Les Mauriciens sont allés aux urnes pour des élections générales pour la première fois il y a de cela un peu plus de 125 ans. En fait, les premières élections générales organisées dans toute l’île ont eu lieu du 11 au 20 janvier 1886. (1) Ces élections sont tenues en vertu des réformes constitutionnelles qui  stipulent que le Conseil du Gouvernement soit désormais “a partly elective council”.(2) A vrai dire, en dépit de cette émancipation qui fait date en introduisant le principe électif dans la constitution, le Conseil du Gouvernement sera toujours dominé par les éléments nommés – les 8 hauts fonctionnaires nommés d’office et les 9 nominés choisis par le gouverneur – pendant presque trois quarts de siècle.
D’autre part, une requête venant du mouvement réformiste veut que seuls comptent “les votes des conseillers élus et inofficiels…à l’exclusion de ceux des membres officiels, dans toutes les questions financières ou d’intérêt purement local.”(3) Mais cette requête concernant le “principe du vote prépondérant des membres élus et inofficiels dans les questions locales et financières” ne recevra pas l’aval du gouvernement métropolitain si bien que “la participation à l’administration de leurs affaires que cette constitution était censée accorder aux colons se trouvait réduite à une apparence…”.(idem) Ainsi, comme l’a écrit un historien du mouvement réformiste,  la colonie se voit, à la veille des premières élections générales , “dotée de tous les inconvénients du régime électif, sans aucun de ses avantages.”(4)
Faisant abstraction du vote prépondérant, les Lettres Patentes (16 septembre, 1885) modifiant le Conseil du Gouvernement mettent en place les paramètres de la réforme en ces termes:
I. There shall be in and for the colony of Mauritius a Council of Government constituted as herein mentioned.
2. The Council shall consist of the Governor, of eight ex-officio members, of nine nominated members, and ten elected members.
La nouvelle constitution “contained in the Letters Patent dated September 16, 1885, and bearing the royal seal, was dispatched to Mauritius and was published in the Government Gazette No. 77.”(1) Après publication dans le numéro 80 de la gazette, en date du 30 octobre, 1885, la nouvelle constitution a force de loi, constituant par là-même  “a major step forward in the island’s march to democracy.”(Idem)
Les règlements régissant la nouvelle pratique électorale
 Les extraits des deux documents suivants mettent en relief les procédures et conditions relativement à cette innovation dans la pratique électorale qui sera effectivement traduite dans le fait en janvier 1886 dans cette colonie lointaine de l’empire britannique dans l’hémisphère Sud. Le premier extrait se lit comme suit:-
“The qualifications of the electors were defined in section 15 of the Letters Patent. They had to be at least 21 years old, under no legal incapacity and in possession of their full civic rights. They had also to be male British subjects by birth or naturalisation and have resided in the colony for at least three years with, in addition, anyone of the following qualifications:
1. Be owner of immovable property of an annual value of Rs 300, or monthly value of Rs 25.
2. Occupy immovable property of a value of at least Rs 25 per month.
3. Be the owner of moveable property of a minimal value of Rs 3,000.
4. Be the husband of a wife or the eldest son of a widow possessing anyone of the above qualifications.
5. Draw a salary of at least Rs 600 a year or Rs 50 a month. 6. Pay licence duty to the amount of at least Rs 200 a year.
Several other provisions were included in the law. Electoral bribery in any form whatsoever and treating were strictly prohibited and any infringement of that rule was severely punished. Offers of employment or of any other favour to secure votes were interdicted by section 27. Even providing food, drink or entertainment to somebody to convince him to vote for a candidate was prohibited by the law (section 28). Undue influence in any form whatsoever was considered a violation of the law in section 29.”(1)
 Le second document apporte cet éclairage additionnel: “At this stage, only British male subjects aged twenty-one and above with the ability to read and/or write English were allowed to vote…  A government employee, a minister of religion or an electoral officer could not be a candidate in general elections.”(5)
Les électeurs censitaires aux urnes pendant neuf jours
Les tableaux I et II (2) donnent une idée précise des dates où les élections ont eu lieu, tour à tour, dans chacun des neuf districts de l’île et du nombre de votants concernés. Des éléments dans chacun des tableaux permettent de comparer la pratique électorale d’hier et d’aujourd’hui. Les élections générales de 1886 s’étalent sur neuf jours pour donner l’occasion à l’électorat dans chaque district de voter à une date donnée, alors qu’aujourd’hui elles ont lieu en un seul et même jour. Il va sans dire que ce prolongement de la joute électorale génère tension et désordres tout le temps qu’elle dure jusqu’à la proclamation des resultants.  D’autre part, le nombre squelettique d’électeurs dû au vote censitaire (déterminé par la quotité d’imposition nécessaire pour être électeur ou éligible, tel que définie à la section 15 des Lettres Patentes) révèle la limite du processus démocratique naissant de 1886. En effet, le nombre d’électeurs – 4,061 sur une population qui se chiffre à 359,698 – représente “à peine quelque 2% des personnes en âge de voter à cette époque compte tenu des stipulations des Lettres Patentes en date du 16 septembre de 1885 concernant le cens electoral.”(6)
