendu à un premier classement au patrimoine national, en cours au National Heritage Fund…

Flat Island, a history of quarantine in Mauritius est le titre que Christelle Miao Foh a choisi pour le livre édité par l’Aapravasi Ghat, pour rassembler l’essentiel de ce qu’il faut savoir de l’histoire de cette quarantaine, installée sur le plus gros îlot du lagon mauricien, ainsi que gravures, plans et autres documents, qui ont été rassemblés à cette fin. L’état d’origine et la quantité des infrastructures que l’île Plate abrite la rendent tout à fait éligible pour intégrer l’ensemble des sites classés patrimoine mondial dans le sillage du dépôt de Trou Fanfaron. Et si l’idée en est aujourd’hui acquise à l’Aapravasi Ghat, elle est maintenant conditionnée par la célérité avec laquelle le National Heritage Fund (NHF) procédera à son classement au patrimoine national, étape obligatoire avant de pouvoir briguer une reconnaissance de l’Unesco. Depuis 2015, l’île Plate fait l’objet de recherches archéologiques approfondies menées par l’équipe de Krish Seetah, de l’université de Stanford, avec la contribution des National Park Conservation Services et du Forestry Service.

Menace épidémique

L’étude des infrastructures de la quarantaine de l’île Plate permet de dévoiler un volet crucial de l’histoire sanitaire de Maurice, avec en filigrane la tragédie des grandes épidémies qui ont affligé la population au XIXe siècle et des moyens mis en œuvre par le gouvernement colonial pour y remédier. Située à douze kilomètres au nord de Maurice, l’île Plate est, avec une surface de 253 hectares, le plus gros des îlots qui entourent l’île principale. Son emplacement et sa taille en font un site idéal pour assurer le confinement et l’isolement des passagers des navires suspectés de porter une maladie contagieuse. Christelle Miao Foh indique, par exemple, que dans les années 1860, on estime à 20% la proportion de la population qui meurt de choléra, de malaria ou de variole ! Pourtant, Maurice est alors un port commercial majeur, un carrefour incontournable sur les grandes routes maritimes et un lieu d’immigration en vue, notamment pour les travailleurs sous contrat que les plantations sucrières recrutent massivement.

Alors que l’industrie sucrière mauricienne avait un grand besoin de main-d’œuvre nouvelle pour remplacer les esclaves que l’abolition en 1835 a libérés, l’afflux vers Maurice de navires remplis de deux cents à quatre cents passagers est aussi perçu comme une menace épidémique majeure par les autorités sanitaires. Aussi, les travailleurs engagés embarqués qui viennent de milieux d’origine aux conditions de vie précaires étaient-ils particulièrement susceptibles de contracter des maladies avant de franchir le kala pani. Au XIXe, Maurice a connu cinq épidémies majeures de choléra : en 1819, 1854, 1856, 1859 et 1862 !

Différents lieux de quarantaine ont été identifiés à Bell Buoy, sur l’île aux Tonneliers, l’île aux Bénitiers, dans l’estuaire de Grande-Rivière-Nord-Ouest et plus tard à Pointe-aux-Canonniers, mais très vite avec l’accroissement du nombre de navires arrivant à Port-Louis et la flambée des épidémies, l’île Plate avec son îlot attenant de Saint-Gabriel a été préférée à l’île aux Tonneliers et l’île aux Bénitiers, pour sa taille et son isolement, adaptés à l’accueil des travailleurs indiens. La terrible perte de 284 migrants en 1856 fait que l’importation de main-d’œuvre a été interrompue en avril 1857 jusqu’à ce que l’île Plate soit dotée des infrastructures nécessaires pour accueillir et soigner les nombreux passagers des navires.

Quarantaine idéale…

Une commission d’enquête a aussi permis de définir de nouvelles lois pour réglementer la prise en charge sanitaire des arrivants sur les bateaux et à terre. En quatre ans, l’essentiel des infrastructures de l’île Plate ont été construites, des cahutes et maisons permettant d’héberger de 400 à 600 passagers en quarantaine — soit l’équivalent de deux navires — le personnel médical et les officiers coloniaux, le site de débarquement sur la côte est équipé en plus d’un sémaphore pour assurer les communications, puis deux hôpitaux.
Situées à l’ouest, à Palissade bay, les habitations des travailleurs engagés étaient bien distinctes de celles des officiers et du personnel médical, implantées quant à elles à l’est.

Des potagers et quelques animaux de ferme venaient pallier les retards en approvisionnements de l’île, tandis qu’une unité de distillation de l’eau de mer a été mise en place pour compléter les quelques puits qui avaient été creusés. Outre le système de distillation qui permettait la fourniture en eau potable, les autorités ont également introduit, au chapitre des nouvelles technologies de l’époque, des appareils de stérilisation pour les vêtements et autres accessoires de travail. La quarantaine embauchait aussi des travailleurs qu’elle trouvait certes parmi les passagers, mais aussi parmi les anciens prisonniers du pays…

Les différentes recherches qui ont été entreprises sur l’île Plate, notamment grâce à l’archéologie, ont permis de se faire une idée plus précise des conditions de vie au quotidien à l’époque où l’île était une quarantaine. Le livre de Christelle Miao Foh synthétise ce que l’on en sait aujourd’hui et fait le point sur l’histoire du site. Ainsi vient-il modestement compléter le volumineux ouvrage de Raj Boodhoo, Health, disease and Indian Immigrants in nineteenth century Mauritius (2010), ainsi que la thèse de doctorat de Michèle Marimoutou, Engagisme et contrôle sanitaire : quarantaine et lazarets de quarantaine dans les Mascareignes aux XIXe siècle et début du XXe siècle (2015).