À l’instar de divers groupes ethniques et communautaires qui constituent la nation arc-en-ciel mauricienne, les Mauriciens de culture et de langue télougoues se sont regroupés autour d’une association (société ou branche) au niveau local et d’une fédération au niveau national. Pour chacun des groupes ou communautés, ce regroupement s’est opéré à des échéances variables, plus ou moins longues à compter de l’arrivée de leurs congénères dans l’île. Il est à noter que ce regroupement s’est effectué tardivement chez nos compatriotes de parler télougou si l’on tient compte du fait que leurs ascendants sont déjà sur le sol mauricien sous l’administration française.
Traditionnellement, l’historiographie de l’immigration indienne situe la présence télougoue à Maurice autour de 1860. (1) Elle prend corps avec le déplacement massif de la main-d’oeuvre agricole contractuelle indienne pour assurer le développement de l’économie de plantation mise en chantier par les Britanniques et dont l’épine dorsale est la culture de la canne à sucre. Les migrants de parler télougou émanent des districts faisant alors partie de la présidence de Madras, une des trois grandes subdivisions que compte l’Inde sous l’occupation britannique. “The proportion of emigrants from Telugu-speaking districts of Andhra and Hyderabad was 5.6%. The main districts of recruitment were Rajahmundry, Vizagapatam, Ganjam, Chittoor and Nellore. “ (2)
 Mais dans cet argumentaire, l’on doit aussi tenir compte d’un courant historique qui “fait remonter l’arrivée des Indiens de parler télougou aux premières années de l’arrivée à Maurice d’ouvriers agricoles indiens contractuels qui débute officiellement en 1834” et affirme qu’ “il ne semble pas qu’il y ait des Indiens d’un groupe particulier qui puissent réclamer quelque préséance chronologique dans le sillage de cette immigration. “ (3)
 Une présence antérieure à l’embauche sous contrat
 Mais, en vérité, il existe une présence télougoue à Maurice avant l’arrivée sous contrat d’ouvriers agricoles indiens en 1834. Elle remonte à quelques décennies plus tôt, prenant racine en pleine occupation française. “Deux chercheurs et historiens, M. Sadasivam Reddi, professeur à l’université de Maurice, et Dr Muslim Jumeer, chargé de cours au Mauritius Institute of Education, confirment, documents d’archives à l’appui (faut-il encore souligner que les pistes suivies pour corroborer la thèse sont quand même assez squelettiques, voire fragmentaires, mais convaincantes malgré tout) la présence télégoue à l’île Maurice est antérieure à la grande immigration. “ (Idem)
 Selon ces pistes, des télégous se trouvent dispersés parmi les Indiens présents dans le pays à l’époque française. Ces télégous débarquent des navires venant d’Inde avec son contingent d’esclaves et de libres pour renforcer la main-d’oeuvre et les compétences nécessaires au développement et assurer la réussite du peuplement de la colonie. Le contingent comprend des esclaves et des libres de caste ‘Talinga’ (l’indicatif de la caste accolé au nom – le nom attribué par le maître et qui est substitué au nom télégou – est bien souvent le seul indice qui permet d’identifier l’origine ethnique, culturel ou linguistique du sujet). Citons, à titre d’exemple, Lucas de caste ‘Talinga’.
 Dans un exposé (4) présenté à la Conférence Internationale France/Inde en juillet 1986, Sadasivam Reddi observe qu’il se trouve 9 ‘Talingas’ (Télégous) parmi les 118 esclaves affranchis dans la période 1796-1800, les autres étant répertoriés sous les vocables ‘Indiens’ (46), ‘Bengalis’ (35), et ‘Malabars’ (5). Des noms résolument télougous apparaisent de temps à autre : Ramadou (ce dernier appose sa signature en écriture télégoue sur des actes notariaux) ; François Sediaya (ce dernier dispose des concessions au Camp des Malabars à Port-Louis). Des sous-groupes s’expriment en langue télougoue dans la société francilienne : ainsi Mouca, aussi connu sous le nom de Lucas de caste ‘Talinga’, établit son commerce près de celui de M. Pradier qui est de la même caste et parle la même langue que lui. La communication en télougou est plus commode pour les deux ‘Talingas’. Le voyageur Milbert note la présence de femmes ‘Talinga’ de haute caste à l’Isle de France.