Il est notable que seulement “ 129 Hindus and 124 Muslims were entitled to vote” (5), la majorité d’électeurs qualifiés appartenant à la population blanche et de couleur, cette dernière regroupant les principaux possédants du jour.  “The tone of the election was thus set: the rich on one side, the under privileged parts of the bourgeoisie on the other, while the  majority of the population of the Creoles and Indians were left out of the electoral system altogether.”(1)

Démocrates et Oligarques dos à dos à la sortie des urnes
Les élections générales de 1886 introduisent un élément qui marquera  le paysage politique mauricien à jamais, à savoir la bi-polarisation. En effet, la première joute électorale nationale opposera deux partis politiques, les Oligarques et les Démocrates, bien qu’un nombre important de Mauriciens poseront en indépendants (voir le tableau III). Bien évidemment, chaque groupement politique militera
pour ses intérêts  propres. “Two political groups fought the elections. The Oligarchs, as the planters were known, were led by William Newton, now a reputed barrister whose father was a Scotsman and mother an Indo-Mauritian. The Democrats, under the leadership of Onésipho Beaugeard, nicknamed Grand Beaugeard, promoted the interests of the middle classes.”(5)
 Les Oligarques , aussi appelés les Réformistes, obtiennent cinq des dix sièges à pourvoir à ces  élections Les élus sont “Henri Leclézio (Moka), Henri Adam (Flacq), Vincent Geoffroy (Rivière Noire), Virgil Naz (Savanne) and Victor Portal (Grand Port).” (1) Qu’en est-il des Démocrates qui remportent également cinq sièges? “The Democrats had won the two seats in Port-Louis, where Beaugeard and Gustave de Coriolis were elected. There was one seat for each of the other eight districts, all in the rural areas.
Beaugeard was also candidate for Moka where he was largely defeated by Henri Leclézio by 137 votes to 31. But the Democrats Edgar Antelme, candidate in Rivière du Rempart, and Charles Planel, in Pamplemousses, were elected, giving their group a total of four elected Democrats. Célicourt Antelme, who had chosen to be an independent candidate but was supported by the Democrats, was elected in
Plaines Wilhems by a large majority.” (Idem)
Les résultats étant ce qu’ils sont, un match nul, l’on peut se demander ce qui amené Auguste Toussaint à faire ce constat, forcément erroné à l’effet que “les démocrates y ayant triomphé…”. (3)
Le tableau suivant (2) donne la liste complète des candidats et les résultats obtenus par chacun aux
élections générales de 1886:-

Fauteurs de trouble et tireurs de ficelle ethnique à l’oeuvre
Il est des choses désagréables qui se passent durant la période électorale, mais qui en sont devenues indissociables. C’est un peu le prix à payer pour la démocratie. C’est Winston Churchill qui disait, “la démocratie est la moins mauvaise des mauvaises méthodes connues pour gouverner les hommes…”.  Les élections générales de 1886 ont en quelque sorte introduit tension, troubles et manipulations ethniques dans nos moeurs démocratiques. Ces pratiques malheureuses continueront à hanter nos exercices électoraux dans le pays, à tel point, qu’au fil du temps, elles sont devenues incontournables lors des joutes électorales.  Le texte suivant est une adaptation d’un compte rendu qui a paru dans Le Cernéen du 16 janvier 1886 concernant des troubles qui ont eu lieu le jour du vote à Pamplemousses:-
“Port-Louis, January 15 – A group of political agents shouted abuses and created trouble at the Pamplemousses elections today. Police reported that the supporters of Mr C J Planel, a Democrat candidate, helped by the friends of Mr G de Coriolis, insulted Conservative candidates and those who were with them. The incident occurred early during the day when voting was on for the constituency of Pamplemousses. The situation could have worsened if the Inspector General had not intervened and threatened to arrest all those who continued to disturb public peace.”(2)
Sans doute la confrontation des classes est un des facteurs à la base de la tension et des troubles en période électorale. Mais on ne saurait faire abstraction des considérations ethniques si bien que “there was no way in the 19th Century already, to root out the ethnic factor from the political debate in multi-ethnic Mauritius.”(1) L’historien Benjamin Moutou a écrit avec raison que “compte tenu de la passion des Mauriciens pour la chose politique après les campagnes électorales sont les périodes chaudes où les relations interethniques sont sur la corde raide.”(6) Il a noté que la ligne de démarcation entre la politique et l’ethnicité est de plus mince à Maurice. “Mais cette passion a plus d’une fois failli se dégénérer en heurts ethniques…”(idem).
