DR JIMMY HARMON

Né le 2 mars 1940 à Port-Louis, Gaëtan Raynal a débuté comme enseignant au Collège Bhujoharry dans les années 60, puis Senior Lecturer & Chef de Faculté de l’Administration Publique à l’Université de Maurice en 1973. Il est l’auteur de plus de quatre-vingt articles d’opinion et de réflexion dans Le Cernéen, Le Mauricien, Advance, L’Express, The Nation, de la biographie de plusieurs tribuns dans le Dictionnaire de biographie mauricienne, des éphémérides dans l’Annuaire du Diocèse de Port-Louis. Il a été coauteur avec Pierre Renaud de la publication Histoire et Légendes d’un Théâtre (1972).

Gaëtan Raynal a donné des conférences sur Guy Rozemont, Renganaden Seeneevassen, le Père Laval, Rev. Jean Lebrun, Napoléon et l’Isle de France. Il connut aussi une période d’engagement politique. Il fut conseiller municipal à Port-Louis en 1964 et Beau-Bassin/Rose-Hill en 1977. En 1979, il démissionna de la présidence du Parti Mauricien Social Démocrate (PMSD) au bout de deux ans, suite à une profonde divergence avec le leader Gaëtan Duval. Aujourd’hui, ce sont surtout ses écrits qui présentent un intérêt inestimable pour tous ceux qui se pencheraient sur les premières années de la période post-indépendance de l’Ile Maurice. C’est la tâche à laquelle je me suis attelé depuis octobre 2019. Sur avis de Mme Carole Raynal, rectrice au Collège Saint Marie, je prends alors contact avec Mme Annick Victor, rectrice adjointe au Collège de Quatre-Bornes qui connaît bien les proches de Gaëtan Raynal. Elle m’introduit au sein de la famille Raynal et je leur explique ma motivation de chercheur. On fixa alors nos rencontres. Je tiens à remercier ici Annie (l’épouse de Gaëtan Raynal), son fils François et sa fille Nathalie pour la confiance faite et pour m’avoir fait découvrir qui était l’époux, le père, l’homme, son engagement et ses écrits. Je place mes recherches sur les écrits de Gaëtan Raynal dans le champ d’étude de l’histoire intellectuelle de notre pays.

Qui est intellectuel ?

Pour le théoricien italien Antonio Gramsci (1891-1937), tout être humain est un intellectuel mais n’a pas la fonction d’intellectuel dans la société. C’est ainsi qu’il identifie deux types d’intellectuels, notamment « les intellectuels traditionnels » tels que les profs, les religieux et les administrateurs qui font la même chose génération après génération. L’autre type est « les intellectuels organiques » qui ont un lien organique avec la masse, qui organisent, réfléchissent et légitiment les positions. Dans Representations of the intellectual, the 1993 Reith Lectures, (New York : Vintage Books. 1994), Edward Said (1935-2003) décrit les vrais intellectuels comme ceux qui « raise embarrassing questions, confront orthodoxy and dogma (rather than to produce them) […] someone who cannot be easily co-opted by governments or corporations, and whose raison d’être is to represent all those people or issues that are routinely forgotten or swept under the rug. » (p.11). Gaëtan Raynal fut un intellectuel organique et celui qui posait et soulevait les ‘embarrassing questions’.

« L’histoire intellectuelle » est une discipline universitaire assez récente et sujet à de vifs débats forts entre d’un côté les « historiens professionnels », défenseurs de l’orthodoxie de l’étude de l’histoire et de l’autre ceux qui essaient de trouver du sens dans les événements en faisant appel à plusieurs disciplines des sciences sociales dans une démarche d’élaboration de théories politiques. Je me situe dans la deuxième catégorie. Dans l’article « Aesthetic thoughts on doing history of ideas » (2001) par Duncan Forbes dans History of European Ideas (pp.101-113) et repris par Ann Thomson dans « L’histoire intellectuelle : quelles idées, quel contexte ? » paru dans le revue Histoire moderne et contemporaine (2012, pp.47-64), le chercheur en histoire intellectuelle est décrit comme celui qui « ne doit pas se contenter d’une lecture partielle ou rapide, ou d’étiquettes commodes et paresseuses : il faut une immersion prolongée dans toutes sortes de documents de l’époque (ce que Forbes appelle « les horaires de bus intellectuels »), afin d’acquérir une conscience de l’épaisseur de la texture du passé et de le recréer comme il apparaissait aux acteurs du moment passé » (pp.101-113). La finalité est « de cerner ce que les acteurs du passé essayaient de faire et pourquoi, et le sens de leurs paroles et actions dans le contexte de leur époque » (p.40). La méthodologie dans cette discipline est d’identifier les controverses qui confrontaient la société à l’époque et comment elles ont évolué depuis.