 Le soubassement de l’émancipation culturelle
 Mais il est un fait qu’il faudra attendre les opportunités créées à l’ère de l’engagisme (1834-1924), lorsque les immigrants indiens mettent leur labeur au service de l’industrie sucrière, pour que les conditions soient réunies pour permettre aux immigrants contractuels (dont ceux de parler télougou) de pratiquer leur foi et leur mode de vie convenablement. “Les premiers membres de la communauté télégoue à Maurice, venus dans le sillage de la grande immigration, sont massivement engagés dans l’industrie sucrière comme leurs congénères venant d’autres États de l’Inde. Ils partagent une vie simple, mais semée d’embûches, avec les autres ouvriers agricoles contractuels vivant dans l’enceinte des camps créés sur les terres des établissements sucriers. Donc, au départ, la communauté télégoue est cantonnée dans l’enceinte des propriétés sucrières : elles constituent le monde clos où ils travaillent, s’amusent, conservent tant bien que mal les rudiments de leur culture et de leur foi. “ (3)
 L’aménagement de ce soubassement de l’édifice culturel télougou occupera plusieurs décennies. “Avec le passage des années, la communauté télégoue s’émancipera, comme les autres composantes de la communauté indienne qui se sont constituées dans le sillage de la migration contractuelle. “ (Idem) Ce mécanisme de transition du monde clos de l’engagisme vers une émancipation culturelle de fait se met en place graduellement, huilé par des mutations qui s’opèrent dans la vie même du migrant et dans son monde immédiat : “le labeur exemplaire de l’immigrant et son sens de l’épargne qui lui permettent de se faire un capital qu’il utilisera à bon escient à la fin de son contrat ; la politique de morcellement pratiquée par l’industrie sucrière dès 1880, ce qui permet à l’immigrant d’acquérir des terres ; une pratique professionnelle (commerce, domesticité, etc.) autre que le travail agricole. “ (Idem)
 Le montant économisé et la superficie des terres acquises par les Indiens sont substantiels. “Les gages des immigrants étaient relativement bas, mais ils parvenaient à faire quelques économies pour acheter de la terre. Et lorsque que commença le morcellement des terres, aux environs de 1880, ils se rendirent sagement propriétaires de tout terrain qu’ils avaient les moyens d’acheter et, au bout de quelques années, plusieurs d’entre eux étaient devenus de gros propriétaires. En 1880, il y avait à Maurice 200 sucreries, mais à la fin du siècle, la moitié de celles-ci avaient été démolies et leurs terres vendues. La valeur totale des terres se trouvant aux mains des Indiens fut estimée à Rs 18 000 000, et le montant de leur avoir à la banque d’épargne était de Rs 1 187 915. Entre 1864 et 1900, la valeur des superficies sous culture ayant passé entre leurs mains était de 24, 159, 945 roupies. Ce fut là le point de départ de leur ascension, et dès 1904, trois ou quatre des anciens immigrants étaient propriétaires, non seulement de larges portions de terre, mais aussi de sucreries. Au début du 20e siècle, 31,8% de la surface cultivée appartenaient à des Indiens.” (5)
 Dans cette montée en puissance, un facteur se révélera déterminant : l’accès à l’éducation au prix de maints sacrifices. “Although education is free (au primaire), yet books and accessories have to be bought, and most fathers who earn 50 cents a day, give 5 cents towards the education of their children.” (6) Toutefois, l’acquisition des terres se fera beaucoup plus aisément que l’acquisition du savoir. Au début du 20e siècle émerge un petit réseau de riches et de profesionnels indo-mauriciens. “C’est de cette élite qu’émergeront les éléments qui se mettent au service de la cause indienne à Maurice. La figure la plus emblématique de cette lutte est sans doute le polyglotte Rajgiri Narasimhadas sur lequel Manilal Doctor jettera son dévolu pour en faire son lieutenant et lui confier l’édition de l’Hindustani, journal de combat qui dénonçait les abus de l’engagisme.” (3) Manilal Doctor exercera son ministère de légiste et de journaliste de combat à Maurice de 1907 à 1911. Dans ce nouveau climat, l’intérêt pour l’éducation se décuple si bien que dans les années 1920 “out of the 31,000 pupils in the island, no less than 18,000 are Indians.” (1)
 Aussi, il faut attendre que s’achève presque le premier quart du 20e siècle pour que, profitant de l’acquisition des terres et du savoir, la composante télougoue de la diaspora indienne à Maurice s’engage résolument dans l’aménagement des structures (temples, écoles de langue, etc) essentielles à la pratique et à la propagation de leur savoir religieux et culturel, alors même que les autres composantes de cette diaspora (de parler tamil et hindi en particulier) ont aménagé les leurs depuis belle lurette. Les temples signent “à la fois une prise de conscience culturelle et une volonté de perpétuer dans le temps la pratique des rites et des fêtes associés à la foi hindoue que les fidèles de parler télégou ont adoptés et adaptés selon leur génie propre.” (3) Le tout premier temple, le Vishnu Mandiram, sera construit à Circonstance, Saint Pierre, et l’inauguration en aura lieu le dimanche 23 mai 1923. Après le temple de St Pierre, la communauté télougoue en construira un deuxième à Beau Vallon dans le sud en 1925.
