Les travaux de construction de l’édifice qui est connu dans les annales comme le « Pont Suspendu de la Grande Rivière Nord Ouest » débute en 1837, soit il y a un peu plus de 175 ans. La décision de construire cet édifice est prise en 1836. « C’est le lieutenant-colonel J.A. Lloyd, inspecteur général et ingénieur civil du gouvernement, qui fut chargé par le gouverneur sir William Nicolay de la construction de ce pont. » (1) De ce fait, il est erroné de dire que « c’est à Sir William Gomm que l’on doit la construction du pont suspendu de la Grande Rivière. » (2) Cependant, c’est sous son administration que les travaux sont complétés et l’édifice inauguré. D’autre part, c’est véritablement à J.A. Lloyd que l’on doit la construction de « not only many roads but also several churches and many iron bridges, including the first iron bridge built over Grand River North West. » (3)
En fait, la construction du pont dure presque dix ans, et beaucoup se montrent très critiques envers ce projet en raison de son envergure et des dépenses engendrées, d’autant plus que le pays passe alors par de sérieuses difficultés financières. À la fin des travaux, en septembre 1846, le nouveau pont aura avalé la somme astronomique de £ 33 000. « Ce cher pont ! » C’est en ces termes que l’on fait allusion au pont suspendu. Est-ce pour suggérer son coût astronomique, ou pour déclarer son amour pour ce pont qui aura trouvé, au fil du temps, grâce auprès des Mauriciens ?
L’utile mais fragile pont en bois de 1768
Quelle que soit l’interprétation que nous donnons à cet éclatant « ce cher pont ! », il est presque certain que le poète anonyme ayant écrit à propos du pont a voulu faire connaître le sentiment de fierté de la communauté pour l’apparente indestructibilité du nouvel édifice, comparée à la fragilité de l’ancien pont en bois, souvent emporté par la rivière en crue. L’ancien pont en bois a été probablement construit en 1769 pour faciliter la communication entre les districts de Port-Louis et de Plaines Wilhems. « On pense que le premier pont, en bois, fut construit en 1769. Il était indispensable de pouvoir traverser la Grande Rivière, au sortir de Port-Louis, pour gagner le plateau central. » (4)
Ce pont en bois est devenu une quasi nécessité avec l’ouverture, cette année-là, d’un hôpital sur la rive méridionale de la Grande Rivière Nord Ouest. « Il n’est guère probable qu’on ait construit sur la Grande-Rivière un pont quelconque digne de ce nom avant 1769, l’année où l’hôpital fut bâti au delà de la rivière. » (1) Le pont en bois traversant la rivière se situe « à environ quatre cents pieds plus bas que le pont suspendu. » (Idem) Sous l’administration française, le pont sera endommagé à plusieurs reprises à la suite d’inondations. La partie la plus vulnérable est celle la plus proche de la rive droite, étant donné qu’à cet endroit l’édifice n’est pas assez élevé pour échapper à la furie des eaux. « Peu élevé, en raison de la nature du terrain de la rive droite, ce pont était parfois endommagé ; il a pu même être détruit par les crues d’eau. » (Idem)
Sous l’occupation britannique également, le pont en bois sera réparé à plusieurs reprises jusqu’à ce que le gouvernement décide de consolider la partie du pont donnant sur la rive droite. Une mesure radicale est appliquée. La rive droite est comblée sur une assez grande superficie, de manière à réduire la longueur de la travée. Cela devrait rendre l’édifice plus résistant, mais tel n’a pas été le cas, et le gouvernement britannique décide, en 1836, de construire à la place un nouveau pont, le célèbre pont suspendu de la Grande Rivière Nord Ouest. « Il fut plusieurs fois réparé par le gouvernement actuel. Et, dans le but d’en diminuer la portée, la rive droite fut comblée sur une assez grande étendue. Mais cette chaussée ne résistant pas davantage aux fortes crues d’eau, le gouvernement décida, en 1836, d’ériger le pont suspendu que l’on voit maintenant. » (Ibid)
Le chantre anonyme de « ce cher pont ! »
Ainsi le gouvernement britannique aura décidé de construire un pont plus solide, en ayant recours à une technologie plus avancée et des matériaux plus résistants, dont de la pierre et du fer. Toute la communauté nourrit alors l’espoir que ce nouvel édifice résistera aux assauts des vents et des vagues. Dans les vers circonstanciels qu’il écrit, le poète anonyme traduit ce grand et fol espoir :
« … Autrefois dans ces jours où la noire tempête
Qu’attirait sur les monts leur gigantesque crête,
S’y fondait en torrents qui roulaient avec bruit,
Semblant plus menaçant dans l’ombre de la nuit,
Promptement emporté par l’immense avalanche
Allait se perdre en mer l’antique pont en planche.