L’Ecrit et la controverse

Pendant les cinq premières années de l’indépendance de Maurice, j’ai repéré un écrit phare parmi les nombreux écrits de Gaëtan Raynal sur une controverse de fond à la veille de son accession à l’indépendance. C’est l’article de presse « Notre histoire écrite », paru dans le journal Advance, organe de presse du Parti Travailliste, en date du 24 novembre 1967. Au moment de la parution de cet article, quatre mois s’étaient écoulés depuis les élections générales d’août 1967 dont l’issue du scrutin fut un vote en faveur de l’indépendance. La signature de Raynal a certainement tout son poids dans ce contexte et encore plus que l’article paraît dans un journal indépendantiste. Il posait au fait la controverse de l’histoire d’un peuple. Que raconte-t-on ? Qui raconte ? Ce sont des questions existentielles pour un peuple en devenir. Son article met comme chapeau après le titre : ‘An unending dialogue between the past and the present’, (E.H. Carr), donnant ainsi sa définition de l’histoire. Le premier paragraphe débute ainsi : « Si le propre de l’histoire est de donner à un peuple ample conscience de lui-même, de son évolution et de ses aspirations, on conçoit aisément que – selon la pauvreté de nos études historiques – cette part d’information et d’enseignement ait fatalement manqué à une meilleure compréhension du devenir mauricien ». Il trouve dommage que la notion d’histoire est limitée qu’à « la série des esquisses d’Albert Pitot ou le Mauritius Illustrated d’Allister Macmillan) les intéressés éventuels chercheraient en vain une histoire générale du pays. Pour l’histoire sociale, il n’y aurait guère que le roman de Savinien Mérédac… ». Cela provoqua une réplique du directeur des Archives nationales, Auguste Toussaint. La joute verbale entre les deux hommes est chevaleresque. Dans le fond, elle démontre clairement deux conceptions de l’histoire : celle de Toussaint est « positiviste », une posture qui s’en tient aux relations entre les phénomènes et ne cherche pas à connaître leur nature intrinsèque. Face à l’autorité académique d’Auguste Toussaint, Gaëtan Raynal disait qu’il n’était pas historien de formation mais il avait raison et le courage de questionner l’autorité. Mais comme disent ceux qui l’ont connu « guidé par sa passion […] une quête insatiable de vérité…il finissait par avoir une acuité de vision ».

La publication Connaissance de Port-Louis (1969) de Raynal publiée par la Mairie de Port-Louis dans le cadre de l’élévation de Port-Louis est un contre-discours que Raynal donne à Port-Louis, deux siècles d’histoire 1735-1936 dont l’auteur est Auguste Toussaint. L’œuvre de Toussaint parue en 1939 dominait le milieu académique. Elle l’est toujours. Mais la version de l’histoire donnée par Raynal vient remettre les choses en perspective par rapport aux dynamiques sociales qu’on ne retrouve pas chez Toussaint. Pour les études post-coloniales, Raynal complète l’analyse historique. Ainsi à propos de la distribution démographique à Port-Louis, Raynal explique la genèse des groupes : « De 1903 à 1924, les élections municipales se tinrent sur une base régionale : quatre ‘wards’ ou arrondissements élisant trois conseillers chacun. Le quartier I (quartier Saint Francois-Xavier) devint le fief de la petite bourgeoisie de couleur ; le ward II (quartier de la Citadelle, celui des musulmans, les Blancs prédominèrent au Champ-de-Mars et de Champ-de Lort ; et la moyenne et haute bourgeoisie de couleur au Ward IV (territoire de l’Immaculée Conception). C’était du ‘communalisme’’ avant la lettre ; pourtant c’est un « mauricianiste » convaincu, le Dr Eugène Laurent, sans doute le plus grand tribun de notre histoire, qui contrôla alors la Maison du Peuple. Nommé maire en neuf occasions (1905, 1907 à 1909, 1911 et 1912, 1917 à 1919), Laurent créa un laboratoire municipal auquel fut attaché un médecin des pauvres et dota Port-Louis, qui en avait besoin, d’espaces verts, du Pleasure-Ground et du Boulevard Edouard VII. En 1909, la ville fut enfin pourvue d’électricité ». (p.8). Au fait, la recherche sur l’histoire intellectuelle des intellectuels tient compte de leur sensibilité, de la satisfaction émotionnelle et esthétique qu’ils retiraient de leurs opinions, de leurs styles et genres qu’ils ont choisis et que quelquefois ils ne pouvaient pas ne pas choisir pour s’exprimer.

Des témoignages sur l’intellectuel

Quelques témoignages publiés dans la page Forum du Mauricien sur Gaëtan Raynal sont éclairants. Celui de son fils François Raynal qui dans l’article ‘Il m’a parlé de mon père, Gaëtan Raynal’ (Le Mauricien, 26 avril 2014) nous révèle : « Mon père estimait que peu importe les justifications le créole aurait dû voter pour l’indépendance et qu’il ne devrait pas avoir peur de l’avenir. Mon interlocuteur précise qu’il pense que mon père avait probablement au fond de lui-même l’âme de ces pionniers du Parti Travailliste tels Anquetil, Curé, Rozemont et autres ». À signaler que Gaëtan Raynal fut l’auteur du script de l’émission ‘L’An V de l’indépendance’ diffusée sur la MBC le 11 mars 1968. Un autre témoignage est celui de l’ex-ministre de l’Éducation Armoogum Parsuramen, qui donna le nom de Gaëtan Raynal à un collège d’État en 1985 : « La grande passion de Gaëtan Raynal, était, je crois, d’analyser le réel, le comprendre pour mieux agir en serviteur intègre et loyal, une condition sine qua non, selon lui. C’était sa devise personnelle mais également son exigence vis-à-vis de ses étudiants » (‘Gaëtan Raynal, mon premier mentor en politique et dans la vie publique’, Le Mauricien, 25 avril, 2016).
En ce 2 mars 2020, Lindsay Gaëtan Raynal aurait eu 80 ans s’il ne nous avait pas quittés en ce 26 avril 1984, terrassé par un infarctus du myocarde sur son lieu de travail à l’Université de Maurice.