La joie et la satisfaction régnaient mercredi dernier sur le site de fouille paléontologique et palynologique, qui a été exploré à Mare-la-Chaux ces dix derniers jours. L’équipe des scientifiques dirigées par Julian Hume y a en effet partagé avec la presse des premières découvertes, qui laissent présager un profond renouvellement des connaissances. Les ossements et échantillons de terre prélevés sont non seulement de grande qualité et d’une densité au mètre carré impressionnante, mais surtout d’une ancienneté époustouflante, puisque les premières analyses au carbone 14 ont permis de remonter le temps à 12 000 ans, contre 4 200 à Mare-aux-Songes ! Ils permettront l’étude de la faune (paléontologie) ou celle de la flore à travers les sédiments de pollens et de spores (palynologie).

Des ossements et des sédiments qui datent de 12 000 ans, cela signifie que nous sommes sur le plus ancien gisement jamais étudié à Maurice, et sur le troisième toujours en termes d’ancienneté dans l’océan Indien, après Aldabra et Madagascar, où des sites légèrement plus anciens ont d’ores et déjà été explorés. Mare-aux-Songes, qui avait dévoilé des matériaux scientifiques en quantités exceptionnelles, nous faisait remonter à 4 200 ans, déjà bien longtemps avant que les humains ne viennent y jouer les trouble-fête… Le chef de l’équipe scientifique, Julian Hume, “head” au Natural History Museum de Londres, et surtout coauteur du livre de référence Lost land of the dodo, avait alors pu concevoir une reconstitution visuelle de ce qu’était probablement le milieu naturel mauricien dans cette région marécageuse de basse altitude, à proximité du lagon. Cette reconstitution montrait ainsi l’impressionnante diversité biologique en y peignant les nombreuses espèces, d’oiseaux, de reptiles et autres petits animaux, ainsi qu’une flore particulièrement luxuriante.

Pour Mare-la-Chaux, tout a commencé par la lecture des rapports annuels I à V, datés de 1830 à 1834 de ce qui s’appelait alors la Société d’histoire naturelle de l’île Maurice, actuelle Société royale des arts et des sciences. En page 85, on évoque quatre gisements connus intéressants, répartis entre Flacq, Mare-la-Chaux et Montagne-Blanche… Le site de Mare-la-Chaux appartenait à Jean Desjardins, passionné d’histoire naturelle et grand contributeur de la société nommée plus haut. « Jusqu’à présent, Mr J. Desjardins n’avait trouvé dans ces différents endroits que des fémurs et des humérus brisés, ainsi que quelques fragments de plastrons. Depuis qu’il a entretenu la Société de cette découverte, il a fait faire de nouvelles fouilles à Mare-la-Chaux, et il a été assez heureux pour rencontrer des os du bassin, des clavicules, des omoplates ainsi que les différentes vertèbres de l’épine et des têtes presque entières. Il a déposé des échantillons de chacune de ces parties dans le Cabinet de la Société. » Plus haut dans le texte à propos de Mare-Pantin et Mare-la-Chaux, il est fait mention de l’accessibilité aisée et de la densité en ossements de ces sites : « On peut aussi dans l’un et dans l’autre endroit trouver beaucoup d’os en remuant seulement le sol avec la main. »

Retour aux sources…

Owen Griffiths nous explique que l’intérêt des scientifiques actuels pour Mare-la-Chaux s’est ravivé en 2015, année suivant laquelle plusieurs prélèvements de surface et repérages ont permis de déterminer quel serait le lieu le plus intéressant à explorer plus profondément. Ensuite, il a bien sûr fallu entreprendre les démarches administratives nécessaires pour avoir les autorisations officielles et l’implication du National Heritage Fund, qui était représenté par Jayshree Mungur, chef de l’équipe technique, puisque cet organisme supervise toute opération de fouille réalisée sur le sol mauricien, notamment en vertu du fait que tout fossile trouvé dans notre sol appartient à l’État. Il fallait aussi bien sûr réunir l’équipe des scientifiques et techniciens internationaux et nationaux, au même moment à Maurice. Les fouilles finalement effectuées ces derniers jours démontrent que cela valait la peine d’attendre ces quelques années, qui ne sont rien en regard de l’ancienneté extraordinaire des ossements et échantillons de tourbe qui ont pu être prélevés, à des fins d’analyses et d’études. Les premiers tests au carbone 14 ont permis de découvrir que les ossements sont âgés de près de 12 000 ans, ce qui correspond au début de l’holocène en termes d’ère géologique, et aussi, ailleurs, au début du néolithique pour les activités humaines.

