S’il existait des doutes que l’esclave Furcy, devenu homme de couleur libre sous le nom de Furcy Madeleine, ayant vécu entre Bourbon et Maurice, n’a pas été rétabli dans ses droits et obtenu une réparation substantielle pour les préjudices causés, l’étude que l’historien réunionnais Gilles Gérard vient de faire sortir sur le sujet les enlève tous. C’est Le Quotidien de la Réunion dans son édition du dimanche 01/11/15 qui en fait état sous la signature de Thierry Lauret avec le surtitre «L’esclave a été indemnisé par son maître» et le titre «Révélations dans l’affaire Furcy».
«L’historien Gilles Gérard a recueilli des preuves de la condamnation à Bourbon en 1844 de Joseph Lory au paiement d’une indemnisation à son ancien esclave Furcy, reconnu libre quelques mois plus tôt par la Cour d’appel de Paris, après 27 ans de procédures judiciaires. L’historien et anthropologue Gilles Gérard a mis à jour des éléments jusqu’alors inconnus concernant l’épilogue judiciaire de l’affaire Furcy.» note Thierry Lauret. Il faut dire que c’est tout à fait fortuitement que Gilles Gérard est tombé sur ces éléments alors qu’il effectuait des recherches pour son ouvrage sur un procès aux assises de 1846, celui du régisseur de la ferme Morette, dans les hauteurs de Saint-André, accusé d’avoir sauvagement assassiné quatre esclaves.
Thierry Lauret rappelle que c’est au succès littéraire de l’essai de Mohammed Aissaoui «L’affaire de l’esclave Furcy» (Prix Renaudot 2010) que le grand public a découvert l’impressionnant combat judiciaire que mena Furcy de 1817 à 1844 pour obtenir la reconnaissance par la France de son statut de libre de couleur. «Sa mère Madeleine, originaire de Pondichéry, était en effet arrivé libre à La Réunion et l’opiniâtre Furcy s’est battu contre la société coloniale de Bourbon pour faire valoir son droit à marcher avec chaussures. Et à vivre en “ingénu”, comme on appelait alors un homme de couleur né libre.»
Ainsi, souligne Thierry Lauret, «grâce à Gilles Gérard, il apparaît désormais qu’après la décision de la Cour d’appel de Paris de décembre 1843 donnant gain de cause à Furcy contre son maître Joseph Lory, l’ancien esclave a rapidement entamé une procédure au civil à Bourbon pour demander réparation pour le préjudice subi.»
«La seconde affaire Furcy» décortiquée
C’est dans document auquel il donne le titre «La seconde affaire Furcy», que l’historien réunionnais Gilles Gérard conte comment «Furcy, fils d’une esclave indienne ayant mis le pied sur le sol français, lutta pendant plus de 25 ans contre le système judiciaire colonial français et contre son maître, Joseph Lory, afin de reconnaître son statut d’homme libre.» Il se fonde pour cela sur les recherches effectuées sur le sujet par Mme Sue Peabody, historienne américaine, mais pas que sur ce que cette dernière a relevé dans son «La question raciale et le sol libre de France»: l’affaire Furcy. Annales, Histoire, Sciences sociales, 2009». Nous faisons mention plus loin d’autres sources que l’historien réunionnais a exploitées pour compléter avec bonheur ce que la recherche avait réalisé à ce jour.
Au fil de son analyse, l’historien Gilles Gérard fait comprendre que le combat de Furcy n’en est pas un contre le système esclavagiste, mais pour se prévaloir du statut d’homme libre qui lui a été confisqué par un esclavagiste, en l’occurrence, Joseph Lory. « Le combat de Furcy et de sa famille nous apparaissait alors comme celui d’un individu contre un système judiciaire foncièrement dominé par les maîtres et soumis donc à leur influence, et non comme un combat contre l’esclavage. Les avocats de Furcy, en 1843, pour obtenir gain de cause, plaidèrent non contre le système esclavagiste, mais contre la non-application d’un édit royal ordonnant la liberté pour les esclaves ayant mis le pied sur le sol français, ce qui était le cas de Madeleine, la mère de Furcy. Ces mêmes avocats argumentèrent également sur l’impossibilité légale de tenir en esclavage des Indiens qui n’étaient pas des “nègres”. L’esclave de la société coloniale française ne pouvait être qu’Africain.»
La revendication du statut d’homme libre de Furcy repose donc sur trois argumentaires:
—  La mère de Furcy, Madeleine, ancienne esclave, ayant mis le pied sur le sol français, hérite automatiquement, selon un édit royal, du statut de femme libre, statut transmissible à ses enfants.
—  Furcy, étant Indien de souche, ne peut légalement être esclave sur le sol français.
— Seul celui qui est de souche africaine est admissible comme esclave dans la société coloniale française.
Furcy Madeleine, Libre de Couleur à Maurice
Après ce préambule, l’historien Gilles Gérard fait part de «la découverte en 2015 de nouveaux documents conservés aux Archives de La Réunion, à Maurice ainsi qu’à Aix-en-Provence» qui «permet de compléter l’histoire de Furcy». Il identifie ces documents comme «émanant de notaires, tant à La Réunion qu’à l’île Maurice ainsi que des attendus du dernier procès intenté par Furcy en 1844 afin d’obtenir une indemnisation pour ses années d’esclavage».
L’intérêt de ces documents se trouve dans l’éclairage qu’ils viennent jeter sur les années mauriciennes de l’ex-esclave Furcy. «Ces nouvelles sources confirment d’abord le patronyme adopté par Furcy après son affranchissement par les Anglais. Comme bien d’autres Libres de Couleur, il prend le prénom de sa mère comme nouveau nom. C’est donc Furcy Madeleine qui va vivre à l’île Maurice où il avait été envoyé par son ancien maître en 1817 et où les Anglais l’avaient affranchi vers 1828 en raison d’un vice de procédure lors de son arrivée. C’est avec ce patronyme de Madeleine qu’il est désigné dans les actes notariés qu’il signe dès 1834. Dans certains documents apparaît la dénomination “Furcy aussi appelé Furcy Madeleine”».