La presse intervient dans le débat electoral
Les partis politiques et les candidats sont soutenus, d’une manière ou d’une autre, par la presse écrite de l’époque. Il est un fait que la colonie jouit alors, et ce depuis un peu plus d’un demi-siècle, de la liberté de la presse, une avancée que l’on doit à Adrien d’Epinay, et qui en profitera pour lancer le premier quotidien de l’île, Le Cernéen, en 1832. Ce quotidien soutiendra  les Oligarques, comme on peut le constater dans les extraits suivants où des appels sont faits en faveur de William Newton et Georges Guibert:
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“Newton et Guibert
*Le 11 janvier 1886 sera un jour mémorable dans les annales de Maurice. Ce jour le marquerons-nous     d’ une pierre blanche ou noire? C’est aux électeurs de Port-Louis qu’il appartient de répondre.
*Nous venons donc faire un suprême appel à ces électeurs qui tiennent en ce moment entre leurs mains l’avenir politique de la colonie.
*Si nous le faisons, ce suprême appel, en faveur de W. Newton et de G. Guibert,  c’est que nous sommes convaincus que le…..”
et en faveur de Vincent Geffroy, toujours du parti oligarque:
“ELECTEURS DE LA RIVIERE NOIRE,
Si vous voulez servir vos vrais interêts,
VOTEZ POUR M. VINCENT GEFFROY”
De son côté, La Sentinelle de Maurice, fondée par Rémy Ollier en 1843 et qui milite généralement pour les intérêts de la population de couleur, “campaigned for a fair representation in the legislature.”(3)
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Le vote censitaire inchangé sur six décennies
Le mode de scrutin introduit à la faveur des réformes constitutionnelles de 1885, basé sur le vote censitaire qui est assurément “l’arrangement tout trouvé pour barrer la route à la grosse masse de la population dans les affaires de la colonie” (6), restera pratiquement inchangé jusqu’en 1947 quand le pays, après la mise à mort du vote censitaire, évoluera vers une extension du suffrage jusqu’à ce qu’il devienne universel.
———————————————————————————————————————————Bibliographie
1. Sydney Selvon, A Comprehensive History of Mauritius, Mauritius Printing Specialists (Pte) Ltd, 2005
2. Social Studies  – Geography, History, Sociology (Form III), Mauritius Institute of Education/Editions de l’Océan Indien, 1990
3. Auguste Toussaint, Port-Louis, deux siècles d’histoire (1735-1935), La Typographie Moderne, Port-Louis, 1936
4. Hervé de Rauville, L’Ile de France contemporaine, Paris, Nouvelle Librairie Nationale
5. Chit Dukhira, History of Mauritius – Experiments in Democracy, Brijbasi Art Press Ltd, Nouvelle Delhi, 2002
6. Benjamin Moutou, Ile Maurice: Récits de son histoire contemporaine, Alfran Co Ltd
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A l’origine de l’introduction du principe électif dans la constitution mauricienne
Hervé de Rauville a résumé les circonstances historiques qui ont donné naissance au mouvement réformiste qui est le fait de la haute bourgeoisie dont font partie les grands propriétaires terriens de l’époque:
“L’acte qui donna naissance au mouvement réformiste fut un projet d’ordon¬nance dressé  en 1882 sur les recommandations de M. Thompson, ingénieur envoyé spécialement par la  métropole pour étudier le régime pluvial et forestier de l’île, et portant obligation pour les
propriétaires fonciers de réserver de chaque côté des cours d’eau, grands et petits, une aire boisée de 250 pieds. L’île étant sillonnée en tous sens de rivières et de ruisseaux, les
propriétaires fanciers se virent ainsi menacés de perdre une bonne partie de leurs terres sans qu’il leur fut accordé la moindre in¬demnité. Un des membres inofficiels du Conseil Législatif combattit vigoureusement ce projet arbitraire et s’ecria en pleine séance:  » Si ce pays avait ici des représen¬tants élus par lui de  pareils abus seraient impossibles ». Ces paroles eurent un grand retentissement dans toute la colonie. Un comité d’initiative se forma et con¬voqua les habitants, Ie 5 juillet 1882, à un meeting à I’Hôtel de VilIe, où il fut décidé d’envoyer une pétition à la Reine pour demander une réforme de la constitution – dans Ie sens de I’introduction d’un élément électif  dans Ie Conseil.”   
(L’Ile de France contemporaine.- pp. 260-261)
Cette revendication, soutenue par un gouverneur réformiste lui-même, un Sir Pope Hennessy tout acquis à la cause du home rule, mènera, au bout du compte, à l’adoption du principe électif qui, limité par le vote censitaire, s’élargira quelques décennies plus tard et sera  approprié par l’ensemble des Mauriciens en âge de voter.