Les ossements de tortues géantes représentent un trésor tout à fait inestimable car les deux seules espèces endémiques de Maurice ont été vues à l’état sauvage pour la dernière fois au début du XVIIIe siècle. Ces tortues constituaient un garde-manger très pratique à embarquer sur les bateaux depuis des décennies et leurs carapaces se vendaient à bon prix… Voilà pourquoi nos précieuses Cylindraspis inepta et C. triserrata ont disparu, les tortues que nous pouvons découvrir dans nos réserves naturelles à Maurice et Rodrigues provenant en fait d’Aldabra…

Des os des membres et plastrons de dodo ont aussi été retrouvés. Qui dit dodo, dit tambalacoque, car notre oiseau fétiche, premier emblème international des extinctions naturelles causées par l’homme, se nourrissait des fruits de cet arbre, et ce faisant la coque qu’il ingérait s’amollissait sous l’effet des substances gastriques, et les graines pouvaient germer après être passées par son appareil digestif et avoir été rejetées dans la nature. La disparition du dodo a aussi entraîné celle du tambalacoque… Toujours dans le domaine des oiseaux, mais volant cette fois, les scientifiques ont trouvé des ossements d’une espèce de chouette éteinte, qui en plus d’être nocturne présentait la particularité d’avoir des pattes particulièrement longues, qui l’aidaient à attraper de petits oiseaux et des reptiles. Des ossements de notre poule d’eau, toujours présente dans les zones humides, ont aussi été retrouvés dans cet ossuaire naturel.

Les chercheurs sont aussi tombés sur des vertèbres de grands lézards, notamment le scinque de Telfair, classé comme espèce vulnérable, qu’on associe généralement à l’île Ronde, où il est encore présent, mais qui a été vu pour la dernière fois en 1856 à Maurice. Les coquilles de deux espèces disparues d’escargots ont également été retrouvées : un beau gastéropode bicolore de terre (Pachystyla bicolor) et un gastéropode à la coquille conique et dentelée qui vit dans les marais (Thiara amarula). Ces exemples ne sont que quelques faits saillants de ces découvertes sur lesquelles nous seront certainement informés ultérieurement.

Dépôts de qualité

Contrairement à Mare-aux-Songes, où la terre a été brassée, et les ossements mélangés, Mare-la-Chaux offre des conditions parfaites de préservation, où les chercheurs retrouvent par exemple les ossements disposés dans le même ordonnancement qu’il y a 12 000 ans ! Ce qui donne aussi matière à observation. « Comme à Mare-aux-Songes, la présence d’un point d’eau douce a concentré à cet endroit de nombreux animaux, qui venaient s’y désaltérer, » comme nous le précise Julian Hume, du Natural History Museum de Londres. « Aussi, ceux qui étaient malades ou vieillissants restaient à proximité des lieux et finissaient par y mourir, ce qui explique la densité en ossements, impressionnante à l’œil nu. » Cette mare, alimentée par une source, était précieuse car la sécheresse sévissait à cette période. De plus en plus tourbeux avec la profondeur, le dépôt s’est fait en douceur sans mélanger les os, ce qui permet aux paléontologues de les retrouver aujourd’hui tels qu’ils s’y sont déposés à l’origine.

L’étude stratigraphique permettra de comprendre la formation des marais dans le temps, mais Erik de Boer, palynologue à l’Institute of Earth Sciences Jaume Almera à Barcelone, nous explique que le prélèvement de petites pincées de tourbe à différents intervalles dans les carottes prélevées vont indiquer précisément quels pollens et quelles spores vivaient ici aux différentes époques explorées. « Et une fois grossies 400 fois, les milliers de molécules contenues dans quelques grammes de terre permettront de reconstituer l’évolution de la flore et du climat. » Et désignant quatre espèces de cake de tourbe noire (contenus dans de vrais moules en fer blanc), il s’exclame : « Voilà le véritable or noir ! »