 En 1927, une nouvelle étape est franchie dans la structuration de la foi et de la culture télougoue à Maurice avec la création de la Mauritius Telugu Association. “In 1927 some educated Andhras formed an association by name the Mauritius Telugu Association for the uplift of the local Andhras. The first meeting was held in Rose Hill and soon about a hundred members joined.” (1) Mais la MTA ne fera pas long feu, et pour cause. “But it had soon to dissolve as its Hindu and Christian members could not get on well together in social and religious matters, though the number of the latter is not large.” (Idem) Elle est dissoute et remplacée par la Mauritius Andhra Sabha en 1930. “Subsequently, all the Hindu members of the Association were formed into the Mauritius Andhra Sabha by Messrs. Narasimha Das and Ramasawmy Pydiah.” (Idem) La première assemblée générale de la MAS aura lieu à Port-Louis le 16 février 1930 devant un auditoire fort de 800 personnes venant de tous les coins de l’île.
 Cette première assemblée générale de la MAS est placée sous la présidence de Rajagiri Narasimhadas, ancien lieutenant de Manilal Doctor et ancien éditeur de l’Hindustani, “a scholar in Hindi and Telugu besides knowing English and French.” (Idem) Après l’exposé de ce dernier, un comité de 30 membres est constitué. “Sriman Rajagiri Narasimhadas who presided, explained in his opening speech how the other sections of the Indian population of the Island had given a good account of themselves in respect of organization and how the Andhras were apathetic and indifferent. He appealed for the formation of a society among them and the introduction of Andhra Brahmins from India. On the motion of Mr. Ramaswami Pydiah, the organizer of the meeting a committee of 30 members was then formed with power to prepare the rules and regulations of the proposed society. Mr. Narasimhadas was the President, Mr. Lakshminarayadu Secretary and Mr. Ramarish Narasimhadas, Treasurer. The Committee consisted of very influential men from all parts of the island.” (Idem)
 Après la mise en place du bureau administratif de la MAS, les dirigeants feront le tour de l’île, organisant des réunions dans le but de sensibiliser la communauté télougoue et l’amener à prendre en main sa destinée culturelle et religieuse. La première réunion aura lieu à Rose-Belle devant une assistance forte de quelque 400 personnes. D’autres dans le même style suivront, attirant toujours du beau monde. La dernière de cette série de réunions de sensibilisation aura lieu le 18 mai 1930 au Dayananda Dharmasala à Port-Louis “under the presidency of Swamy Vijayananda, an Arya missionary who pointed out how necessary a Dharmasala for the Telugus was.” (Idem) Mais des événements à Maurice et en Inde plomberont la MAS qui entrera dans une longue période d’hibernation. “From May 1930 till March 1931, meetings could not be held owing to the general elections to the Legislative Council in February 1931 and also owing to the terrible cyclone of March 1931. The electoral campaign opened even as early July 1930. A large number of Andhras living on the estates were also elected ( ?) ; and we did not want them to have any meetings lest it should be thought that they were out to support Indian candidates as against European ones, many of whom were their employers. Therefore our work suffered for nearly one year. On the other hand advices reached us from India to postpone the request for missionaries in view of the political unrest there due to the Civil Disobedience movement. Efforts will have to be renewed when matters should have quieted down a little.” (Idem)
La reprise aprèsun long passage à vide  
Il faudra attendre une bonne quinzaine d’années avant que ne se lèvent des zélateurs déterminés à reprendre le flambeau et à faire revivre les instances oeuvrant en faveur de la culture télougoue. Ils fondent la Mauritius Andhra Maha Sabha en 1946, avec un cahier des charges ambitieux pour le maintien et la diffusion de la culture télougoue dans toutes les localités à forte concentration télougoue. “La Mauritius Andhra Maha Sabha est l’oeuvre d’un groupe de jeunes télégous qui eurent l’idée de créer cette nouvelle fédération lors d’une cérémonie de mariage à Beau Champ, Grande Rivière Sud Ouest, en 1945. La direction fut confiée à M. Kistamah Kamaya. Une constitution provisoire fut rédigée, et le 4 août 1946 une assemblée de 400 personnes acclamait le lancement officiel de la Mauritius Andhra Maha Sabha. Ses premiers responsables furent MM. Kistamah Kamaya, Romriki Ramsamy et Kistamah Tiraputee Appadu, respectivement président, secrétaire et trésorier. Peu après la nouvelle fédération faisait l’acquisition de son siège social à la sortie de la rue de la Corderie donnant sur le Champ de Mars.” (7)
