La réserve de la Vanille propose depuis décembre sur son site de Rivière-des-Anguilles un nouvel espace baptisé « 100 millions d’années sous les mers », dans lequel le maître des lieux, Owen Griffiths, expose une collection diversifiée de fossiles d’ammonites de Madagascar, des ossements de cachalots et de baleines ainsi que d’autres animaux marins actuels ou disparus. Richement documenté grâce à la passion de toute une équipe, ce petit musée commence modestement à compenser l’absence de musée de la mer, si étrange dans un petit territoire entouré d’un si vaste domaine maritime.
La terre mauricienne s’est formée trop récemment pour porter en son sous-sol des gisements des ammonites qui dominaient par leur nombre les eaux de la planète au Crétacé. Madagascar est en revanche considérée comme un “hotspot” dans ce domaine et dispose de gisements très riches à l’ouest et au nord-ouest, dans lesquels des exploitants prélèvent les fossiles par tonnes pour les affiner un à un dans les ateliers de Tana, les polir et les vendre comme objets de curiosité ou de décoration aux touristes et visiteurs. Owen Griffiths les a, quant à lui, collectionnés par passion et par goût de la connaissance. Aussi n’a-t-il pu résister à l’idée de partager ces trésors avec le public de la réserve de la Vanille.
Apparues il y a environ 300 millions d’années, au Dévonien inférieur, les ammonites sont devenues l’élément dominant de la faune marine au Crétacé, avant de décliner progressivement à la fin de cette période, disparaissant complètement en même temps que les dinosaures, à la veille de l’ère tertiaire dans laquelle nous vivons actuellement. Largement distribuées à travers la planète, elles ont ainsi vécu de – 142 à – 65 millions d’années. Étant réparties dans 20 familles et une grande diversité d’espèces, les ammonites représentent pour le paléontologue d’excellents marqueurs chronologiques, pour dater les couches rocheuses dans lesquelles elles se trouvent.
Les céphalopodes actuels les plus proches des ammonites sont assurément les nautiles, dont des fragments sont régulièrement charriés par les vagues sur les plages mauriciennes, rodriguaises et malgaches. Ce dernier existait déjà à l’époque des ammonites mais comme les calamars, seiches et autres pieuvres, il a mystérieusement survécu à l’hypothétique pluie de météorites qui aurait fait disparaître les dinosaures et les ammonites. Lente et progressive, la raréfaction des ammonites s’expliquerait cependant davantage par le changement climatique et une activité volcanique intense et continue…
Nourriture en abondance
Ne sachant que très peu de chose sur leur mode de vie, comme d’ailleurs sur leur morphologie – coquille mise à part – le scientifique n’a d’autre solution que de procéder par analogie avec d’autres animaux comparables tels que le nautile ou encore les coléoïdes (calamars, pieuvres, etc). Ainsi le mode de flottaison, que l’animal règle en remplissant ou en vidant ses chambres d’eau selon le principe du ballast, le camouflage et peut-être la libération d’encre qui est confortée par le fait qu’on ait trouvé une fois des poches d’encre fossilisées peuvent être communs aux nautiles, qui vivent cependant plus profondément dans des eaux plus froides.
L’ammonite était probablement nocturne, remontant en surface le jour pour dormir. Elle se nourrissait de zooplanctons et petits organismes marins, sa taille pouvant aller de quelques millimètres à plus de 2,50 m de diamètre, les plus grandes ammonites mangeant alors des petits poissons, crustacés et même certains de leurs homologues.
Certaines espèces disposaient d’une coquille au profilage hydrodynamique, qui en faisaient de bonnes nageuses. D’autres, ne bénéficiant pas de cet atout, se laissaient le plus souvent flotter sur les courants, ce qui les rendait vulnérables et nécessitait d’autres stratégies de défense telles que le camouflage ou l’encre. Leurs prédateurs étaient les dinosaures marins tels que le cronosaure, les mozasaures, les ichthyosaures (dont une colonne vertébrale est présentée au musée) et les grands reptiles marins du Mézozoïque. De terribles marques dents retrouvées sur certains fossiles en témoignent.
Adaptables, diverses et évolutives
La reproduction des ammonites s’apparenterait à celle des coléoïdes (calamars, pieuvre, etc), n’ayant lieu qu’une seule fois dans leur vie, les petits grandissant très vite et pour une courte durée. Un fort dimorphisme sexuel fait cohabiter dans une même espèce, des mâles de petite taille avec des femelles plus grandes pour pouvoir produire et contenir des oeufs. Cet animal a connu à travers les époques une évolution tout à fait rapide ce qui en explique entre autres raisons le grand nombre d’espèces, que les spécialistes éprouvent parfois des difficultés à classer. Leur répartition très étendue à travers le monde laisse penser qu’elles présentaient une grande capacité d’adaptation à différents milieux et climats.
Leurs fossiles se concentrent en très forte densité dans des certains endroits parce qu’une fois mortes, elles se vidaient de leur eau, devenant alors légères au point de flotter. Se laissant dériver au gré des courants, elles s’accumulaient dans les baies et canaux marins si bien qu’il en résulte aujourd’hui de véritables gisements ou tables fossilaires.
Toujours parmi les animaux préhistoriques, le musée montre aussi un superbe trilobite extrait au Maroc ou encore des cousines de l’ammonite, les bélemnites. Certaines espèces d’ammonites étaient déroulées, voire même en forme de colimaçon ou tire-bouchon, comme en témoignent certains spécimens ici. Aussi arrive-t-il que la nacre se préserve partiellement sur la partie sédimentée. Un livre de la prestigieuse Académie Malgache datant de 1936 ainsi qu’un autre de la Société géologique française montrent que les ammonites ont de tout temps intrigué les scientifiques qui se sont évertués à décrire et nommer toutes les caractéristiques de leurs innombrables sortes de coquilles, spéculant sur ce qu’elles pouvaient nous enseigner sur l’ancien monde marin.