 En fait, les premières réunions de la MAMS sont tenues dans un immeuble acquis par Kistamah Tirupatee Appadu (et dont le neveu Naidoo Seetanah a été étroitement associé avec Kistamah Kamaya pour la mise sur pied de la MAMS) à la rue Dumat et qui servira subséquemment de bureau de rédaction du quotidien Advance. (8) On citera volontiers parmi les notables qui aideront à mettre la fédération naissante sur des bases solides les sieurs Narainsamy Lutchmeenaraidoo et Gunganah Virahsawmy. Le premier nommé, maître d’école, entreprendra des démarches pour faire enregistrer la fédération. Mais cette dernière connaîtra, comme toute organisation à ses débuts, des problèmes de dentition. Ces problèmes de première heure furent en grande partie résolus avec l’arrivée sur scène en octobre 1947 du Pandit Ramoortee. Ce dernier se dévoua corps et âme à l’enseignement de la langue et de la culture télougoues, se donnant aussi la peine de réunir les fonds requis pour le bon fonctionnement des écoles. “As from October 1947, Pandit Ramoortee became the official priest. He it was who taught the Telugu Language and Culture to pupils. He was delegated to collect funds and subscription for the proper running of schools.” (9) En 1948, la présidence de la MAMS est confiée à Gunganah Virahsawmy. Aussitôt, “branches were started in several villages.” (Idem) “The first, second and third branches were created respectively in Tyack, Beau-Vallon and Piton.” (Idem) En 1955, de nouveau, “Mr. G. Virahsawmy was elected president and S. Chiniah was made secretary, and both gentlemen spent much of their time, energy and money in propagating the Telugu Language and Culture.” (Idem)
 Ouvrons une parenthèse pour souligner que le secrétaire S. Chiniah, ‘Postmaster’ de profession, aura pour successeur Narsimooloo Ramiah. Ce dernier s’acquittera de sa tâche avec brio pendant une période record de dix-huit années. En 1956, Kistamah Kamaya est ré-élu à la présidence et Narainsamy Lutchmeenaraidoo se voit confier la trésorerie. En 1959, le gouvernement autorise l’enseignement de la langue télougoue dans les écoles primaires, et, au fil des années, plusieurs dizaines d’instituteurs seront affectés à l’enseignement de cette langue. Dans ce contexte il est juste de rappeler la contribution initiale de L. Seetanah et autres Pydiah, Lutchmeenaraidoo, Nursimooloo, Goriah, Ramasawmy à travers un providentiel ‘Education Committee’ sous le patronage de l’”Andhra Yuvak Sangh”. “The Education Committee was formed. Mr. L. Seetanah, fresh from the army, with ample ideas, donated volumes of books amounting to nearly a thousand rupees. Idealist as he was, he helped in a very substantial way, towards the realization of the dream of the Telugus who asked the then Colonial Secretary to have recognizance of the Telugu Language to be taught in Govt. Schools.” (Idem) D’autre part, l’oeuvre éducative et religieuse du Pandit Ramoortee est poursuivie “avec autant de zèle par le Pandit Gunnaya Ottoo, rentré de l’Inde en décembre 1960 après de nombreuses années d’études en sanscrit, en télégou et en hindi.” (7) Fin érudit et écrivain, il devient très vite le leader spirituel de la communauté télougoue. Il introduit la célébration de l’Ougadi et de l’Andhra Day, deux fêtes qui renforceront l’identité télougoue tout en développant le sens d’appartenance à un univers télougou dont les frontières s’étendent jusqu’à l’Inde, plus précisément la patrie conquise par Sri Potti Sri Ramulu, et tous les pays de la diaspora. L’appropriation identitaire avance aussi à la faveur des prestations culturelles (à titre d’exemple, la présentation en salles du film ‘Milan’ par les vedettes du cinéma indien Jamuna et Nageshwara Rao) et des visites de figures prestigieuses de l’Inde et de la diaspora dont M.A. Nydoo et V.S. Naidoo de l’Andhra Maha Sabha de l’Afrique du Sud en mars 1966.
Le Mauritius Telugu Maha Sabha  voit  le jour
 Après les jalons jetés durant les années de braise jusqu’au lendemain de l’indépendance (la MAMS se rangera dans le camp des indépendantistes) la MAMS portera résolument sa présence dans pratiquement tous les districts de l’île au cours des décennies qui suivront jusqu’à ce qu’elle se donne un nouveau nom – le Mauritius Telugu Maha Sabha (voir en hors-texte les propos du président du MTMS sur ce changement). Au cours de ces décennies, l’identité télougoue n’aura fait que se renforcer à la faveur des activités culturelles, artistiques et cinématographiques, des échanges culturels avec les Etats de l’Andhra Pradesh et le Telangana et la diaspora télougou, la création de plusieurs dizaines de branches et des fédérations régionales au service de l’ensemble de la communauté télougoue dans tous les coins et recoins de l’île, sans oublier l’aménagement d’un nouveau siège social logé dans un complexe moderne, le Swami Tyaagaraaja Kalyaana Mandapam, à Grande Rivière Nord Ouest.